RT, le soft power russe en images

Article  par  Vassily KLIMENTOV  •  Publié le 03.07.2013  •  Mis à jour le 03.07.2013
[ACTUALITÉ] Émanation du soft power russe, la chaîne d’information RT, ex-Russia Today, a réussi à s’imposer comme un acteur qui compte au sein du paysage audiovisuel international au point de dépasser le milliard de vues sur YouTube.
Début juin 2013, la nouvelle est tombée : RT, nom plus « neutre » qui a remplacé la dénomination Russia Today à mesure que les sujets de la chaîne se sont internationalisés en 2009, est devenue la première chaîne d’information en continu à dépasser la barre symbolique du milliard de vues sur la plateforme de partage de vidéos YouTube. Largement critiquée à l’international pour son approche biaisée de l’actualité, la chaîne russe ne s’est en tout cas pas privée pour communiquer, notamment en diffusant une émission spéciale, sur un accomplissement qui semble définitivement entériner le succès d’un projet étatique destiné à promouvoir une image plus positive de la Russie et de la politique internationale russe.

1 Billion Views: 1 Billion Thanks (RT)
 
Lancée en 2005 par le Kremlin et présentée comme un équivalent russe de la BBC – un média financé par l’État, mais possédant une ligne éditoriale indépendante –, RT, tout en voulant faire concurrence à la BBC, Deutsche Welle, France 24 et surtout Al Jazeera[+] NoteAl Jazeera a d’ailleurs frontalement attaqué RT sur son manque d’objectivité concernant les protestations contre le pouvoir en Russie en janvier 2012.X [1], s’est clairement positionnée comme le porte-voix international de Moscou. Adossée à l’agence de presse étatique RIA Novosti par l’intermédiaire de la compagnie TV-Novosti, Russia Today s’est diversifiée avec la création de la chaîne arabophone Rusiya Al-Yaum (RT Arabic) en mai 2007, de la chaîne hispanophone RT en Español en décembre 2009, de la chaîne spécifiquement destinée au marché américain RT America en 2010 et finalement de la chaîne RT Documentary en juin 2011. Ce développement a été rendu possible par l’augmentation du financement, sans que celle-ci ne se fasse de manière toujours transparente, qui est passé de 30 millions de dollars en 2005 à près de 350 millions en 2011, pour s’établir légèrement au-dessus des 340 millions de dollars en 2012. En 2013, RT – grâce à une décision exceptionnelle de Vladimir Poutine – fait partie des médias dont le financement a été maintenu malgré les recommandations du ministère des Finances qui préconisait des coupes budgétaires. RT est aujourd’hui clairement la figure de proue du soft power russe, aux côtés par exemple du journal officiel Rossijskaja Gazeta qui édite des suppléments mensuels en partenariat pour plusieurs journaux dans le monde, dont La Russie d’Aujourd’hui pour Le Figaro en France.

Autour du slogan « Question more », l’objectif affiché de RT est de présenter une information « alternative » à ce que ses dirigeants décrivent comme les médias mainstream. Cependant, de fait, ni la direction de la chaîne, ni le pouvoir russe – malgré des éléments de langage récurrents soulignant la liberté éditoriale de la chaîne – n’ont jamais fait d’efforts particuliers pour nier le caractère engagé de RT. En juillet 2012, Margarita Simonyan, la rédactrice en chef de RT que l’on peut retrouver sur
Live Journal, l’assume d’ailleurs ouvertement dans une interview pour le journal russe Itogi en rappelant qu’au sein de la chaîne : « nous sommes complètement solidaires de la politique étrangère de notre pays. Plus encore, lorsque nous avons commencé, nous avons ouvertement dit que nous allions présenter le point de vue russe sur le monde ». Du côté de Vladimir Poutine, le propos, exprimé dans une interview à RT en juin 2013 largement reprise par les médias américains, est plus ambigu et la contradiction à peine masquée : « Nous voulions amener une chaîne d’information absolument indépendante dans l’arène de l’information. Assurément la chaîne est financée par le gouvernement, donc elle ne peut faire autrement que de refléter la position officielle du gouvernement russe sur les évènements dans notre pays et dans le reste du monde d’une manière ou d’une autre ».
 
Plus simplement, sans aller dans la caricature présentée dans certains médias du soft power américain comme Voice of America, le cœur du concept RT reste de mettre l’accent – souvent avec des moyens qui n’ont de journalistique que le nom – sur des sujets que la Russie veut promouvoir à l’international, allant de l’opposition à l’exploitation du gaz de schiste dont l’arrivée sur le marché impacte à la baisse sur le prix du gaz russe au soutien inconditionnel au régime syrien que la Russie défend.

Le tout teinté d’un antiaméricanisme prononcé et d’un temps de parole démesuré accordé aux tenants de différentes théories du complot, lesquels remettent en cause la « version officielle » du 11 septembre 2001, la naissance du président Obama en territoire américain ou le changement climatique.

 
Climate change: science fact or science fiction? (Campagne publicitaire de RT)

Présenté ainsi, RT ressemble à s’y méprendre à certains médias de l’époque soviétique – une analogie jusque dans les procédés utilisés que nombre de commentateurs, y compris russes,
n’ont pas manqué de noter. La technique la plus simple, et la plus efficace assurément, étant toujours de refuser de discuter des problèmes russes, ou des pays alliés ou amis, en arguant que l’Occident est loin d’être irréprochable, perdant au passage tout sens de la mesure. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la force de RT réside pourtant dans son caractère ouvertement biaisé pour la majorité de l’auditoire international. Dans un système où l’information médiatique, même au niveau international, tend à l’uniformisation alors que beaucoup de médias recherchent une objectivité qui sera toujours factice, la chaîne russe assume, presque sans gêne, une information dirigée, mettant ouvertement l’accent sur les problèmes de l’Occident, donnant l’occasion de s’exprimer à tous les autocrates et organisant des débats parfois à la limite du grotesque.

 Truth is the best propaganda (RTAmerica)
 
De fait, au moins deux points méritent d’être soulevés pour expliquer le succès de RT. D’abord sur le fond, il est évident, que même en ayant connaissance de l’agenda politique qui saute aux yeux et même en comprenant que l’information est filtrée, reste qu’il n’existe pas d’autres chaînes de télévision où l’on peut voir une interview du président syrien Bachar el-Assad ou de ses représentants, un entretien avec le leader du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, ou avec le défunt président du Venezuela Hugo Chàvez. Dans un style différent, la chaîne russe est aussi une scène parfois ouverte où il est possible de voir le philosophe Slavoj Žižek en débat avec David Horowitz. Ensuite, sur la forme, et en admettant que RT ne fait pas réellement dans le journalisme et que, de fait, son objectif est fondamentalement différent de celui d’informer sérieusement, la chaîne est passée maître dans l’art tendance de l’infotainment. Sa force est d’être à mi-chemin entre l’information et le show, de ne pas être liée par les codes du journalisme, de faire dans une forme d’évènementiel où, qu’il s’agisse des débats ou des reportages, se mêlent jugements de valeur et information, l’objectif est de susciter le choc, de provoquer la controverse – de finalement faire du divertissement.

 
Who poses the greater nuclear threat? (Campagne de RT à Londres)

Derrière cela, 
et en plus d'une campagne de publicité très agressive, un vrai travail technique et stratégique pour proposer de nouvelles formes de programmes, plus éloignées d’un journalisme « sérieux » à la CNN, a aussi été fait. Comme illustration d’une stratégie tournée vers le sensationnel, RT a, par exemple, reçu la Nymphe d’Or à Monte Carlo en juin 2013 pour sa couverture de l’explosion de météorite au-dessus de la Sibérie, typiquement un sujet évènementiel pour lequel la chaîne a récupéré de nombreuses vidéos amateurs. Encore plus symptomatique de cette idée de l’infotainment, la chaîne RT Arabic a récemment mis en place un JT utilisant des effets 3D pour traiter notamment d’un sujet aussi sérieux que la situation au Moyen-Orient : le présentateur devient presque acteur jouant avec un tank qui, sortant de l’écran, vient envahir le plateau ou encore avec des étincelles volant de l’écran pour atterrir sur son complet. Clairement, le journalisme passe ici au second plan, tout est fait pour captiver le public sur la forme plus que sur le fond. En parallèle, la chaîne est complètement adaptée au marché local, n’utilisant pratiquement que des présentateurs de langue maternelle, une autre manière de paraître accessible.
 
La stratégie de RT passe aussi par le recrutement de personnalités emblématiques, recrutement qui peut être fait grâce aux ressources financières de la chaîne, mais pas seulement. Il est évident par
exemple que le sulfureux fondateur de Wikileaks, Julian Assange, aurait sûrement eu du mal à devenir intervieweur sur une autre chaîne lorsqu’il a finalement rejoint RT en 2012. Comme pour l’obtention des invités politiques, la force de RT est d’être une chaîne officiellement adossée au Kremlin, bénéficiant de son appui pour attirer des personnalités. Plus récemment, M. Simonyan a annoncé en grande pompe que l’emblématique Larry King, connu au passage pour son admiration de Vladimir Poutine, allait, dès juin 2013, animer un programme d’interviews, Larry King Now, sur RT et en créer éventuellement un spécialement pour la chaîne par la suite[+] NoteLarry King s’est empressé de démentir dans la foulée en précisant qu’il ne ferait que vendre à RT un programme qui est diffusé sur sa propre chaîne Ora TV. Depuis, M. Simonyan et L. King sont en débat par tweets interposés pour déterminer ce qu’il en est vraiment.X [2]. Évidemment, RT n’a pas la capacité de recruter tous les présentateurs qu’elle voudrait, certains refusent de s’associer à un tel projet. Il semble, par exemple, que Phil Donahue ait récemment refusé une offre de la chaîne russe.
 
La combinaison de ces facteurs explique le succès relatif de RT dans le monde, son accession au statut de 3e chaîne d’information en Grande-Bretagne avec un demi-million de téléspectateurs quotidiens d’après Voice of Russia et sa capacité à s’imposer comme le média étranger le plus regardé dans les villes américaines de Washington, New York, San Francisco, Los Angeles et Chicago d’après une étude menée l’année dernière par la firme américaine Nielsen Media Research. En 2012, RT a également réussi à doubler son audience aux États-Unis par rapport à l’année précédente. Cependant, comme l’illustre le succès rencontré sur YouTube, où RT a atteint le milliard de vues et possède à ce jour plus de 926 000 abonnés, son format est peut-être plus adapté au web  qu’à la télévision classique. Internet propose une interactivité accrue pour les spectateurs, élément fondamental pour partager des vidéos virales en multipliant les commentaires. À ce titre, le fait que les vidéos de RT soient parmi les plus commentées sur la plateforme, malgré la présence de seulement 19 000 vidéos au total, ne relève clairement pas du hasard. Pour accélérer la propagation de « son » information, RT autorise officiellement les utilisateurs à republier sur leurs propres chaînes les vidéos qu’elle a postées, à condition d’en mentionner l’origine. Aujourd’hui, la chaîne russe peut se targuer de compter entre 800 000 et un million de visiteurs par jour sur ses vidéos, un résultat qui sort de l’ordinaire.
 
Finalement, pour l’ex-Russia Today, l’objectif ultime de populariser la Russie prédomine largement sur le financier et le but n’est pas de faire de RT un projet rentable. Ainsi, si la publicité est présente sur certaines vidéos, elle demeure très effacée – un choix délibéré des dirigeants qui veulent avant tout faire passer un agenda politique et non gagner de l’argent. Pour cela, comme au temps de l’URSS, il n’est pas réellement nécessaire d’être journaliste, il s’agit plus d’un travail de communicant.

-- 
Crédits photos :
- Image principale : Reporter de RT (James Cridland / Flickr)
- 1 Billion Views: 1 Billion Thanks (RussiaToday / YouTube)
- Campagne "Climate change" (Jonathan Marks / Flickr)
- Truth is the best propaganda (RTAmerica / YouTube)
- Campagne "Nuclear threat" (gwire / Flickr)
- Capture d'un écran d'un sondage présent sur le site de RT en juillet 2013 (rt.com)
  • 1. Al Jazeera a d’ailleurs frontalement attaqué RT sur son manque d’objectivité concernant les protestations contre le pouvoir en Russie en janvier 2012.
  • 2. Larry King s’est empressé de démentir dans la foulée en précisant qu’il ne ferait que vendre à RT un programme qui est diffusé sur sa propre chaîne Ora TV. Depuis, M. Simonyan et L. King sont en débat par tweets interposés pour déterminer ce qu’il en est vraiment.
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction