Léna Situations devant ses amis à l'Hôtel Mahfouf

Léna Situations devant ses amis, à l'Hôtel Mahfouf.

© Crédits photo : Capture écran YouTube

« Les vlogs d’août de Léna Situations », sitcom de l'été sur YouTube

Voilà cinq ans qu’à chaque mois d’août, la YouTubeuse Léna Situations sort une vidéo par jour pour raconter son quotidien aux côtés de sa bande d’amis. Cet été, l’ouverture d’un café éphémère a permis à l’influenceuse de casser l’écran en partageant l’expérience avec ses abonnés.

Temps de lecture : 9 min

Il flotte dans l’air une odeur de rupture à la sortie du métro Wagram, à Paris, ce mardi matin d’août. Une jeune femme dévisage son compagnon, immobile. Lui s’agite et semble dépassé. Il a besoin de comprendre, répète-t-il. Il veut qu’elle lui explique. Sur le trottoir, des passants les observent, mi-peinés, mi-amusés. La fille soupire, se prépare à tourner les talons vers la rue adjacente. « J’aime ce qu’elle dégage, je ne peux pas te le dire autrement », lâche-t-elle. Dans ce triangle amoureux, la pièce manquante du puzzle dépasse de son sac à main : Léna Mahfouf, alias Léna Situations, YouTubeuse aux 2,41 millions d’abonnés, sourire de star américaine sur la couverture de son livre de développement personnel, Toujours plus, + = + (2020, Robert Laffont).

À deux pas de là, au 8 rue Meissonier, plusieurs centaines de personnes attendent pour prendre place sur les banquettes rose bonbon de l’Hôtel Mahfouf, concept store éphémère ouvert au début du mois par l’influenceuse. Moitié café, moitié boutique de mode, le lieu et la très jeune population qu’il rassemble détonnent dans ce quartier chic du XVIIe arrondissement. Sur la route du travail, un homme en costume gris tente justement de se frayer un passage parmi la foule impatiente. « Y a les Stones qui vont venir chanter ? » Autour, une joyeuse mer de paillettes et de pantalons fluos à pattes d’éléphant s’écarte pour le laisser passer tandis qu’à l’intérieur de la boutique, la playlist en mode aléatoire préfère jouer Harry Styles et Dua Lipa.

Devant l'Hôtel Mahfouf, le 18 août 2022
Devant l'Hôtel Mahfouf, le 18 août 2022. Crédit photo : Marine Slavitch.

Café-YouTube

En France, voilà quelques années que l’on n’a plus vu un lieu ou un événement faire le lien entre les influenceurs made in YouTube et leur communauté. On se souvient du Zapping Amazing, spectacle de « web-humoristes » lancé par Norman Thavaud et une partie de la bande du Studio Bagel entre 2012 et 2013. Ou la convention Video City, sorte de foire aux vidéastes sponsorisée par des marques et organisée en 2015 et 2017. Le Covid a pu mettre un frein aux ambitions du même type. Toujours est-il que les abonnés doivent aujourd’hui se contenter des (rares) meetups, ces rassemblements au bar ou dans les parcs des grandes villes organisés par les YouTubeurs pour casser l’écran.

Premier « café-YouTube », l’Hôtel Mahfouf, clin d'œil au surnom de l’appartement de Léna Situations, a ceci de particulier qu’il n’est resté ouvert que pendant le mois d’août. Ce choix fait partie du storytelling de Léna Situations. Il y a cinq ans, la jeune femme se contente de poster de temps à autre des vidéos sur sa collection de chaussures noires, son maquillage préféré pour la Saint Valentin et ses astuces pour porter le jean à coupe ample. Arrive alors le mois d’août, seul moment creux d’une année passée à cumuler les petits boulots pour payer ses études de mode. Désireuse de sortir de sa « zone de confort », la YouTubeuse fait prendre un virage à sa chaîne en postant un vlog [une vidéo incarnée façon journal intime filmé, NDLR.] par jour pour raconter son été.

Vivre dans le film

À l’époque, sur la plateforme, les contenus sont très genrés et compartimentés. Les hommes font de l’humour ou de la vulgarisation, les femmes, des tutos beauté. Quelques vidéastes réalisent des vlogs de voyage ou de lifestyle mais le genre est mal considéré. Trop superficiel sur le fond, pas assez travaillé sur la forme. Léna Situations leur donne un souffle nouveau. « Peut-être parce que je ne me suis jamais inventé un personnage de façade, suppose la jeune femme. Je n’ai jamais voulu jouer sur les tendances ou mettre en scène des dramas sous prétexte que c’est ce qui faisait, fait et fera toujours le buzz. » Dans ses vlogs d’il y a cinq ans, elle raconte son premier bisou derrière le conteneur poubelle d’un camping, se demande s’il n’y a pas « une faille dans la matrice » en comparant ses boucles aux cheveux parfaitement lisses de Beyoncé, peste contre les « t’es trop bonne » qu’elle reçoit dans la rue.

Cet été, les vlogs ont cumulé quarante-cinq millions de vues et ont fait gagner près de 175 000 abonnés à la YouTubeuse. Son public ? Des femmes, surtout, âgées de 18 à 24 ans, puis de 25 à 35 ans. « On a tendance à penser que j’ai une communauté d’enfants mais c’est loin d’être le cas. Les abonnés sont des gens de mon âge et grandissent avec moi », souligne Léna Mahfouf. Les vidéos, parfois regardées dans le désordre, se picorent à tout moment de la journée en raison de leur courte durée, des situations familières qu’elles présentent et de leur absence d’intrigue. Pour les jeunes qui les consomment, elles deviennent un moyen d’échapper à la morosité ambiante. « Les vlogs me donnent envie de faire plus de choses et de vivre à fond », entend-t-on régulièrement ici, devant l’Hôtel Mahfouf. D’autres abonnés confient que le fait de montrer la banalité rend la vie de tous les jours plus esthétique, en donnant l’impression de « vivre dans le film ». Dans les vlogs, les rues de Paris filmées à trotinette sur fond de musique pop ouvrent le champ des possibles.

Des filles, surtout, attablées à l'intérieur de l'Hôtel Mahfouf
À l'Hôtel Mahfouf, des filles, surtout, sirotent des cafés glacés. Crédit photo : Marine Slavitch.

Authenticité

Plus que dans la beauté de ses plans, le succès de Léna Situations réside dans son authenticité. « Elle a une sincérité qui irradie dans la mise en scène de ses vidéos, analyse Vincent Manilève, auteur de l’enquête YouTube derrière les écrans. Ses artistes, ses héros, ses escrocs (Lemieux, 2018). Bien sûr, elle ne montre pas tout. Mais elle sait cultiver sa proximité avec son audience. Quand elle ne va pas bien, elle l’assume. Elle n’a pas peur de dire “aujourd’hui, je suis énervée, je vais bientôt avoir mes règles donc on ne va pas faire grand chose.” » Dans le conte de fées de l’influence, la sincérité de Léna Situations détonne et les vlogs d’août sont devenus, au fil des ans, un rendez-vous estival immanquable pour des millions de jeunes, d’abord sur Internet, et pour la première fois cet été, dans un lieu physique, filmé par la YouTubeuse.

À l’Hôtel Mahfouf, chaque jour, plus de mille personnes, des jeunes filles surtout, viennent siroter des cafés glacés à 3,90€, les yeux rivés sur la télévision qui projette le vlog de la veille. « Tout est hyper bizarre dans cet hôtel fictif, s’amuse la créatrice. Même mon nom rebeu, Mahfouf, a une consonnance rigolote à l’oreille française. J’ai vu l’expérience comme un crash test et la réponse a été plus que positive, alors on le refera. On a d’autres moments forts dans l’année, comme la période de Noël. Ce serait génial d’ouvrir un Chalet Mahfouf. » Souvent, la YouTubeuse vient animer, en personne, des événements : un bingo drag queen, un cours de yoga, une soirée masques de beauté… Comme à la maison. « Il paraît que l’odeur est la même que chez elle », souligne ici Samia, venue spécialement de Marseille pour la journée. « Le miroir, c’est celui qu’il y a dans sa chambre ! », s’enthousiasme une autre abonnée, tandis que plus loin, un groupe de lycéennes murmure en boucle des « je suis choquée » en remarquant la présence de Neyl, le petit frère de Léna venu prêter main forte en boutique.

Parade Disney

Lorsqu’elle s’est rendue compte que sa tchatche ne suffirait pas à produire vingt minutes de contenu chaque jour, la vlogueuse a décidé de mettre ses proches à contribution. Première apparition ? Solène, la meilleure amie d’enfance, infirmière à Strasbourg. Ont suivi Marcus, le camarade de promo devenu influenceur, Seb La Frite, le chéri YouTubeur ou encore BigFlo et Oli, les copains rappeurs. « En grandissant dans ce milieu, elle a progressivement élargi son cercle, explique Vincent Manilève Aujourd’hui, elle réunit à la fois des stars et des anonymes dans ses vlogs. Elle a un côté multiverse. » Avec les vlogs d’août, elle et sa bande ont créé une sitcom de la vie réelle, dans laquelle les jeunes de son âge peuvent facilement s’identifier. À force, on finit par avoir l’impression de côtoyer cette joyeuse bande, et s’y attacher.

Dans les toilettes de l'Hôtel Mahfouf
Dans les toilettes de l'Hôtel Mahfouf. Crédit photo : Marine Slavitch.

Dans les toilettes de l’Hôtel Mahfouf, des posts-it couvrent les murs de « private jokes » et de « je t’aime » adressés à la maîtresse des lieux ainsi qu’à ses amis. « C’est magique, de lire tous ces mots, sourit Léna Mahfouf. Dans mon groupe d’amis, tu as toutes les origines, toutes les sexualités. Alors forcément, les abonnés s’identifient, ils se sentent potes avec nous et ils sont aussi potes entre eux. Quand tu fais partie d’une communauté, il y a un truc profond qui te relie aux autres. » Justement, à l’extérieur du café, les quelques sourires timides à l’arrivée dans la queue se transforment souvent en conversations animées, une fois la barre de la première heure d’attente passée.

Mais Léna Situations ne filme pas tout ni tout le monde. « Soit on a le truc, soit on ne l’a pas, tranche-t-elle. Généralement, les plus à l’aise sont les YouTubeurs car ils savent parler à une caméra. Ils connaissent les conséquences d’une exposition devant des millions de personnes. C’est un vrai métier ! » Sa mère, dont elle est proche, n’est ainsi apparue qu’une fois devant la caméra. La YouTubeuse entretient également sa réputation de « self made woman » en ne montrant que rarement les petites mains qui l’aident au quotidien — dans la gestion de ses partenariats comme dans la production de ses vidéos. Enfin, les moments partagés dans les vlogs ne sont pas forcément le miroir de sa « vraie vie ». « Son contenu semble très spontané, mais au bout d’un moment, chacun de ses proches devient un personnage dans sa narration. Quand la caméra s’allume, quelque chose se passe », ajoute Vincent Manilève. Comme dans toute téléréalité.

Au café, l’apparition d’un personnage des vlogs d’août fait systématiquement l’effet d’une parade Disney. Ce matin, Lauriane, étudiante originaire de Reims, aperçoit justement Karim Mahfouf, dit « Papa Situations », enchaînant les dédicaces, comme une récompense après les quatre heures et demie d’attente. Son tour venu, la jeune femme lui tend un exemplaire du livre de Léna. Un selfie, quelques remerciements, et le voilà déjà reparti. Lauriane jette un coup d’œil sur la photo. « C’est allé tellement vite que cela fait un peu “fake”. J’aurais préféré que l’on discute. J’ai l’impression de le connaître, mais lui, il ne sait pas qui je suis. »

+ = trop ?

Au fur et à mesure que sa popularité augmente, difficile de rester aussi proche et accessible. La sortie d’un livre il y a deux ans, une invitation au MET Gala, un break à Los Angeles… Il est loin, le temps où l’influenceuse en herbe cumulait trois jobs étudiants pour gagner un peu d’argent de poche. « Participer au MET Gala et faire une vidéo dessus, c’était mon rêve à moi, confie Léna Mahfouf. Tant que j’y vais en me rendant compte de mon privilège et de ma chance, tant que je ne suis pas blasée et que je ne deviens pas imbuvable, je me dis que ça va. » Mais cette logique ne l’abrite pas des polémiques. « L’année dernière, elle a reçu beaucoup de critiques sur son choix de musique dans le générique de ses vlogs. Les paroles disent “I got no money” [« je n’ai pas d’argent »], mais cela ne fonctionne plus aujourd’hui », note Vincent Manilève. En réponse, la jeune femme a retouché son générique en admettant « well, now I have some money » [« bon, maintenant, j’ai un peu d’argent. »]

Sensible à la critique, Léna a modifié le générique de ses vlogs d'août.
Sensible à la critique, Léna a modifié le générique de ses vlogs d'août. Capture écran Youtube.

Sur cette évolution, sa communauté est partagée. « Qu’il y en ait toujours plus, cela ne me dérange pas, estime Noémie, 19 ans, étudiante angevine en Arts du spectacle. On voit que sa passion passe avant l’argent. Elle garde les pieds sur terre et elle nous montre sa reconnaissance. » Dans ses vidéos, Léna Situations se met régulièrement en scène en train de distribuer des iPads, des consoles ou encore des trottinettes aux abonnés qu’elle rencontre dans la rue. Sa devise ? « Quand tu reçois, tu donnes. Quand tu donnes, tu reçois, et même quand tu ne reçois pas, tu donnes quand même. Je viens d’une famille où tout a toujours été fondé sur le partage. Quand quelqu’un vient chez toi, tu l’accueilles, tu lui proposes à manger. Et quand tu vis quelque chose de génial, tu remercies la chance en cultivant cette philosophie », explique-t-elle. Cette année, la jeune femme s’apprête justement à lancer sa propre fondation destinée à financer les études de jeunes en situation de précarité.

Face à cette opulence, d’autres jeunes filles expriment un certain malaise. « Elle a un sacré train de vie. Les cadeaux de luxe, les shootings, le développement de sa marque… J’espère qu’elle ne deviendra pas plus influenceuse que YouTubeuse », s’inquiète Floriane, musicienne de 23 ans. Léna Situations est souvent comparée à Emma Chamberlain, la vlogueuse de référence aux États-Unis. « Pour elle, la transition s’est faite naturellement, commente Vincent Manilève. Quand elle a été invitée au Festival de Cannes, elle a passé son temps à filmer les pigeons, qu’elle adore, plutôt que les stars et les soirées privées. De l’autre côté, elle assume d’être égérie pour des grandes marques et elle a un podcast où elle parle très directement à sa communauté. » Prochain défi pour Léna Situations ? Ne pas chercher à cacher sa richesse tout en continuant à produire un contenu intime et accessible.

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris