Un nouveau mode d'impression numérique pour révolutionner la presse ?

Article  par  Aude KONAN  •  Publié le 13.12.2011  •  Mis à jour le 15.12.2011
[ACTUALITÉ] Pour lutter contre la crise du secteur de la presse écrite, l'entreprise Rivet Presse Edition, a annoncé le 23 novembre 2011 avoir mis au point un nouveau procédé numérique permettant notamment l'impression d'un contenu à la demande. 
 
En 2009, la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) a dressé le bilan de la situation de la presse écrite, attestant de son déclin manifeste : son chiffre d'affaires était de 9,6 milliards d'euros, et est en constante baisse depuis le début des années 2000. La presse nationale d'information générale et politique est la plus touchée, surtout au niveau de ses ventes par numéro qui ont diminué de 4 % en un an. La presse locale, ainsi que celle spécialisée, sortent leurs épingles du jeu, entre autres en raison de leur lectorat fidèle qui leur assure un monopole dans leur niche. Elles ont même vu une hausse de leurs recettes d'abonnements de 4 %. Faibles tirages, manque d'investissements publicitaires de la part des entreprises, surcoûts de fabrication sont parmi les nombreuses raisons expliquant un tel déclin. De nouveaux magazines se lancent néanmoins chaque année, et un plus grand nombre encore déposent le bilan, comme l'a fait Bakchich en janvier 2011.
 
Face à cette situation préoccupante, la presse écrite a fait diverses tentatives, plus ou moins abouties, pour sauver le navire. Les journaux ont tous une présence sur Internet permettant à leurs lecteurs de consulter leurs articles soit gratuitement, soit en version payante. La société d'impression Rivet Presse, a donc créé la surprise en annonçant le lancement, prévu pour 2012, d'un nouveau mode d'impression numérique de journaux qui permettrait « un nouveau modèle économique éditorial capable de soutenir la rénovation » de la presse écrite. En effet, la fabrication et la distribution des journaux papiers coûte cher (jusqu'à 1,60 euros par numéro) et n'est pas entièrement amortie par le prix de vente, sans compter que 25 % des exemplaires tirés sont invendus.

Le projet SyNAPsE (Système numérique appliqué à la presse et aux solutions d'édition) permettra ainsi à Rivet d'imprimer les principaux quotidiens nationaux et locaux dans l'Ouest du Massif Central, projet que Christian Sirieix, directeur de l'entreprise, qualifie « d'unique en France et dans le monde ». Ces trois dernières années, Rivet Presse, en association avec les entreprises Manroland (qui fournissent les plieuses) et OCé (qui s'occupe des lignes d'impressions),a réfléchi à « un nouveau mode d'édition des journaux papier en tenant compte de la situation économique dramatique qui les impacte fortement ». Ce projet, s'il aboutit, sera une double révolution. En premier lieu avec l'installation d'imprimantes numériques au sein d'usines situées au Nord de Limoges. En effet, implanter des usines d'impression près de la zone de distribution des journaux représente un coût moindre lors de la distribution des titres régionaux. Avec le projet SyNAPsE, les titres nationaux peuvent repousser leur délai de bouclage et imprimer sur place leur éditions régionales, plutôt que de continuer à utiliser le système actuel, à savoir principalement imprimer sur Paris et distribuer les journaux par avion dans toute la France. Les coûts d'impression pourraient être réduits de 15 %. La seconde nouveauté du modèle présenté par Rivet est le système d'impression à la demande. Les abonnés des titres régionaux pourront sélectionner les rubriques qu'ils souhaitent lire, choisir leur une et personnaliser leur journal. Les allergiques à la rubrique « Faits divers » pourront la supprimer en les remplaçant par la rubrique « Culture », par exemple.

Pour le moment, Rivet doit négocier avec le Syndicat de la Presse Quotidienne Nationale quant aux modalités de fonctionnement de ces presses numériques fonctionnant à la carte. L'entreprise a l'intention de limiter ses tirages à 40 000 exemplaires tous titres confondus, soit la quantité nécessaire pour la zone couverte, à savoir le Massif central, mais envisage d'augmenter sa production dans le futur. Les premiers journaux imprimés par Rivet devraient sortir fin 2012.
 
Amoindrir les coûts dela production et la distribution de la presse écrite représente-t-il un moyen d'enrayer le déclin de ce secteur ? C'est ce qu'estiment de grands groupes américains comme Condé Nast, propriétaire entre autres des magazines Vogue, GQ, Glamour et Vanity Fair, et qui a décidé récemment de s'associer à la marque d'imprimantes HP pour permettre l'impression à domicile. Les utilisateurs d'imprimantes connectées à Internet pourront ainsi s'abonner aux magazines de leur choix et les imprimer via leur imprimante, pour environ 10 dollars par mois. L'entreprise HP a fait le choix délibéré de se retirer du business des applications sur tablette et a cessé la distribution de son TouchPad après les faibles ventes de celui-ci. Il semblerait que cette association soit un contrepied aux nombreuses applications de magazines disponibles en ligne, sur smartphones ou tablettes.
 

Cette association est unique en son genre. Cependant, il reste à déterminer l'opportunité d'imprimer chez soi un magazine quand on peut le lire sur sa tablette ou acheter chez le marchand de journaux. D'autant plus qu'imprimer un magazine d'une centaine de pages en moyenne est assez lent et coûteux en cartouches d'imprimante (mais HP propose d'en envoyer de nouvelles à prix réduit si l'imprimante se retrouve à tourner à vide.), sans compter qu'il faut ensuite relier les pages. Xavier Romatet, PDG de Condé Nast France, avait même déclaré en février 2010, lors du lancement de la nouvelle version du GQ France, que la presse écrite ne peut pas se comparer aux journaux en ligne qui connaissent majoritairement une consommation rapide d'information. La spécificité de la presse écrite, d'après lui, tient en l'analyse de sujets avec des textes longs et détaillés, ainsi qu'à l'aspect esthétique des journaux avec leurs typographies, couvertures, qui sont somme toute, des objets que l'on garde près de soi pour les feuilleter régulièrement.
 

Les nouveaux modes d'impression des journaux papier sont à rapprocher des bouleversements engendrés par les livres numériques. Récemment, la Bibliothèque Nationale de France et le groupe Hachette se sont alliés pour imprimer, à la demande, des livres numériques libres de droit présents sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, pour une quinzaine d'euros par livres environ. 
Les maisons d'édition comme Editis et Flamarion s'allient, après avoir longtemps refusé tout compromis, avec Apple et Amazon entre autres, pour vendre leurs e-books. Il paraît donc tout naturel que la presse écrite prenne le pas et se lance dans l'impression numérique.
 
Les coûts importants de distribution et de fabrication des journaux papiers sont en grande partie responsables de la crise du secteur, mais il y a d'autres facteurs qui entrent en compte. L'émergence de la presse en ligne, qui dispose souvent du même contenu mais gratuitement et avec plus de facilité d'accès, la baisse des ressources publicitaires en raison d'un contenu généraliste qui peine à cibler son lectorat, ainsi que la rémunération des journalistes sont autant de données qui entrent en jeu pour expliquer le déclin du secteur et que la « révolution » annoncée par l'entreprise Rivet ne permet pas de résoudre. Certes, les imprimantes numériques peuvent jouer un rôle important pour le sauvetage de la presse écrite, mais elles s'adressent principalement à la presse régionale qui est un des secteurs qui se porte le mieux, et non pas à la presse généraliste qui est la plus touchée par la crise. Cependant, le projet SyNAPse est porteur d'espoir, soutenu par le ministère de la Culture et son fonds de rénovation de la presse. Pour Christian Sirieix, l'idéal serait que d'ici 2014, le procédé soit adopté par d'autres secteurs ayant des besoins d'impression. Pour lui, ce procédé n'est viable que dans la « mutualisation » ce qui signifie que ces entreprises devront s'unir pour ne pas sombrer.
 
Lancement d'applications, présence en ligne avec possibilité d'acheter des articles à la demande, la presse écrite tente de s'adapter aux nombreux bouleversements au sein de son secteur. Cela, en dépit des constatations pessimiste de Francis Gurry, directeur général de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), agence affiliée à l'Onu et qui déclare que « d'ici 2040, il n'y aura plus de journaux imprimés tels qu'on les connait aujourd'hui ». Des innovations comme celle entreprise par Rivet Presse vont-elles révolutionner la presse écrite ou ne font-elles que repousser l'échéance qui sonnera la fin de ce secteur traditionnel ?

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Crédits Photo :
- Image principale par B.Wilson / Flickr
- Les premiers titres de Condé Nast disponibles sur iPad John Federico / Flickr
- Imprimante HP par Sholidaytoday / Flickr
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