Le cinéma russe coupe les ponts avec l'étranger

Article  par  Karl DEMYTTENAERE  •  Publié le 27.05.2013  •  Mis à jour le 27.05.2013
[ACTUALITÉ] Depuis janvier 2013, la politique publique de soutien au cinéma russe a connu des bouleversements sans précédent : partenariats internationaux annulés, limogeage du directeur du fonds Kino… Le point sur la situation du 7ème Art en Russie.
Au Festival de Cannes 2013, deux films russes ont été sélectionnés : Corps et biens de Taïssa Igoumentseva (Séance spéciale - Sélection officielle) et Capitaine de Iouri Bykov (Semaine de la critique). Une performance puisqu’il s’agit des seuls longs métrages venus d’Europe de l’Est représentés sur la Croisette. Pourtant, les politiques publiques d’aides au 7ème Art en Russie semblent faire se refermer sur lui-même son cinéma national.

En février 2013, le fonds Kino (FondKino, фонд кино), l’organisation d’État chargée de promouvoir et soutenir le cinéma russe (elle dispose des deux tiers des 135 millions d’euros environ versés chaque année) a annoncé l’annulation pure et simple de tous ses accords internationaux passés depuis deux ans. Ces changements sont la conséquence directe de l’arrivée à la tête de l’organisme d’une nouvelle direction le mois précédent.

Anton Malyshev a ainsi remplacé Sergueï Tolstikov[+] NoteCelui-ci restera malgré tout consultant auprès du fonds Kino.X [1], une éviction qui venait conclure le bras de fer de ce dernier avec le ministre de la Culture : Vladimir Medinsky[+] NoteAncien député de la Douma (2007 – 2011) et un des dirigeants du parti Russie-Unie, Vladmir Medinsky est Docteur en sciences politiques et Docteur ès sciences historiques. Il est membre de l’union des écrivains et auteur des livres : Les mythes de la Russie, Squelettes dans l’armoire de l’histoire russe, ou encore La Guerre. 1939-1945.X [2]. En place depuis mai 2012 et considéré comme un des idéologues du Kremlin, le ministre prône une politique d’aides en faveur de projets plus commerciaux, en partenariat avec des producteurs privés. Vladimir Medinski s’est également distingué en s’opposant violemment aux longs métrages donnant, selon lui, une mauvaise image de la Russie à l’étranger, en particulier dans les festivals.

« Si vous voulez de l’argent de l’État, nous devons connaître ce qu’il y a dans ce film et de quoi il traite », déclarait-t-il à Variety fin 2012. Sa vision d’un cinéma vantant les valeurs « patriotiques » s’opposait déjà clairement à celle de Sergueï Tolstikov, ancien homme d’affaires ayant travaillé cinq ans à Los Angeles et à la tête du fonds Kino depuis sa création en 2009. Leur conflit, latent depuis mi-novembre 2012, et la progressive reprise de contrôle du fonds par le ministère, avait atteint son paroxysme lors du refus de Sergueï Tolstikov de soutenir un long métrage grand public : une romance ayant pour décor le village olympique de Sotchi.

Depuis, le ministère de la Culture a repris définitivement le contrôle du fonds Kino. Une situation paradoxale lorsqu’on sait que cet organisme avait été fondé en 2009 par Vladimir Poutine. Celui-ci voulait alors stopper la trop forte corruption qui régnait lorsque l’ensemble des subventions pour le 7ème Art était attribué uniquement par…le ministère de la Culture.

Le fait est que depuis sa création, le fonds Kino, en dépit de ses solides partenariats internationaux et de son prestige, n’est pas parvenu à installer les films locaux au box-office national : ce fut la principale critique de Vladimir Medinsky. Le cinéma russe a vu en effet fondre sa part de marché sur son propre territoire : elle constituait 26,4 % des recettes du box-office national en 2007, celle-ci n’était plus que de 14,5 % en 2011 (parallèlement, le cinéma américain a vu la sienne grimper de 51,4 % à 64 %). Le ministère souhaite stopper ce phénomène en se recentrant sur son marché domestique et a annoncé le 26 avril 2013 la fermeture du bureau international du fonds Kino.

Une autre initiative visant à ouvrir le cinéma russe à l’international a été dissoute : les Red Square Screenings. Inaugurée en octobre 2012, cette manifestation, largement inspirée des Rendez-Vous du cinéma français organisés chaque année par uniFrance au mois de janvier, rassemblait distributeurs internationaux, sociétés de vente, acteurs et programmateurs de festival venus du monde entier. Tous pouvaient découvrir les productions russes à deux pas de la place Rouge dans le célèbre centre Goum mais l’événement ne sera pas reconduit cette année.

Conquérir les écrans nationaux avec ses productions, tel est l’objectif de la nouvelle politique d’aides au cinéma en Russie. Un défi de taille au sein d’un marché complexe, qui, en 2011, a engrangé 160 millions d’entrées pour une population globale de 142 millions d’habitants (par comparaison, la France a compté près de 216 millions d’entrées pour une population de 63 millions d’habitants la même année). Et pour cause, alors que le pays compte 3 142 écrans, avec sa population, il devrait y avoir près de 44 000 écrans en Russie selon Victor Froumkine, directeur financier de Kinoplex, un exploitant de complexes dans les régions isolés du pays (où certaines habitations se trouvent parfois à 500 kilomètres du cinéma le plus proche). Autre problème incontournable pour le cinéma russe, le manque de personnel qualifié. « La crise actuelle est provoquée par un déficit de personnel compétent (…) Il faut multiplier les échanges avec les studios étrangers, attirer les tournages de films étrangers chez nous. Nous n’avons pas uniquement besoin de financement mais aussi de compétences », affirme Ilia Batchourine, directeur général de Glavkino, un studio de tournage.

Le ministère de la Culture russe compte concentrer les ressources du fonds Kino sur des productions nationales traitant de sujets prédéfinis « dans la ligne des objectifs stratégiques du gouvernement » selon les propres termes du ministre. Les sujets privilégiés sont donc l’armée, le patriotisme, les drames historiques, etc. Mais s’agit-il de la meilleure stratégie pour que les films russes attirent le public dans les salles du pays ?

En effet, de précédents longs métrages abordant ces thèmes ont été des échecs retentissants au box-office. En 2010, la fresque ayant lieu durant la Seconde Guerre mondiale : L’Exode : Soleil trompeur 2 de Nikita Mikhalkov[+] NoteAvec Nikita Mikhalkov, Oleg Menshikov, Nadezhda Mikhalkova. Sortie le 22 avril 2010.X [3], le film le plus cher du cinéma russe, environ 20 millions d’euros, est aussi devenu son plus gros échec commercial. Autre exemple plus récent avec le film 1812 : la Ballade des uhlans d’Oleg Fesenko[+] NoteAvec Gediminas Adomaitis, Anatoliy Belyy, Sergey Bezrukov. Sortie en salle le 1er novembre 2012.X [4], une comédie romantique se déroulant durant la bataille de Borodino, qui a seulement récolté 775 000 d'euros de recette pour un budget cinq fois supérieur.

Le ministère de la Culture maintient malgré tout son cap et compte même commander plusieurs films à propos de sujets spécifiques, par exemple, sur les secrets de la diplomatie russe ou à l’occasion du 400ème anniversaire de la dynastie des Romanov. Le public sera-t-il au rendez-vous ? La réponse prochainement devant les écrans russes.

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Crédit photo :
Place Rouge, Moscou - Wikimedia Commons / Richard Bumgardner.
  • 1. Celui-ci restera malgré tout consultant auprès du fonds Kino.
  • 2. Ancien député de la Douma (2007 – 2011) et un des dirigeants du parti Russie-Unie, Vladmir Medinsky est Docteur en sciences politiques et Docteur ès sciences historiques. Il est membre de l’union des écrivains et auteur des livres : Les mythes de la Russie, Squelettes dans l’armoire de l’histoire russe, ou encore La Guerre. 1939-1945.
  • 3. Avec Nikita Mikhalkov, Oleg Menshikov, Nadezhda Mikhalkova. Sortie le 22 avril 2010.
  • 4. Avec Gediminas Adomaitis, Anatoliy Belyy, Sergey Bezrukov. Sortie en salle le 1er novembre 2012.
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