La revue Variety cherche un nouveau souffle

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 21.12.2011  •  Mis à jour le 23.12.2011
Couverture Daily Variety Gotham
[ACTUALITÉ] La célèbre revue américaine Variety entend redynamiser ses finances en lançant une nouvelle base de données payante, à destination des professionnels du film.
Le magazine américain Variety, référence incontournable pour les professionnels du divertissement, a annoncé le lancement prochain d'un nouvel outil en ligne, conçu spécialement pour les acteurs de l'industrie du film (cinéma, télévision et numérique). Le 8 décembre 2011, Brian Gott, directeur de la publication, et Neil Stiles, président du groupe Variety, ont présenté un projet de base de données, baptisé FlixTracker, qui aura deux fonctions principales. Il s'agira à la fois de livrer un répertoire complet du monde de la production hollywoodienne et de fournir des fiches détaillées concernant l'économie des films passés et à venir. Seront communiqués, notamment, les budgets engagés, les recettes réalisées et l'état d'avancement des nouveaux projets, qu'ils soient au simple stade de développement, en phase de tournage ou de post-production. FlixTracker sera proposé en abonnement payant aux entreprises du secteur.

En lançant une nouvelle base de données professionnelle pour l'industrie de l'image animée, le magazine Variety ne crée pas vraiment l'événement. Les informations qui seront mises à disposition par le biais de FlixTracker ne bénéficieront pas de l'aura de l'exclusivité, puisque plusieurs plateformes proposent déjà, avec des formules identiques d'abonnement payant, des annuaires du secteur ou un suivi de l'économie des films. C'est le cas notamment de Studio System, outil de recherche proposé par la société américaine Baseline. La qualité des informations regroupées dans Studio System est, pour de nombreux spécialistes, attestée par l'expertise de  Baseline, qui fournit un travail d'analyse plus poussée (notamment à caractère financier), dont les conclusions, rapports et données chiffrées sont mis à disposition des professionnels via d'autres outils comme Screenline et Baseline Intelligence. Par ailleurs, le rachat de Studio System par le quotidien New York Times en août 2006 a contribué à faire de cet outil une valeur sûre aux yeux des professionnels. Plus connu du grand public, le site IMDb.com (Internet Movie Database) dispose lui aussi d'un volet professionnel, IMDb Pro, sur lequel sont réunis quelque 110 000 contacts (personnes et entreprises confondues) du monde du divertissement au sens large. IMDbPro assure actuellement le suivi d'environ 12 000 projets de films en cours, pour le cinéma et la télévision. Dans un article paru le 12 septembre 2011 sur le site de The New York Observer, la journaliste Kat Stoeffel résumait d'une formule concise l'absence de nouveauté que représente la base de données de Variety, en définissant ce projet qui est encore en stade de développement comme une « une sorte de IMDb qui attend de naître ».


La réussite du projet FlixTracker semble pourtant cruciale pour l'avenir de Variety. En élargissant son champ d'activité, et en proposant des abonnements à environ 1 000 $ l'année pour son nouvel outil, le magazine cherche à redynamiser des finances qui ont souffert, ces dernières années, de la chute des ventes de la version papier, suivant le mouvement général de dépérissement de la presse classique. Mais d'autres problèmes ont atteint la santé du magazine. Comme le rappelle Brooks Barnes pour le blog Media Decoder, hébergé par le New York Times, les studios de cinéma ont revu à la baisse leurs achats d'espaces publicitaires. Cette distanciation des studios n'est pas étrangère au succès rencontré par de nouveaux supports qui analysent et racontent l'industrie du divertissement : des blogs de qualité, tels que Deadline.com, ont réussi à se faire une place face à des références historiques comme Variety. Pour Brooks Barnes, l'époque bénie de Variety, celle d'une réputation sans égal, appartient au passé : le magazine, selon elle, n'est plus « que l'ombre de ce qu'il était ».

Il aura pourtant été long, l'âge d'or de Variety. Le magazine, qui est aujourd'hui la propriété de Reed Business Information, une division du groupe de presse professionnelle Reed Elsevier, a fêté, en 2005, son centenaire. Cent ans d'une confiance indéfectible de la part des professionnels de l'industrie du spectacle. Créé en 1905 par l'éditeur américain Sime Silverman, Variety a su gagner en force au fil du temps. Consacré à la seule actualité théâtrale dans un premier temps, il a élargi son champ au cinéma, en 1933, avant de s'intéresser à la télévision, à la musique et aux jeux vidéos. L'impression du magazine sur papier glacé, pour une distribution aux États-Unis mais aussi à l'étranger, est l'un des signes tout ce qu'il y a de plus matériel du statut iconique de cette publication qui existe en trois versions : deux versions quotidiennes (le Daily Variety produit à Los Angeles et le Daily Variety Gotham produit à New York) et une version hebdomadaire unique. À l'heure du numérique, Variety a une nouvelle fois démontré qu'il jouait dans la cour des grands : apparu en 1998, le site Internet Variety.com aura été l'un des tout premiers journaux en ligne à faire le pari d'un accès payant pour ses contenus. Le plus grand succès de Variety reste peut-être la création d'un  jargon professionnel, le slanguage [+] NoteContraction des mots slang (jargon) et language (langue).X [1], intégré et utilisé par les professionnels du secteur dans leur travail au jour le jour. Les couloirs des chaînes de télévision anglophones sont certainement les lieux les plus propices pour constater la réutilisation des « mots Variety » : ici, les séries à succès sont des watercoolers[+] NoteLes séries dont tout le monde parle autour du distributeur à eau, le watercooler. L'expression se place en alternative aux « sujets dont on parle autour de la machine à café ».X [2] et ce sont les auds – raccourci pour audiences ou chiffres d'audience – que l'on scrute avec frénésie.

Pour Neil Stiles, l'initiative FlixTracker n'est pas une opération désespérée pour relancer la machine Variety. Le président du groupe a rappelé que le magazine pouvait toujours compter sur les recettes importantes générées par les publicités placées au moment des nominations aux Oscars. Il s'agit là, historiquement, de l'une des sources de revenus les plus importantes de la publication. Des encarts accompagnés de la mention « for your consideration »[+] Note« Votre attention svp. »X [3] vantant tel ou tel film en faisant la liste de ses nominations (aux Oscars et dans les festivals) envahissent aussi bien le site Variety.com que la version papier. Sont achetées des pages entières ou des doubles pages, et le magazine est souvent amené à dépasser son volume habituel. Neil Stiles a déclaré que les recettes publicitaires liées aux Oscars s'annonçaient « très supérieures à la moyenne pour l'année à venir ».


Par ailleurs, les équipes dirigeantes de Variety ont souligné, dans un communiqué, que FlixTracker ne venait que compléter une offre déjà existante de services d'information payants, regroupés sous l'étiquette Variety Insight, qui est en quelque sorte le département « Recherche et gestion de données » du magazine. FlixTracker a d'ailleurs été calqué sur un autre outil proposé par Variety Insight, TV Tracker, base de donnée acquise par le journal en juin 2011 et assurant prioritairement le suivi de téléfilms. Le lancement, prévu pour mars 2012, d'un autre service, Incentives Tracker, qui permettra aux producteurs de repérer plus facilement les programmes d'aide à la production, semble par ailleurs confirmer que l'élargissement des activités de Variety à un travail de gestion de données et de recherche est un projet réfléchi et pensé pour durer. Si le développement de services payants répond bien évidemment à une logique de recherche du profit, les analyses faisant de FlixTracker un levier financier isolé  peuvent sembler quelque peu biaisées.

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Crédits photos :
- Illustration principale : Couverture du Daily Variety Gotham - 416style/flickr
- Capture d'écran, page d'accueil du site de la société Baseline
- Encart publicitaire pour le film Hugo de Martin Scorcese, sur le site de Variety, en date du 20 septembre 2011
  • 1. Contraction des mots slang (jargon) et language (langue).
  • 2. Les séries dont tout le monde parle autour du distributeur à eau, le watercooler. L'expression se place en alternative aux « sujets dont on parle autour de la machine à café ».
  • 3. « Votre attention svp. »
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