L'Argentine bride la diffusion des films étrangers

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 10.09.2011  •  Mis à jour le 12.09.2011
[ACTUALITÉ] Depuis le 7 septembre 2011, l'Argentine applique une taxe importante sur la diffusion en salles des films étrangers. Objectif : soutenir l'exposition de sa propre production cinématographique.
Par une résolution publiée au Journal officiel du 30 août 2011, le gouvernement argentin a décidé de protéger le cinéma national en instaurant une taxe sur la diffusion en salles de films étrangers. C'est l'INCAA (Instituto Nacional de Cine y Artes Audiovisuales), structure gouvernementale chargée de promouvoir le cinéma argentin, qui est à l'origine de cette résolution n° 2114/2011. L'idée de la taxe a été portée par Liliana Mazure, présidente de l'INCAA et qui avait déjà marqué les esprits en 2008 par une autre action pour la défense du cinéma national : ainsi, depuis trois ans, les salles de cinéma du pays ont l'obligation de proposer au moins un film argentin par trimestre et de laisser ce dernier à l'affiche pendant une durée minimale de deux semaines.

La nouvelle mesure adoptée fin août 2011 prévoit que tout distributeur d'un film non argentin doit désormais s'acquitter d'un droit de projection, déterminé en fonction du nombre d'écrans sur lequel le film est joué. Le montant de la taxe à verser respecte une distinction géographique entre, d'une part, la ville de Buenos Aires et son agglomération urbaine, le Grand Buenos Aires, et, d'autre part, la province. Dans les deux cas, la somme à verser par les distributeurs suit une logique de paliers et elle est fixée en « équivalence de prix par rapport à un nombre donné de places de cinéma ». Les montants de la taxe sont revus à la baisse en dehors de la capitale fédérale et de son agglomération. La raison est essentiellement démographique : Buenos Aires et ses environs concentrent un tiers de la population argentine et disposent d'un parc de salles de cinéma particulièrement dynamique par rapport au reste du pays. La taxe appliquée aux distributeurs à Buenos Aires et dans son agglomération peut aller de l'équivalent du prix de 300 entrées de cinéma à celui de 12 000 entrées.



Le prix moyen d'un ticket de cinéma dans la capitale, au 1er septembre 2011, étant d'environ 30 pesos argentins, soit environ 5 €, la taxe oscille à l'heure actuelle entre 1 500 € et 60 000 € par film. Les sommes dues par les distributeurs doivent être versées à l'INCAA au moment de la demande de qualification du film et de la détermination du nombre de copies distribuées, ces opérations étant toutes deux réalisées auprès de l'Instituto Nacional de Cine. Les bandes-annonces de films étrangers ne sont pas à l'abri de la nouvelle résolution : pour tout passage d'une bande-annonce en salles[+] NoteLa même bande-annonce est taxée autant de fois qu'elle est diffusée.X [1], une taxe équivalente à 50 entrées de cinéma est appliquée.

Dès l'annonce de la parution de la résolution au Boletín oficial[+] NoteLe Journal officiel argentin.X [2], le journaliste américain Charles Newbery dénonçait – plutôt qu'il n'annonçait – dans Variety la mise en place d'un système dont le but est « d'empêcher les productions hollywoodiennes d'être en position dominante sur ce marché ». Charles Newbery note que les films américains dominent 80 à 85 % du box-office argentin et devraient conclure l'année 2011 avec un progrès de 32 % de leurs recettes sur le marché argentin, par rapport à 2011.

Si l'INCAA ne présente pas officiellement sa résolution comme une barrière spécialement destinée à endiguer la vague écrasante des films hollywoodiens, ce sont bien des superproductions américaines que sa présidente a donné en exemples au quotidien Clarín pour justifier la mesure : en 2011, les blockbusters – des tanques (terme espagnol pour « tanks » ou « bulldozers ») comme se plaisent à l'écrire les journalistes argentins – Pirates des Caraïbes 4 et Kung Fu Panda 2 ont tourné avec respectivement 350 et 250 copies en Argentine, de manière quasi simultanée, alors que le pays ne compte que 800 écrans environ. Pour Liliana Mazure, ces raz-de-marée pénalisent non seulement les productions nationales (notamment la production indépendante), mais aussi les productions européennes « de valeur » ne bénéficiant pas de la même force de frappe. La présidente de l'INCAA a appelé, devant les médias argentins, à contrecarrer le danger d'une « offre unique » et à assurer – ou restaurer – une certaine diversité culturelle au cinéma. Il s'agit non pas d'« interdire » les grosses productions étrangères, mais de « canaliser » leur présence sur les écrans, selon les propos repris par le quotidien Clarín le 30 août 2011.

Officiellement, la mesure est applicable depuis le 7 septembre. L'INCAA a cependant pris bonne note du débat que suscite sa résolution au sein même de la communauté cinématographique argentine. Le journaliste argentin Gustavo Noriega a notamment pointé du doigt, sur son compte Twitter, le préjudice porté aux distributeurs indépendants de films étrangers. Liliana Mazure a annoncé l'organisation prochaine d'une audience publique réunissant producteurs, distributeurs et propriétaires de salles de cinéma, afin de nourrir un débat large sur les problématiques de la représentation des films en salles, au-delà de la question de la résolution 2114.


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Crédit Photo : Façade de l'INCAA, Avenida Lima 319, Buenos Aires - kpiccau / Flickr

  • 1. La même bande-annonce est taxée autant de fois qu'elle est diffusée.
  • 2. Le Journal officiel argentin.
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