« Le documentaire radio fait place à l’émotion »

Article  par  Guillaume GALPIN  •  Publié le 11.02.2016  •  Mis à jour le 11.02.2016
« Le documentaire radio fait place à l’émotion »
Entretien avec Silvain Gire, responsable éditorial d’Arte Radio, à propos du succès du documentaire radiophonique, de plus en plus populaire chez les jeunes.  


Arte Radio, la web radio d’Arte France, propose depuis 2002 plus de 2000 créations originales sous licence Creative Commons. Ses productions ont été récompensées par de nombreux prix internationaux comme le prix Europa ou le festival Longueur d’Ondes.

Quelles sont les caractéristiques d’un documentaire radiophonique ?

Silvain Gire : Le documentaire est un point de vue sur le réel. Le documentaire radiophonique, c’est pareil mais avec la palette d’expression du son. Il fait place à l’émotion que procure l’écoute : celle d’une voix, d’une ambiance, d’un son.
 
Il y a plusieurs types de documentaires radiophoniques comme le documentaire sans commentaires et sans la voix de l’auteur, qui laisse juste parler les sons et les personnes interviewées. En ce moment, la forme de documentaire qui rencontre beaucoup de succès est le storytelling. La narration est effectuée à la première personne par l’auteur lui-même. On peut citer de grandes réussites comme la série documentaire de Delphine Saltel sur Arte Radio intitulée Y’a deux écoles. Le thème est la question de l’école publique et de l’école privée, une question politique et sociale qui peut être traitée de plusieurs façons. Elle choisit de raconter à la première personne ces questions de contradictions et de choix alors qu’elle a choisi l’école publique pour ses deux filles. Elle se trouve confrontée aux questions que se posent tous les parents qui quittent l’école publique pour mettre leurs enfants à l’école privée. Un sujet pas évident à aborder à la première personne mais qui devient extrêmement direct et concernant pour l’auditeur.
 
 
Quels sont les modes d’écoutes privilégiés de ces documentaires ? Le podcast et le streaming ont-ils favorisé leurs productions ?

Silvain Gire : Absolument. Ces modes d’écoutes ont favorisé la création radiophonique en général mais aussi le documentaire. Maintenant, on peut choisir le moment et le lieu de son écoute. On peut embarquer avec soi ses documentaires et en profiter dans le train ou le métro. Avant, la radio était assujettie à un  format et une grille. Les documentaires commençaient à 15 ou 20 heures et duraient 52 minutes. Arte Radio a aboli le format. Il n’y a plus cette question de rendez-vous. Ça change tout. Désormais, un documentaire dure le temps qu’il doit durer. Chaque année, je vais dans tous les festivals et les conférences sur le documentaire radiophonique dans le monde entier et j’entends les responsables se plaindre que 52 minutes c’est souvent trop long, que c’est très rare de trouver des bons documentaires de cette durée-là. Pourtant, c’est le format qu’on est un peu obligés d’obtenir pour remporter les grands concours internationaux.
 
Arte Radio propose des documentaires de 3 minutes et demie comme C’est Maman de Mathilde Guermonprez qui a très bien marché sur les réseaux sociaux. Récemment, Noir, pas black, un documentaire de 5 minutes, a aussi rencontré un franc succès. On fait par ailleurs beaucoup de documentaires de 15 / 20 minutes et puis aussi quelques documentaires de 40 ou 50 minutes, qui remportent tous les prix internationaux. Nous avons gagné le prix Europa du meilleur documentaire radiophonique pour Poudreuse dans la Meuse en 2015, qui a gagné aussi celui du Festival Longueur d’ondes hier à Brest.
 
Ce qui marche beaucoup aussi, et on l’a vu au Festival Longueur d’ondes, ce sont les séances d’écoute publique. L’écoute est éclatée. Il y a celle du podcast - solitaire, attentive et concernée - et puis il y a les séances d’écoute publique. Depuis 12 ans, le premier dimanche de chaque mois à la Maison de la Poésie, Arte Radio organise ce genre de sessions où on écoute à plusieurs des documentaires. C’est toujours plein et il y a beaucoup de jeunes d’environ 25 ans. Désormais on va en faire tous les deux mois à l’auditorium du Musée d’Orsay qui seront gratuites. Ce genre d’initiatives éclot dans le monde entier mais très peu venant des radios traditionnelles. Or c’est un excellent moyen de faire découvrir le documentaire radiophonique. Les gens préfèrent presque le découvrir en salle à plusieurs, et ensuite aller sur Internet pour le réécouter.
 
 
Savez-vous qui vous écoute ?

Silvain Gire : On comptabilise 500 000 écoutes chaque mois. Nos programmes sont diffusés sur de nombreux sites comme Médiapart, Rue89 ou Slate qui sont des relais d’audience importants. Nous vivons un second d’âge d’or de la radio grâce au numérique. Le plus gros succès de l’année aux États-Unis est un podcast, nommé Serial, qui totalise 12 millions d’abonnés.
 
Énormément de jeunes nous écoutent. Cela se confirme lors de nos séances d’écoute publique où ils composent la majorité de notre public. Ce format les intéresse et beaucoup d’entre eux ont envie de réaliser ce genre de documentaires. Cette minorité est très active et très dynamique. Ils apprécient la sincérité du format, le fait qu’on ne leur mâche pas le boulot. Le documentaire pose des questions plutôt qu’il n’affirme des vérités. Il ne dit pas : « ça s’est passé comme ça, c’est comme ça qu’il faut penser ». C’est une génération très méfiante envers les médias. Ils trouvent dans le documentaire une émotion, une relation intime et émotive très forte grâce à la voix et l’écoute. Il faut écouter le documentaire radiophonique Poudreuse dans la Meuse sur la consommation d’héroïne en zone rurale dans la Meuse, un documentaire à la fois très drôle et très poignant. Tous les gens qui m’en ont parlé étaient scotchés. Les jeunes apprécient particulièrement le fait qu’on traite les sujets intimes de leurs âges sur le désir ou l’identité.


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Crédit photo :
Skullcandy Headphones. Brett Levin / Flickr. Licence Creative Commons CC-BY
 
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