Faillite de Borders Group : une leçon pour tous les libraires ?

Article  par  Steve NADJAR  •  Publié le 01.03.2011  •  Mis à jour le 07.03.2011
[ACTUALITÉ] L'annonce faite à la mi-février de la faillite du groupe Borders, deuxième chaîne américaine de libairies, confirme la nécessité impérieuse pour les libraires de s'adapter aux mutations numériques du commerce du livre.
« Dans un contexte de restriction des dépenses des consommateurs (…) et compte tenu du manque de liquidités de l’entreprise, Borders Group n’a pas les ressources financières nécessaires pour être compétitif et pour (…) se repositionner avec succès à long terme ». Le constat dressé par son président, Michael Edwards, résume l’échec de la stratégie de l’un des deux géants de la librairie américaine. Créé en 1971, Borders Group, en crise depuis plusieurs années, se trouve aujourd’hui endetté à hauteur de 1,29 milliards de dollars.
 
Réduction des effectifs et fermetures des librairies de Borders Group (2000-2010)
 
Après avoir déjà fermé 265 librairies depuis 2009 et réduit ses effectifs de près de 50 %, un tiers des 650 boutiques restantes dans le pays mettront la clé sous la porte prochainement, des suites du dépôt de bilan.
 
Plusieurs facteurs expliquent les grandes difficultés éprouvées par Borders Group, dont certaines sont lourdes d’enseignement pour l’ensemble des libraires. Le groupe souffre tout d’abord d’un déficit d’image : peu modernisées, les boutiques apparaissent moins conviviales que celles de leurs concurrents, parmi lesquelles des discounters comme Wal-Mart ou Costco aux politiques tarifaires agressives. Ses ventes en boutique ont ainsi chuté de 12 % au dernier trimestre 2010. Mais c’est surtout son incapacité à prendre le virage du numérique qui a conduit Borders vers la sortie de route. Le groupe a, dans un premier temps, beaucoup tardé à intégrer la nouvelle donne du commerce en ligne. La décision de confier en 2001 à Amazon la vente de ses produits sur Internet a constitué une erreur stratégique, qui ne fut corrigée qu’en 2008. Un retard à l’allumage qui a profité non seulement à Amazon, mais également au concurrent traditionnel de Borders, Barnes & Noble, plus rapide à sentir la tendance.
 
Le défi du livre numérique n’a pas non plus été abordé au mieux par Borders. Ce marché, dont la croissance double chaque année depuis trois ans, constitue pourtant un créneau d'activité incontournable pour les éditeurs et libraires. Selon Mike Shatzkin, consultant pour le cabinet Idea Logical, spécialisé dans l’édition, la part de marché des libraires traditionnels pourrait même considérablement décroître à moyen terme, passant, selon lui, de 72 % à environ 25 %. C’est ce qu’ont bien compris Amazon et Barnes & Noble en lançant respectivement, avec succès, le Kindle et le Nook. Mais Borders, affaibli par une direction instable (quatre présidents en trois ans), a multiplié les essais d’ e-readers, du Kobo au Sony Pocket Edition, en passant par le Franklin AnyBook. Alors que les objectifs avancés par le groupe sur le marché du livre numérique étaient de 17 % pour juillet 2011, Borders n’a jamais réussi à percer dans ce secteur en expansion.

En déposant le bilan devant le Tribunal de commerce de Manhattan le 16 février 2011, Borders Group s’est placé sous la protection de l’article 11 de la loi américaine sur les faillites. Outre la fermeture des magasins jugés les moins performants de la chaîne, cette procédure lui permet de se recapitaliser (GE Capital s’est engagé à financer le groupe à hauteur de 505 millions de dollars) et ainsi, de continuer son activité en prenant le temps d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie plus adaptée, notamment aux nouveaux modes de consommation du livre.  
 
Quelle leçon à tirer pour les libraires ? Il s’agit, pour l’ensemble des acteurs, de prendre au sérieux le tournant numérique. À la toute récente conférence Digital Book World, réunissant les professionnels du livre, cette question a été placée au cœur des débats. La domination de Amazon, Google et Apple sur le marché du livre numérique impose aux librairies indépendantes comme aux grandes chaînes de proposer des solutions innovantes en termes de tarification, de diversifier leurs partenariats et de répondre aux nouveaux usages des lecteurs, désormais désireux de consulter une œuvre sur différents supports. Cela n’implique nullement la disparition des librairies ayant pignon sur rue. Comme l’a bien montré un rapport du Syndicat de la librairie française, les libraires, par la qualité de leur rapport avec le client, demeureront des maillons essentiels de la chaîne du livre. L’avenir est à la combinaison de la boutique physique et de la vente en ligne. C’est à ce prix que le libraire traditionnel, cet « ami du livre » (Tahar Ben Jelloun), pourra profiter de ce que certains voient déjà comme le nouvel « âge d’or » de l’édition.

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Crédits photo: Gerard'sWorld/ Flickr
 
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