CCTV-News, compétiteur crédible dans la guerre mondiale de l’information ? | InaGlobal

CCTV-News, compétiteur crédible dans la guerre mondiale de l’information ?

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 23.11.2011  •  Mis à jour le 07.12.2012
Cameraman de CCTV-News
[ACTUALITÉ] Les médias chinois poursuivent leur internationalisation avec l'ouverture d'un studio de CCTV-News à Washington DC. Entre diplomatie d'influence et compétition sur le marché des médias globaux, la Chine est-elle armée pour la guerre mondiale de l'information ?
La China Central Television (CCTV) part à la conquête des États-Unis. Un studio de 10 000 m² a été loué à Washington DC pour accueillir CCTV-News, la chaîne anglophone d’information internationale du groupe médiatique de l’État chinois. Révélée par l’agence de presse Xinhua et relayée par le Financial Times, l’annonce n’a pas fait l’objet d’un communiqué officiel : la diffusion devrait commencer en 2012 et, dans un premier temps, ne proposer que 4 à 6 heures de programmes par jour. En s’installant dans la capitale des États-Unis, la chaîne, sous contrôle étatique, ambitionne de toucher l’audience américaine, et non plus seulement la diaspora chinoise. Les bureaux de Washington DC s’ajoutent à ceux implantés à Nairobi (Kenya), à São Paulo (Brésil) et à Dubaï (Émirats arabes unis), dont l’ouverture s’inscrit dans la vaste stratégie d’expansion des médias chinois en langue étrangère. Jusqu’ici, la CCTV a déjà développé ses services en langue anglaise (avec CCTV-News), française (CCTV-F), espagnole (CCTV-Español), arabe (CCTV-العربية) et russe (CCTV-Pусский).
 
La somme exacte allouée à ces efforts d’expansion globale n’est pas connue. En 2009, toutefois, le South China Morning rapportait que le gouvernement avait affecté 45 milliards de yuans (soit 6,6 milliards de dollars à l’époque) au développement de ses médias à l’étranger : l’agence de presse Xinhua, China Radio International et China Central Television. Si l’enveloppe est si généreuse, c’est qu’elle répond à un souci primordial pour les autorités chinoises : défendre l’image et le point de vue du pays auprès des téléspectateurs du monde entier. Très déçu de la couverture médiatique occidentale sur la Chine (notamment depuis 2008 sur la question tibétaine), qu’il juge partiale et négative, le gouvernement reprend la main sur la diffusion de l’information à échelle mondiale et se lance donc dans l’internationalisation de ses médias d’État. Se faire comprendre et se faire une place dans le paysage audiovisuel qui corresponde à la place que le pays occupe sur la scène internationale : l’objectif est clairement affiché et soutient leur diplomatie d’influence (soft power). La démarche n’est pourtant pas dénuée d’ambiguïté. La Chine joue sur les deux tableaux : celui d’une hyperpuissance bafouée dans son droit à la parole et celui du club des pays en développement revendiquant une pluralité de voix dans un champ médiatique monopolisé par les puissances occidentales. En 2009, Qiushi, journal du Parti communiste chinois, publiait une tribune accusant les géants des médias d’accaparer non seulement le marché mais aussi la parole : « L’inégalité de l’ordre mondial de l’information, son manqué de liberté et d’équité, pousse désormais un certain nombre de nations maltraitées à renforcer leur capacité de diffuser l’information à échelle internationale »[+] NoteCe discours fait nettement écho à celui lancé par le mouvement des non-alignés dans les années 1970, qui avait permis la création du NWICO (New World Information and Communication Order) à l’UNESCO.X [1].  
 
De nombreux observateurs constatent en effet la fin du duopole de la BBC et de CNN sur le marché audiovisuel de l’information internationale et l’émergence de nouveaux acteurs : des chaînes satellitaires de financement étatique visant une audience transfrontière. Le meilleur exemple de l’ascension d’une chaîne régionale en compétiteur mondial est celui d’Al Jazeera qui, avec le lancement d’Al Jazeera English (AJE) en 2006, a amorcé un mouvement de légitimation sur la scène internationale d’un point de vue divergent de celui de ses rivaux occidentaux. Avec un network qui ne cesse de se développer (lancement d’Al Jazeera English en Inde et d’Al Jazeera Balkans) et une crédibilité renforcée depuis sa couverture des printemps arabes, elle fait figure de proue dans la guerre mondiale de l’information, telle qu’Hillary Clinton l’a nommée en mars 2011.
 
   Extrait du discours d'Hillary Clinton devant le Comité sénatorial des Affaires étrangères
le 2 mars 2011 : « We are engaged in an information war ».

 
Les États-Unis voient leur soft power menacé par l’avènement de médias déployant une capacité d’influence inédite. L’École de journalisme de Columbia a lancé un projet de monitoring de ces chaînes satellitaires s’invitant sur le marché si stratégique de l’information. Global Media Wars a ainsi évalué leur potentiel selon 5 critères : la crédibilité, les qualités esthétique et technique de la production, la couverture des événements 2011, le traitement réservé aux États-Unis, et la couverture des événements nationaux. Il en ressort le classement suivant : Al Jazeera English est gratifiée de la note de 21/25, France 24 la note de 17 et derrière eux CCTV-News, Russia Today (RT) et Press TV (Iran) n’obtiennent que des 11. Excepté Al Jazeera English, toutes sont muées par l’envie de promouvoir le point de vue de leur pays dans le traitement de l’information. Comme l’explique Rome Hartman, producteur exécutif de BBC World News America : « Toute nation ayant l’ambition de jouer un rôle mondial…sent qu’elle devrait se doter d’une voix qu’on peut entendre dans le monde entier ».

        



 






 
Évaluations du projet Global Media Wars (2011)

Les ambitions sont là, mais la Chine a-t-elle les moyens de connaître la même success story qu’Al Jazeera English ? L’argent ne suffit pas. CCTV-News, malgré des remaniements récents, souffre à l’évidence d’un manque de professionnalisme de ces équipes et ne peut encore prétendre aux standards internationaux de production audiovisuelle. Problèmes techniques, déclarations contradictoires entre le présentateur des news et le reporter de terrain, plateaux et dispositifs visuels peu attractifs : la sentence est sévère mais explique en partie le peu d’engouement que la chaîne suscite auprès d’un public habitué à un certain niveau de production. À l’amateurisme s’ajoute le problème du ton, parfois qualifié de lugubre ou d’une solennité grotesque, et du contenu, déséquilibré. Si le traitement réservé à l’information internationale a gagné en subtilité et permet à CCTV-News de se démarquer des chaînes CCTV diffusées sur le territoire chinois, beaucoup plus censurées, les informations nationales ne sortent pas du registre de l’autosatisfaction. Il n’en faut pas plus aux observateurs et téléspectateurs occidentaux pour étiqueter CCTV-News d’organe de propagande. En réalité, le même reproche pourrait être fait à Al Jazeera, qui se garde bien de critiquer le Qatar et son émir, généreux financeur de la chaîne, mais bien évidemment la différence de poids et de prétention géopolitiques entre le Qatar et la Chine contraint cette dernière à adopter une stratégie propre, ne pouvant suivre exactement la trajectoire rêvée d’AJE.
 
En ouvrant ses bureaux à Washington DC, CCTV-News se lance donc un défi de taille : devenir suffisamment attractive sur la forme comme sur le fond pour attirer les annonceurs et convaincre les câblo-opérateurs de diffuser ses programmes, conquérir une audience déjà courtisée par de nombreuses chaînes d’information internationale, et trouver une identité médiatique crédible.
 
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Crédits photos :
Cameraman de CCTV-News (Swedish Pavilion at Shanghai Expo 2010 / Flickr) ;
Jingle de CCTV-News (Singapore Panda / Flickr) ;
Capture écran de la vidéo d'Hillary Clinton ;
Capture écran des résultats de l'étude Global Media Wars.
  • 1. Ce discours fait nettement écho à celui lancé par le mouvement des non-alignés dans les années 1970, qui avait permis la création du NWICO (New World Information and Communication Order) à l’UNESCO.
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