Attentats : l’information en guerre contre les rumeurs

Article  par  Guillaume GALPIN  •  Publié le 16.11.2015  •  Mis à jour le 29.04.2016
Attentats : l’information en guerre contre les rumeurs
Comment les journalistes font-ils face aux rumeurs lors d’attentats ? Entretien avec Samuel Laurent, responsable des Décodeurs au Monde.fr.



Samuel Laurent est le responsable de la cellule fact-checking du Monde.fr, « Les Décodeurs ». Cette rubrique existe depuis mars 2014.



Beaucoup de rumeurs et de fakes ont circulé sur Internet lors des attentats à Paris, vendredi dernier. Pourquoi le fact-checking est-il plus indispensable que jamais dans ces moments-là ?

Samuel Laurent : L’émotion prend le pas sur la raison pour beaucoup de gens. L’information tombe extrêmement vite, notamment sur les réseaux sociaux, et finalement personne n’a vraiment de certitude. Il y a toujours cette tentation, y compris chez les médias, d’aller sortir tout ce qu’on a parce qu’il faut aller vite etc. Mais justement ce sont des périodes où l’information va et change très vite. On peut avoir une information qui peut être vraie à un instant T et qui ne l’est plus quelques minutes après donc il faut rester prudent.
 
Ensuite il y a beaucoup de rumeurs, de psychoses, de choses qui partent de pas grand-chose et qui vont se répéter sur les réseaux. L’idée est alors à ce moment-là de les limiter ou essayer de dire : « ça c’est vrai ou ça ne l’est pas donc ce n’est pas la peine de relayer l’information parce que c’est faux ». Ça me semble important, surtout dans ces moments de crise où tout le monde a du mal à réfléchir.

 
Combien étiez-vous, dans la section Décodeurs du Monde, à faire du fact-checking ce weekend ?

Samuel Laurent : Difficile à dire. Tout le monde était un peu sur tout. Sur la journée d’hier, on devait être trois ou quatre à faire ça plus toute la rédaction qui surveille et nous signale des rumeurs. Depuis les attentats de Charlie Hebdo en janvier, on a mis en place le principe de ne reprendre que des infos que nous avons-nous-mêmes vérifiées. On est en relation régulière avec les rubriquards qui s’occupent de la police au journal qui vérifient pour nous régulièrement auprès des autorités. Toute la rédaction est impliquée.

 
Quels médias surveillez-vous en particulier (réseaux sociaux, radio, télévision…) ?

Samuel Laurent : Les réseaux sociaux sont notre premier angle de recherche. Après, on écoute les matinales aussi, on vérifie les chiffres, les déclarations d’un politique... Ce sont deux dimensions différentes du fact-checking. Sur les réseaux sociaux, avec les internautes, on est plus dans du hoax busting, de la chasse aux canulars.


Comment repérez-vous les intox, les fausses informations ?

Samuel Laurent : On nous les signale de plus en plus. On essaye aussi de regarder ce qui est très diffusé, très retweeté, en cherchant sur les hashtags liés aux attentats par exemple.


Combien de fausses informations avez-vous démonté sur les attentats ?

Samuel Laurent : Je n’ai pas compté mais une bonne quinzaine.

 
Quel genre de rumeurs et d’intox apparaissent le plus régulièrement et pourquoi ?

Samuel Laurent : Dans ce genre de circonstances d’urgence, il y a beaucoup d’intox mais qui sont propagées de bonne foi. Typiquement hier quand il y a eu des mouvements de panique à République après les rassemblements. Ça tient plus de l’émotion, les gens retweetent sans réfléchir et peuvent contribuer à propager de la panique et de l’angoisse. Mais, d’autres fois, il y a des cas malveillants. On a démonté un hoax d’un homme qui s’amusait à dire « regardez les feux de joie à Gaza » en prenant des photos de 2012 de l’annonce d’un cessez-le-feu.

 
Quelles sont leurs motivations ?

Samuel Laurent : Là, c’était des comptes ultra-sionistes qui voulaient en profiter pour taper sur les Palestiniens. Vous allez aussi avoir des comptes d'extrême droite dont le but est de maximiser l’angoisse, de faire croire qu’il y a des scènes de réjouissance dans les banlieues alors qu’il n’y en a pas eu : c’est instrumentaliser les attentats pour les mettre à son profit en tapant sur la communauté musulmane en France.

 
Comment vérifiez-vous et recoupez l’information ? Quelles sont vos sources privilégiées ?

Samuel Laurent : Ça dépend encore une fois du type d’information. Quand on est sur une photo et qu’on veut vérifier que cette photo est vraie ou pas, on a des techniques assez simples. Google Images permet de vérifier assez vite sa provenance. Quand des gens affirment qu’il s’est passé telle chose à tel endroit, la seule solution est de passer par des sources officielles et judiciaires et demander à nos rubriquards police / justice de vérifier auprès de leurs sources.

 
Comment expliquez-vous  que des journalistes d’autres médias diffusent malgré eux des rumeurs ?

Samuel Laurent : On est dans des situations de crise, de tension extrême où l’information va très vite. On peut avoir une info qui a l’air vraie et avoir envie de la donner mais en fait elle n’est pas vraie. De bonne foi, un policier sur le terrain peut vous donner une info pensant lui-même qu’elle est vraie mais en fait cette info est fausse sauf que le policier en question ne le savait pas car il était sur le terrain et qu’il peut relayer des choses que lui-même a entendu. Par expérience, on se rend compte que les sources les plus fiables sont les haut-gradés plutôt que les policiers de terrain qui n’ont pas forcément une vision d’ensemble. Personne n’invente, c’est juste que les sources sont pas bonnes.

 
Quels conseils donnez-vous aux lecteurs des journaux et utilisateurs des réseaux sociaux ?

Samuel Laurent : On a fait une petite notule ce weekend pour expliquer les conseils à suivre. Dans ce type de période de crise, il faut mieux faire confiance aux médias institutionnels installés qui ont des vrais correspondants qu’à des journalistes citoyens ou qu’à des comptes de news sur Twitter type Info140. Ils sont parfois tenus par des gens qui n’ont pas les moyens d’enquêter eux-mêmes et qui retweetent ou relaient des choses qu’ils voient à la télé. Du coup, aucune vérification.

Il faut surtout se méfier des comptes anonymes. Ce n’est pas parce qu’un anonyme tweete qu’il voit un truc à telle heure qu’il faut le relayer. Il peut y avoir de la malveillance dans certains cas. Il faut surtout se garder de tout affolement et de relayer des choses qui ne sont pas certaines. Ce n’est pas grave si l’information n’est pas relayée dans les trente secondes, on peut attendre dix minutes avant qu’elle soit vérifiée.

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Crédit photo : montage d'images utilisées sur les réseaux sociaux à l'appui de rumeurs (lemonde.fr)
 
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