L'Échelle de Reuter

Article  par  Claude ECKEN  •  Publié le 19.08.2016  •  Mis à jour le 16.08.2016
Robot journaliste_Livio Fania
(Science)-fiction. Dans la boucle de rétroaction.


Fabien Brach observait le résultat d'une requête lorsque le téléphone sonna.
            « Salut, c'est Théo. De 1/infos. J'ai bien apprécié ton billet sur le fractionnement d'une actu en unités de plus en plus petites. C'est un peu excessif et vachard pour la presse en général, mais j'achète.
            — Je m'en doutais. Les gens aiment qu'on leur dise leurs quatre vérités. Les humoristes en jouent beaucoup. »
            En deux clics, Fabien afficha l'article sur son écran. Il avait choisi comme exemple la récente catastrophe industrielle que la presse avait déclinée en innombrables sujets : l'explosion de l'usine, les dégâts sur la zone pavillonnaire, la méthode de stockage des produits, l'enquête sur les responsabilités, les réactions du milieu politique, les micro-trottoirs auprès des victimes, le cours de chimie sur la catalyse et le comportement des réactifs, le nuage de pollution, l'importance de la météo, les risques sanitaires, la décontamination, etc. Par jeu, il s'était amusé à insérer dans le corps du texte des intertitres de plus en plus fréquents. Il n'avait pas révélé à Théo Landry qu'il s'agissait du premier papier d'une série.
            « Ton analogie avec le quantum d'action de Planck n'est pas tout à fait fausse. C'est avec les conclusions que je ne suis pas d'accord.
            — Je m'en doutais aussi.
            — Le journaliste n'est pas responsable, ce sont les lecteurs privilégiant le format court qui le sont. La faute au support aussi. On lit sur smartphone, on va à l'essentiel. D'ailleurs, aujourd'hui, toutes les IA rédigent comme ça. »
            Fabien n'allait pas lui expliquer qu'une IA se lançait dans l'écriture d'un article à partir d'un seuil minimal déterminé par des paramètres précis, ce qui expliquait ce comportement. Il n'avait pas non plus envie de rappeler que le saucissonnage de l'info avait commencé du temps où les rédacteurs étaient encore humains. Apparemment, Théo n'avait pas réalisé que le quantum d'info servirait demain à évaluer la valeur intrinsèque d'une actualité, son rayonnement, sa capacité à se ramifier en sujets annexes.
            « Tu peux laisser un commentaire en bas de mon blog.
            — Pardon, je ne voulais pas te faire perdre ton temps. Je sais que tu es informaticien free-lance, pas salarié comme moi. Tu as autre chose ? Quelque chose que tu n'aurais pas encore mis en ligne ?
            — Ça se pourrait. Mais je n'en discute pas au téléphone. 18 heures chez moi, ça va ?
            — Vendu !
            — Je m'en doutais. »
            Il reprit son activité. Les résultats de sa recherche commençaient à apparaître mais l'algorithme n'était pas encore au point. En revanche, son application modélisant les liens d'une actualité avec des thèmes de société et leur impact sur l'opinion devenait de plus en plus fiable.
            Un pétitionnaire demandait l'interdiction des animaux de compagnie, au prétexte que cela revenait à les pervertir et à les détourner de leur nature sauvage. Les signataires étaient les mêmes qui militaient contre les zoos, l'exploitation des animaux dressés dans les cirques et sur les tournages des films. Il y avait là un désir de retour à la nature qui ne demandait qu'à être encouragé. Présentées ainsi, les mesures étaient excessives. Fabien trouva plus logique de réclamer, pour commencer, l'instauration d'un quota sur le nombre d'animaux de compagnie détenus par un particulier. Trop de félins dans un appartement stressait le groupe. Le maître ne pouvait non plus accorder la même affection à chacun. L'amour sincère, sans partage, ne se saupoudre pas. Il envoya sa proposition sur les sites des amoureux des bêtes à poils et à plumes.
            « Qui c'était ? demanda Rachel en passant la tête dans l'encadrement de la porte.
            — Théo Landry de 1/infos. Le dernier article posté sur mon blog les intéresse.
            — Encore ? Ton ami journaliste va devenir ton principal client.
            — Ce n'est pas mon ami. »
            Fabien s'étira et fit jouer ses phalanges. Il devrait faire un peu de vélo d'appartement pour dérouiller ses muscles mais préféra s'intéresser aux barèmes d'indemnisation des sociétés d'assurances. À police et dégâts identiques, le montant des remboursements l'était aussi, une logique considérée comme injuste par les foyers les plus modestes et les personnes traumatisées. Son algorithme amélioré trouva un nombre croissant d'assurés réclamant une prise en charge plus généreuse en fonction du préjudice sur le plan psychologique, ce qui serait revenu à privilégier un traitement subjectif des dossiers. Amusé, il rédigea une note sur un hypothétique coefficient de sensibilité pondérant les rapports d'expertise, qu'il enregistra dans un dossier où figurait déjà un fichier sur les interviews réalisées à la sortie des tribunaux sur le degré de satisfaction des parties civiles. Il y expliquait que la Justice infligeait une peine en proportion du délit commis, et non de l'affliction ou de l'indignation des victimes ; elle n'avait pas pour vocation à les contenter à l'image d'une entreprise bichonnant ses clients, sous peine de réintroduire la peine de mort et d'instaurer à la demande générale un système de torture carcérale pour soulager l'affliction des plus affectés.
            Dans quelques jours, il testerait la version modifiée de son algorithme, quand il indexerait les résultats de son appât. Il jugerait alors de son efficacité.
 
            Quand Théo Landry se présenta, ils discutèrent autour d'un verre, assis dans le salon où un écran géant affichait une mosaïque de chaînes. Il suffisait de s'attarder sur l'une d'elles pour l'agrandir.
            « Alors ? Qu'est-ce que t'as d'autre ?
            — Comme sujet de société, je propose les modes d'indemnisation des assurances.
            — Pas très glamour. Ça ferait pleurer dans les chaumières, tu crois ?
            — C'est un débat qui ne tardera pas à prendre de l'importance. Tu pourrais être le premier sur le coup. »
            Il lui parla des revendications ineptes des défenseurs de la nature et d'un récent accord commercial avec le Mercosur préjudiciable à l'agriculture locale. L'information semblait dénuée de fondement, mais Fabien exhiba une photo aérienne de champs à l'abandon en Israël ; le pays avait signé un accord similaire, qui avait asphyxié son économie.
            « Je ne m'occupe pas de l'international. Je verrai avec le spécialiste à la rédaction. C'est jamais facile de susciter l'indignation avec des sujets aussi arides.
            — Les relations entre la Chine et l'ASEAN vont à nouveau se dégrader. Dis-lui que le risque de guerre avec les Philippines est plus grand qu'en 2026. »
            Le journaliste se montrait dubitatif. Fabien s'appuyait sur des accords multilatéraux et dressait la liste des litiges qui s'accumulaient dans la région. La crise japonaise renforçait les incertitudes, l'Australie voyait les opportunités à saisir et les États-Unis se révélaient impuissants à jouer les médiateurs.
            « Ça pourrait être un sacré scoop, encore qu'aucun fait ne vient confirmer le danger. Comment peux-tu déduire cela à partir de récents traités qui, au contraire, renforcent les ententes entre les pays ?
            — Des mises en perspective multiples, des infos basse fréquence échappant au regard. Mes algorithmes...
            — Ce sont tes algorithmes que je devrais acheter...
            — Je vous en proposerai un très bientôt. Cher. Car ça aura une incidence sur mes activités de journaliste.
            — Tu n'es pas journaliste...
            — Pourtant j'écris des articles, et tu me les achètes.
            — Mais tu n'as pas la formation, t'as pas appris la déontologie. C'est le problème aujourd'hui : tout le monde se targue d'être reporter, les fournisseurs d'accès, les réseaux sociaux, les vidéastes qui braquent en permanence leur caméra, les webcams partout, dans la rue et les entreprises... Tout le monde a des images à vendre ou à diffuser. Ça a décuplé les scoops.
            — Toi, tu n'es pas journaliste. Aucun de vous à 1/infos.
            — Ah bon ? Qu'est-ce que je suis ?
            — Un responsable de rubrique pour une chaîne d'infos. Tu ne rédiges plus les communiqués, puisque les IA s'en chargent avec toute la précision et la neutralité requises. Ça a commencé par les faits bruts, ça s'est prolongé avec le journalisme d'investigation. Même les articles de fond deviennent l'apanage des IA. Leurs analyses d'une situation sont plus justes. Sauf lorsqu'il faut tenir compte de l'élément irrationnel humain. Mais ça ne durera pas. Les intellectuels à qui on offre une tribune garderont leur rubrique, car c'est leur notoriété qu'on vend, pas le contenu. Pour le reste, tu fais ton mercato auprès des blogueurs comme moi. Qu'est-ce qu'il vous reste ?
            — Nous avons encore des rédacteurs chez nous.
            — Oh, je ne doute pas que certains d'entre vous mettent un point d'honneur à écrire leurs articles. Il y en a aussi qui ajoutent deux mots de jargon et une phrase boiteuse pour faire croire qu'ils en sont les seuls auteurs. Mais c'est un combat d'arrière-garde, ne serait-ce que parce que le temps passé à la rédaction n'est pas rentable face à une machine intelligente. Je ne parle même pas des sujets de fond, qui nécessitent la consultation d'archives qu'une IA digère avant qu'on n'ait commencé le dépouillement.
            — On a encore des interviewers qui font un vrai travail de journaliste.
            — Oui, malheureusement. Ça se voit et ça s'entend. Il n'y a qu'un humain pour poser des questions avec une insistance déplacée, juste pour décrocher un scoop, au lieu d'analyser la situation en profondeur. Et à supposer qu'un commentateur maîtrise suffisamment la langue pour commettre moins d'une faute de syntaxe à la minute, il n'acquerra jamais la fluidité de parole d'un animateur virtuel. »
            Fabien sourit en voyant Théo se rembrunir. Il trempait de plus en plus souvent les lèvres dans son verre, se hâtant de le vider pour mettre fin à la conversation. Le journaliste avait conscience de participer à un jeu du chat et de la souris où il n'avait pas le beau rôle.
            « C'est en train de changer.
            — C'est vrai ! Un doublage en temps réel corrige le bavardage de vos présentateurs vedette. À ce compte, autant les doubler définitivement et introduire quelques maladresses de langage chez les animateurs virtuels, comme Chattaz cherchant à faire croire qu'il est toujours physiquement présent.
            — Chattaz a un avatar ?... Oui, bon, notre rédaction garde encore son identité. C'est nous qui choisissons les sujets.
            — C'est quoi votre identité, à partir du moment où chacun affiche sur sa tablette les infos de son choix, toutes tendances politiques et orientations sexuelles confondues ? Avec des algorithmes qui sélectionnent l'insolite ou le morbide, et une réécriture donnant au papier une coloration polémique ou plaisante ? Y'a qu'à cocher pour obtenir la complexité de détail, d'analyse, ou l'humeur... Tu sais mieux que moi comment le consommateur se concocte un abonnement sur mesure. 1/infos est une rédaction sans journalistes. Comme les autres...
            — C'est quand même nous qui écrivons les algorithmes...
            — Vous ou bien les sociétés propriétaires des moteurs de recherche ? Elles ne vous vendent plus l'accès aux données mais leurs services d'information.
            — Ça a toujours été le cas, non ? Avant, les agences de presse...
            — Il vous restait à cultiver un ton, une originalité de vue, pour vous démarquer de vos concurrents. Ce que vous ne savez plus faire. T'achètes tes plantes en pot au lieu de faire pousser la graine...
            — Tu commences à me courir, Fabien. C'est quoi le programme que tu comptes nous vendre, qu'on en finisse ?
            — Une analyse systémique de l'info. Il ne se contente pas de chercher ce qui se rapporte à l'événement, il en analyse le mécanisme et sa portée. Ça te donne une hauteur de vue qui favorise une étude en profondeur. Ça permet de rééquilibrer l'info avant que sa prolifération sauvage ne nous pète à la gueule.
            — Tu nous crois si démunis que ça ? Nos logiciels dégagent déjà les variables de flux, les variables d'état, les boucles de rétroaction positives et négatives.
            — Pas les négatives. Au niveau de l'événement peut-être, pas de l'actualité dans son ensemble. Sinon vous auriez su anticiper le changement et garder le cap.
            — Je ne vois même pas de quoi tu parles. Mais je te rappelle que nous nous appelons 1/infos. Sur ce... »
            Théo Landry vida son verre d'un trait. Fabien le raccompagna et ferma la porte. Il aurait aimé résumer l'entretien à Rachel, qui était partie pour son second boulot de la journée.
 
            Fabien parlait en informaticien. C'était ce dont voulait se persuader Théo, vexé d'être considéré comme un subalterne de l'info, même s'il admettait le bien-fondé de quelques-unes de ses remarques. Le journaliste était une espèce en voie de disparition, comme les professionnels de tant d'autres métiers menacés par l'invasion de l'espèce opportuniste des amateurs. Théo ne voyait pas comment changer les choses sans censurer l'obscène déversoir du numérique, du moins limiter l'envoi de vidéos et de commentaires sur les réseaux sociaux. La presse avait perdu le contrôle de l'info. Le reprendre nécessitait de se montrer plus réactif, plus pertinent, d'où sa quête effrénée de nouveauté, en diversité et en qualité. Fabien s'était moqué de lui : « D'un côté, tu affirmes que le tintamarre de cette chambre d'écho n'est pas de l'info, de l'autre, tu prétends que pour vous faire entendre, il vous faut monter le son ! Vous amplifiez le signal, pas la source. » Critique facile ! La source était à présent détenue par les fournisseurs d'accès et les big data, dans les turbulences d'un flux où seules les IA évoluaient à leur aise.
            Comme il l'avait prévu, sa hiérarchie n'était pas intéressée par un nouvel outil numérique, qui n'avait pas encore fait ses preuves. Suivant les recommandations de Fabien, il avait programmé un focus sur les barèmes d'indemnisation des assurances et avait eu la surprise d'apprendre que, dans la récente catastrophe industrielle, les frais de restauration de l'appartement d'une malvoyante paraplégique, qui nécessitait des aménagements spécifiques, n'avaient pas été réévalués par rapport aux sinistrés dans la même situation. Lorsqu'il la contacta, la jeune femme s'estimait pourtant satisfaite, car elle avait aussi bénéficié du remplacement d'un fauteuil électrique hors d'âge par sa version sophistiquée, autonome et à trajets programmables. Théo lança le débat car, après les obsèques officielles et nationales, dont la retransmission avait été un grand moment d'émotion, il n'y avait plus grand chose à ronger sur cet os. Les prochaines retombées de l'affaire, bilan des pertes financières et des licenciements, seraient trop éloignées dans le temps pour dépasser le stade 2 ou 3 de l'info minimale. Tout dépendait de leur issue.
            Fabien Brach ne s'était pas moqué de lui. La relative injustice des normes lança la polémique, suscitant les nombreuses plaintes d'assurés tenant à reconsidérer le montant des indemnités ou à renégocier leur contrat. La victime handicapée, à présent scandalisée, se lamentait devant tant d'iniquité. Le scandale enfla à la suite de la position ferme du responsable d'agence : conformément aux directives de sa hiérarchie, il refusait de reconsidérer le dossier de l'assurée. Une pétition organisée par une bonne âme plus soucieuse de battre le record des actions caritatives en ligne que de considérer la pertinence de leurs contenus recueillit deux millions de signatures en faveur d'une prise en charge des sinistres psychologiques, dont le montant s'estimerait en fonction du stress et du nombre de séances chez le psy. Un concurrent se positionnait déjà sur le nouveau créneau sur le thème : « un trauma, ça fait trop mal ».
            Théo tint à appeler son fournisseur, autant pour le remercier que pour se venger :
            « On a atteint au moins 7 sur l'échelle de Reuter. Comme tu vois, j'ai su exploiter ce scoop sans l'aide de ton programme. Nos algorithmes font aussi bien.
            — Je m'en doutais.
            — Quoi donc ?
            — Que tu dirais cela. Mais il n'a pas déniché l'info au sein du bruit blanc. »
            Fabien l'informa de la mise en ligne de son nouveau billet, qu'il avait intitulé La Catastrophe ultraviolente. Il prolongeait le précédent en listant les méfaits du saucissonnage de l'information : la simplification abusive ne permettait pas d'appréhender l'événement dans son ensemble, ce qui limitait la réflexion et en réduisait la portée aux seules composantes émotionnelles. Théo affirmait que les nécessités du marché imposaient ce choix. Leurs IA avaient pour mission de décliner le sujet en fonction des publics, du dopé à l'indignation à la locataire du bureau des pleurs. Ils reprirent leur dispute habituelle. Cette rhétorique était un vieux débat stérile autour de l'offre et de la demande, qui se contentait d'appliquer un schéma capitaliste délétère. Théo invoquait le principe de réalité mettant au pied du mur une profession aux abois. S'adresser à tous les types de lectorat permettait de garder le contrôle de l'information. C'était une façon d'étouffer l'adversaire. Fabien prétendait que proposer une vérité différente à chaque destinataire revenait à tuer l'info. En limitant le sujet à la seule actualité, Théo évacuait la question de fond.
            « Ce n'est pas comme ça que je t'avais vendu l'info... L'handicapée a fait une tentative suicide.
            — Je sais bien. Celle-ci n'avait aucune chance de réussir, ceci dit. Mais on n'y peut rien. Il fallait bien informer. La presse a heureusement gardé son rôle de lanceur d'alerte. Ce n'est pas nous qui avons monté l'affaire en épingle. Les réseaux sociaux...
            — L'excuse du droit à l'info comme justification de l'hystérie ambiante... Mon programme vous aiderait à rétablir l'équilibre.
            — Je te répète qu'on a le même à la maison. Sur cette actu, la simulation a même prédit que la tentative de suicide serait suivie d'une indemnisation compensatrice avantageuse pour la victime, ce qui a été le cas, sur demande expresse du PDG qui avait jusqu'à présent interdit à son directeur d'agence d'autoriser cette largesse. Elle a aussi prévu que la prise en compte du traumatisme serait reprise par d'autres compagnies.
            — Ce qui est stupide ! Tu n'as toujours pas compris... Je ne te parle pas de ces statistiques pratiquées dans l'urbanisme, l'économie ou l'éducation, que tu te contentes d'appliquer à l'actualité, mais du système lui-même ! Le quantum d'information signifie que l'événement est une fractale !
            Comme Théo ne voyait pas où il voulait en venir, Fabien lui rappela le principe de la loi de puissance à la base des systèmes complexes. Les gros morceaux étant plus rares que les petits, la même proportion de petites et de grosses miettes de pain dans un quignon écrasé que de petits et de gros cailloux dans les éjecta d'une éruption, ou de tailles de cratères à la surface de la Lune, se retrouvait à l'identique si on classait à nouveau une des catégories du résultat, et encore un groupe du résultat des résultats.
            « C'est le principe des fractales : l'invariance d'échelle. Les mêmes accidents de terrain dans le tracé d'une côte bretonne vue d'avion, à échelle humaine, à celle d'une fourmi ou encore d'une molécule. Dans l'actualité aussi, les grands événements sont les plus rares. Le graphique se présente sous la forme d'un trait oblique qui va de la raison à l'émotion. Alors il suffit de pousser le curseur pour changer d'échelle et obtenir à nouveau un scoop, la même proportion de catastrophes ou de motifs d'indignation. C'est plus facile et plus rentable que de donner à réfléchir. La technologie vous y aide. Un fait divers stupéfiant enregistré par une caméra de rue devient un phénomène planétaire. Sauf que pas plus qu'un GPS précis au millimètre près n'aurait de sens, une actu au plus près des gens n'est souhaitable. De la même façon que l'instrument perturbe la mesure au niveau quantique, le gros plan impacte les individus.
            — Le gros plan aide à comprendre la portée d'un événement. Il est impossible aujourd'hui de sensibiliser les gens à un sujet de société si on ne leur vend pas une histoire. Or c'est l'émotion qui raconte, pas le raisonnement. Même les écolos ont fini par le comprendre. Tu vois, tu as encore des progrès à faire pour devenir journaliste. »
            Théo attendit quelques secondes puis se demanda si la communication n'avait pas été coupée. Enfin, Fabien reprit :
            « Pourtant, je vais encore te vendre un sujet.
            — Vas-y, je t'écoute.
            — Les nouvelles méthodes des lobbies. Intervenir sur les réseaux sociaux et les commentaires en ligne, générer des pétitions pour imposer ses idées. Les mèmes qui se multiplient ont l'efficacité d'un lavage de cerveau.
            — Bof. Vieille méthode marketing que les moteurs de recherche savent déjouer...
            — Seulement autour des mots-clés. Pas quand des amateurs relaient l'info en toute inconscience... L'absence de réflexion, tu saisis ?
            — Je lance mes algorithmes. Je te préviens si j'en fais quelque chose.
            — J'ai déjà un exemple clés en main. Fourni par mon programme.
            — Bien essayé, mais c'est toujours non.
            — Lis au moins l'article »
 
            Fabien considérait les résultats de son algorithme modifié. Le troll qu'il avait lancé au sujet d'un quota d'animaux de compagnie par foyer avait hameçonné au-delà de ses espérances. Plus il rencontrait d'opposition, plus le débat se structurait autour d'arguments qui s'ossifiaient en une solide charpente. Il se poursuivrait une fois de plus dans la rue, à en croire un syndicat d'éleveurs menaçant d'organiser une manifestation. Un sénateur avait préparé une question au gouvernement. La veille, une pétition de cinq cent mille signatures avait atterri sur la table du ministre de l'Environnement, concernant la présence des chiens en milieu urbain.
            Mais le programme en phase de finalisation avait à présent pondéré cette récolte par quelques contre-exemples d'une bienveillante tempérance. Des enfants caractériels contrôlant leur émotivité au contact des animaux d'une ferme. La neurasthénie de l'animal de compagnie solitaire privé de la compagnie de ses semblables. Un attracteur étrange se dessinait, qui stabiliserait le sujet. Le compte-rendu des IA modérerait la virulence des interventions extrêmes. Il alla annoncer la bonne nouvelle à Rachel. Elle lui promit de le tester dans la soirée. Son travail de programmatrice dans une entreprise lui permettait d'avoir des outils d'évaluation et de débogage toujours à jour.
            Théo avait accepté son reportage sur la croisade des défenseurs des animaux, mais il l'avait édulcoré, comme à son habitude, des témoignages annexes relativisant l'ampleur du mouvement.

Radio - Livio Fania
          
  En fin de journée, la nouvelle tomba sur les ondes, tandis qu'il dressait la table dans le séjour. C'était la voix d'une journaliste connue pour sa résistance aux alias d'animateurs : « L'émotion est encore vive dans le quartier des Hirondelles depuis l'annonce de la mort ce matin de l'épouse d'Alain Perlec et de ses deux enfants sauvagement tués cette nuit. Le responsable de l'agence d'assurances s'est suicidé après avoir perpétué le meurtre de sa famille à l'aide d'un pistolet à balles qu'il a ensuite retourné contre lui-même. On se souvient que le directeur, sous le feu des projecteurs depuis l'explosion de l'usine Garlin, avait refusé d'augmenter les indemnités d'une assurée au-delà de ce que le règlement autorisait. Selon les déclarations de son épouse quand elle était encore vivante, Alain Perlec supportait très mal les messages insultants sur ses... » Fabien regarda Rachel qui venait de le rejoindre ; elle avait compris comme lui. « Selon un proche de l'enquête, les enfants auraient été mortellement touchés d'une ou deux balles alors que le médecin légiste était attendu sur les lieux peu après minuit. Tout de suite, au plus près du drame, le témoignage poignant des voisins dévastés, avec notre env... »
            Fabien se rendit dans son bureau avant de décrocher la sonnerie de son portable.
            « Désolé de n 'avoir pas appelé avant, mais on a eu quelques soucis ici.
            — T'étais pas obligé. Je viens d'entendre aux infos...
            — Le gars avait pris la mobilisation de l'opinion publique comme une attaque ad hominem.
            — L'absence de boucle de rétroaction négative, Théo, tu te souviens ?
            — C'est pas le moment, Fabien.
            — Au contraire. Vos outils d'analyses ne portent que sur l'info. C'est ce qui les rend caduques. Ensuite, vous retrouvez les méthodes anciennes, celles du marketing. Vous pratiquez une approche analytique avec votre unique boucle de rétroaction positive, qui n'évolue que vers deux états : la croissance ou la mort. Qui n'avance pas, recule, vous ne comprenez que cela. Le fractionnement de l'info, ça émiette la pensée. Ce n'est pas la plus petite unité d'info que vous avez défini, mais le quantum d'émotion. Le problème est qu'une boucle de rétroaction positive est un puissant amplificateur. Tout le monde crie toujours plus fort ; il y aura toujours plus de pétitionnaires et d'agitateurs qui postent plus vite qu'ils ne réfléchissent. Plus de gouvernance possible. En l'absence de régulation, le système finit par éclater...
            — Attends, Fabien, je t'appelais...
            — Je vous proposais un programme qui équilibrait l'ensemble. Et tu sais comment ? La boucle de rétroaction négative. Mon algorithme élargit le sujet jusqu'à trouver les exemples contraires qui perturbent l'expansion ou le déclin irrémédiable, afin de parvenir à un état stable. Et tu sais pourquoi ça marche ? Parce qu'il englobe le Web dans le système. C'est ce que vous n'avez toujours pas compris. La Toile, les réseaux sociaux, font partie de l'événement. C'est comme lorsqu'on conduit : on élargit la taille de son corps aux dimensions du véhicule. Sinon c'est la casse assurée.
            — Fabien...
            — L'avantage, c'est de lier le tout. Ça le rend intelligible.
            — Je t'appelais pour te dire que la direction a décidé d'acheter ton programme. »
            Un moment, Fabien resta sans voix. Il n'avait pas encore annoncé le prix. Théo lui assura que cela ne représenterait pas un problème. 1/infos était prêt à dépenser bien davantage pour obtenir l'exclusivité. Comme l'informaticien s'en étonnait, le journaliste avoua que la rédaction avait fini par être convaincue.
            « Dire qu'il aura fallu quatre morts et une tentative de suicide pour en arriver là.
            — Et même plus : le PDG a démissionné après la divulgation de l'affaire, sous la pression des actionnaires. Le communiqué sera officiel demain. Les familles des disparus portent plainte pour homicide contre les médias qui ont, je cite, « éveillé et incité au harcèlement une meute de nature à provoquer ce drame ».
 
            Rachel se réjouissait, bien sûr. Accorder une licence de cet acabit les mettrait à l'abri du besoin pour plusieurs années. Fabien chipotait dans son assiette. Elle renonça à déboucher une bouteille de champagne.
            « À quoi penses-tu ?
            — D'après toi, ça fait quelle impression d'être un assassin ?
            — Tu devrais t'ôter cette idée de la tête. Tu n'as rien publié sur le sujet.
            — Justement. Je savais que ça arriverait. J'en ai informé Théo.
            — Mais tu n'y peux rien. C'est le système...
            — C'est pour ça que j'ai écrit ce programme.
            — Sans vouloir te vexer, il n'a pas un tel pouvoir. Il y a quelque chose que tu as oublié dans ton raisonnement. L'homéostasie, la résistance au changement. L'information est un système ultra-stable qui trouvera une parade. Ce sera imprévisible, bien entendu. Le système pourrait même provoquer l'effet inverse à celui recherché.
            — C'est toi qui oublies une chose : une stabilité dynamique a beau être très résistante au changement, quand les perturbations l'emportent, le système change spontanément vers un nouvel état stable.
            — Dans ce cas, champion, tu n'as à te culpabiliser de rien puisque tu auras été l'initiateur d'un nouvel équilibre. »
            Rachel l'embrassa et le regarda quitter la table, l'air égaré. Elle-même avait du mal à croire à ses paroles.
 
            Les jours suivants, Fabien finalisa la vente du programme. Il céda l'exclusivité pour une somme rondelette. Il n'aurait espéré gagner davantage en le commercialisant lui-même, sachant que des versions similaires plus performantes et plus attractives auraient rapidement concurrencé la sienne.
            L'affaire continuait d'inspirer son blog. Son programme avait anticipé des conséquences aisément déductibles, chute de l'action en Bourse de la compagnie d'assurances, retournement de l'opinion publique contre les précédents contempteurs, nouvelle tentative de suicide de la jeune handicapée mortifiée par les conséquences de cette cabale, mais il en avait tiré un enseignement concernant l'impact des gros plans de l'information sur les événements, qu'il assimilait à de la pornographie. La méthode était la même. Le troisième volet de ses réflexions s'intitulait : « Chronique d'une info annoncée ». Il traitait en marge des effets du morcellement de l'information sur la mémoire. Aucune des IA journalistes en activité n'avait rappelé, ou bien aucune des rédactions qui les employaient n'avaient retenu les événements similaires survenus dans le passé, qui auraient permis de réagir avec davantage de recul et de sagacité. L'info biberonne au scoop jusqu'à vouloir être déjà à demain, mais ne regarde jamais en arrière.
            Huit jours plus tard, quand la police vint l'arrêter, il ne se montra pas réellement surpris. Il avait compris que la plainte contre le fauteur de troubles excitant la population sur des cibles désignées était remontée jusqu'à lui. C'était lui qui avait, en guise de test, alarmé la communauté des défenseurs des animaux domestiques, laquelle s'était mobilisée en conséquence, lui qui avait soufflé à 1/infos l'enquête sur le système d'indemnités des compagnies d'assurances, avec le dramatique résultat qu'on savait. Le dépouillement de son ordinateur avait fourni les preuves. On y avait retrouvé l'ironique mémo suggérant l'instauration d'un coefficient de sensibilité et une étude sur les nouvelles méthodes des lobbies.
            À l'issue de sa garde à vue, quand Fabien fut autorisé à appeler Rachel pour l'informer de son incarcération, sa compagne tenta de le rassurer. Il serait rapidement disculpé : le programme qu'il avait élaboré plaidait pour lui.
            « C'est le contraire, expliqua Fabien. J'aurais comploté pour mieux vendre mon produit. C'est la conclusion à laquelle on est parvenu. Théo se disculpe en m'accusant. La version qu'a présentée 1/infos a été allégée des algorithmes qui donnent aux infos une tournure moins dramatique. Le programme est désormais le meilleur outil pour un traitement pornographique de l'actualité.
            — Tu veux dire que... Ils ont modifié...
            — Tu avais raison, ma chérie. L'homéostasie... Le système résiste remarquablement bien au changement. On peut même dire qu'il suit les perturbations au plus près. »

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Illustrations : Livio Fania
 

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