Presse « à la carte » : le journaliste va-t-il devenir une marque ?

Article  par  Karin DANJAUME  •  Publié le 14.05.2013  •  Mis à jour le 14.05.2013
[ACTUALITÉ] La presse en ligne n’en finit pas de chercher son modèle économique. Après les paywalls émerge une nouvelle tendance : la presse « à la carte ». Façonnera-t-elle la presse de demain ?
Le Web, dont on a fêté les 20 ans en avril 2013, s’est immiscé dans de nombreux aspects de notre vie quotidienne et notamment, dans notre manière de consommer l’information. Parmi ceux qui ont été bousculés par la révolution numérique, la presse se place en bonne position. Internet et ses sites d’information ainsi que l’arrivée de la presse quotidienne gratuite ont sonné le glas de la belle aventure du papier. La presse écrite n’est pas morte mais elle survit difficilement. Et contrairement à ce qui est largement véhiculé, les versions numériques des journaux pourraient bien leur offrir une issue de secours. Les derniers chiffres concernant la presse américaine, publiés fin avril 2013, sont éloquents : certains titres comme le New York Times sont « revigorés » par un lectorat en ligne qui ne cesse de croître .
 
Selon une étude du Pew Research Center sur la presse américaine parue en mars 2013, « les offres numériques payantes réduisent la dépendance à la publicité » et remettent ainsi la qualité du contenu au cœur des enjeux. Les éditeurs en ligne ont peu à peu compris que ce qui coûtait si cher à produire ne pouvait être offert. Les sites d’information fonctionnant sur abonnement comme Mediapart ou ceux ayant mis en place des paywalls[+] NoteLe paywall limite la consultation gratuite d’articles sur un site et fait basculer ensuite le lecteur sur un mode payant.X [1] l’ont déjà intégré.

En effet, avec la multiplication des offres, le lecteur a changé sa façon de consommer de l’information. Noyé sous un flux de données qu’il doit sans cesse filtrer (fil Twitter, flux RSS), il est devenu plus exigeant mais aussi plus actif. Le lecteur devient son propre rédacteur en chef puisqu’on est entré dans l’ère de la curation. Le succès d’applications comme Flipboard, permettant de constituer son propre magazine, en témoigne. Avec la presse en ligne, le lecteur ne fait que reproduire un comportement déjà observable avec le papier : il ne lit pas la totalité du journal. Pourquoi payer pour l'intégralité d’un titre alors que l’on n’est intéressé que par une rubrique ? C’est ainsi qu’émerge le concept de presse « à la carte » : le lecteur ne paye que ce qu’il a envie de lire avec un budget défini au préalable. Concept pas vraiment nouveau d’ailleurs puisqu’on en trouve des traces en 2006. La presse « à la carte » découle aussi de la logique du paywall et est même souhaitée comme alternative par ses détracteurs.
 
L’idée fait son chemin, des expérimentations comme CrowdNe.ws, une sorte d’ « iTunes pour articles », ont vu le jour. Aux Pays-Bas, une start-up a lancé en février 2013 De Nieuwe Pres (DNP), un site et une appli, qui proposent de s’abonner à des contributeurs individuels pour 1,79 euros par mois. En revanche on ignore comment et combien sont rémunérés ces contributeurs. La nuit de son lancement, l’application a été téléchargée 20 000 fois. Pour le moment on parle beaucoup d’ « expérimentations », c’est aussi en ces termes que le Daily Mail a annoncé en avril 2013 sa volonté de mettre en ligne du contenu premium payant, insistant bien sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un paywall. De leur propre aveu, la motivation principale des dirigeants du Daily Mail est de profiter pleinement de la manne offerte par l’essor de la lecture sur mobile et sur tablette. Avec 110 650 756 visiteurs uniques mensuels revendiqués[+] NoteEn anglais : global monthly unique browsers.X [2], le projet paraît plus que plausible. De leurs côtés, d’autres médias établis comme Wired ou The Wall Street Journal misent plutôt sur le format des ebooks reprenant de longues enquêtes ou des essais. L’idée reste de favoriser la qualité du contenu et de ne plus se limiter aux formats d’articles courts imposés par le Web. Pour autant, les lecteurs sont-ils prêts à dégainer leur carte bancaire une fois qu’un clic les aura menés vers un contenu payant ?
 
On compare la presse « à la carte » à un marketplace pour journalistes qui vendraient en direct leurs articles. Avec des questions sous-jacentes : le prix d’un article augmentera-t-il en fonction de sa popularité ou de celle de son auteur ? Si l’article devient un produit, le journaliste va-t-il devenir une marque ? Le journalisme « à la carte » pourrait faire l’affaire de journalistes pigistes ou de débutants soucieux de se faire connaître (ou simplement de parvenir à vendre leurs articles). Le personal branding, déjà très présent sur Twitter, pourrait alors atteindre des sommets. Le journaliste va-t-il devenir un être de plus en plus solitaire, détaché de sa rédaction ? Voilà qui pourrait redistribuer les cartes une fois encore et qui ouvre une réflexion sur l’avenir du concept de rédaction, au sens de newsroom.

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Crédit photo : rene.schaefer / Flickr
  • 1. Le paywall limite la consultation gratuite d’articles sur un site et fait basculer ensuite le lecteur sur un mode payant.
  • 2. En anglais : global monthly unique browsers.
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