Les weibo défient le contrôle Internet made in China

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 19.11.2011  •  Mis à jour le 07.12.2012
[ACTUALITÉ] Le succès des micro-blogs chinois défie le monopole des autorités sur la diffusion de l'information ; les médias télévisés sont eux accusés de nuire à la culture chinoise. Le gouvernement a décidé de sévir pour maîtriser ces perturbations dans l' « harmonie sociale ».
Les micro-blogs (weibo) poursuivent leur ascension fulgurante en Chine. En novembre 2011, les principaux sites de microblogging, Tencent Weibo et Sina Weibo, comptabilisent désormais à eux deux 550 millions d’inscrits[+] NoteIl est difficile en revanche de connaître le nombre d’individus présents sur les weibo, car certains ont ouvert des comptes sur chaque plateforme. Le nombre d’inscrits ne renseigne pas non plus sur le nombre réel de membres actifs.X[1]. Leur succès populaire et leur capacité à diffuser l’information à grande vitesse n’a pas échappé aux autorités chinoises qui, après plusieurs mois de surveillance sans cesse renforcée, sévissent officiellement à l’égard de ces « électrons libres ».

Avec ses 485 millions d’internautes, soit un peu plus que l’ensemble des internautes en Europe[+] Note476 millions d'internautes.X[2], la société chinoise se double d’une société affûtée aux outils du Web 2.0 où les langues se délient. C’est pour mieux surveiller cette population en ligne qu’à l’issue du Comité central du Parti communiste du 18 octobre 2011, le gouvernement a fait connaître ses intentions de « renforcer la gestion des outils tels que les réseaux sociaux et les messageries instantanées » pour un « Internet sain et positif ». Rumeurs et vulgarité (incluant la pornographie) sont les cibles principales de l’offensive des autorités jugeant que ces contenus portent atteinte à la sécurité intérieure et aux valeurs morales du peuple chinois. Le communiqué de presse n’est pas resté lettre morte : 39 dirigeants de sociétés de software, de télécommunications et Internet, dont trois des plus importantes en Chine (Alibaba, Tencent Holdings Ltd. et Baidu), ont été convoqués pour un séminaire extraordinaire du 3 au 5 novembre 2011 sous la présidence de Wang Chen, directeur du bureau d’Information du Conseil d’État. Les parties prenantes se sont engagées à davantage d’autorégulation, ont reconnus leurs devoirs légaux et obligations morales, et s’associent à la lutte contre la fraude, la pornographie et contre toute rumeur ou dissémination d’informations nuisibles. Le 14 novembre suivant, l’Administration générale de la presse et de l’édition accentue à son tour la pression, en lançant une campagne contre les « fausses informations », les « faux journalistes » et les organes de presse « illégaux », visant toute enquête entreprise par des individus ou sociétés sans accréditation de presse.
Simple avertissement ou véritablement chasse aux micro-bloggeurs ? La multiplication des mises en garde et des mesures de restriction est au minimum un bon indicateur du potentiel d’influence des weibo et de la difficulté croissante des autorités à les contrôler. Mais quels usages font les internautes de ces plateformes sociales et quel est leur impact réel sur la circulation de l’information en Chine ?
 
Souvent comparés à Twitter par commodité, les weibo jouissent d’une popularité sans commune mesure avec celle des micro-blogs occidentaux. Le nombre croissant d’inscrits (250 millions pour Sina Weibo, créée en août 2009 et 300 millions pour Tencent Weibo, lancé en avril 2010) reflète le goût des chinois pour ce type de réseau social. Les pratiques Internet en Chine sont notamment caractérisées par l’usage massif des messageries instantanées, telles que Tencent QQ, au détriment des e-mails, moins répandus comme mode de communication[+] Note« Neuf internautes chinois sur dix se servent de cet outil [messagerie instantanée] contre quatre sur dix aux États-Unis, où l'e-mail domine. » Source : Le Figaro, 2008X [3]. En 2008, Le Figaro décelait déjà une « approche partageuse et communautaire » des internautes chinois[+] NoteLe peer-to-peer, qui consiste à échanger des fichiers d'ordinateur à ordinateur, représente ainsi 60 % du trafic Internet en Chine. Plus de la moitié des internautes chinois lisent ou animent un blog, quand seulement 29 % des Américains le font. Ils sont 93 % à utiliser les forums pour s'informer sur un produit et 48 % y partagent leurs connaissances et aident les autres à choisir.X [4] qui a sans doute favorisé l’émergence des weibo comme outil majeur d’expression, de recommandation et d’interaction sur la Toile.

L’anonymat et la vitesse de propagation de l’information ont encouragé une prise de parole libérée de l’autocensure, dans un pays où Internet est pourtant sous surveillance drastique. Ont ainsi fleuri des contenus « sensibles » : critiques à l’égard des élites et du pouvoir, dénonçant des cas de corruption, de malversations ou de violation des droits de l’homme, ou encore s’indignant des injustices sociales. Sans amalgamer microblogging et activisme, il souffle tout de même un vent de liberté sur les weibo : en décembre 2010, le créateur du Great Firewall chinois[+] NoteLe système de sécurité de l’Internet en Chine a ainsi été surnommé par les détracteurs de la cyber-censure. Jeu de mot associant la Grande muraille de Chine (Great Wall) et le terme « pare-feu » (Firewall).X [5], Fang Binxing, a tenté de s’inscrire sur Sina Weibo, mais «  devant le déferlement de critiques et d'insultes qu'il avait reçues, les administrateurs avaient été obligés de fermer la page de l'ingénieur et, ironie du sort, de censurer les mots-clés Fang Binxing ». Ces plateformes ont récemment démontré leur capacité de mobilisation avec le lancement d’une campagne fin octobre 2011 en faveur d’Ai Weiwei, dissident chinois récemment incarcéré sous le motif officiel de fraude fiscale et condamné à payer une amende de 2,3 millions de dollars. Devenu « topic » numéro un sur Sina Weibo, un mouvement de crowdfunding a été initié afin de régler cette somme. En trois jours, 830 000 dollars auraient été récoltés, de la part de plus 18 800 micro-blogueurs.
 
Les journalistes d’investigation[+] Note« Selon Lu Hui, le directeur de l’équipe des journalistes d’investigations du Southern Metropolis Daily, en 2000, 80 % des rapports d’investigations du journal viendraient des informations et discussions en ligne. C’est par ailleurs un incroyable moyen de propagation qui a permis à certaines affaires d’attirer l’attention des dirigeants. » X [6] et les défenseurs des droits de l’homme ne dissimulent pas leur enthousiasme à l’égard des micro-blogs dans l’espoir de gagner l’attention de l’opinion publique sur des sujets que le pouvoir tient à maintenir dans l’ombre. Plusieurs cas de violation des droits de l’homme ont ainsi été rapportés dans la presse écrite ou télévisée grâce à leur incroyable propagation sur la Toile.
 
Quant à connaître le véritable impact de ces réseaux sociaux sur les processus de transformations sociale et politique, le débat est le même qu’ailleurs, opposant les partisans de la prudence, convaincus par la théorie d’Evgeny Morozov[+] NoteAuteur de The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, janvier 2011.X [7] et les cyber-optimistes, confiants dans la mutation de la prise de parole Web 2.0 en pouvoir citoyen.
 
 
Interview vidéo de Evgeny Morozov par Al Jazeera

Qu’ils soient ou non efficaces dans leur déstabilisation du régime en place, les micro-blogs chinois se sont attirés les foudres des autorités en défiant leur monopole de la circulation de l’information. Les mesures de contre-attaque (modération des micro-posts par des commissaires d’autodiscipline[+] NoteSur ordre du gouvernement depuis août 2010. X [8], suppression de comptes, censure de mots-clés, arrestations) qui ont accompagné le développement de ces plateformes depuis leur création en 2009 et 2010 n’ont pas dissuadé l’engouement des internautes qui continuent d’y adhérer en masse. La menace de mettre fin à l’anonymat a été évoquée et fait surtout trembler les sociétés Sina et Tencent qui craignent de voir leurs services désertés.
Certains observateurs comptent toutefois sur l’ingéniosité des internautes chinois pour contourner tous les obstacles qu’on oppose à leur navigation et expression sur le Web : langage codé, jeux de mots, détournement des discours officiels, font désormais partie des armes des micro-blogueurs pour évoquer les sujets qui déplaisent au sommet de l’État. Tout un lexique humoristique de cryptage a ainsi été élaboré, la cyber-censure étatique poussant les internautes à davantage de sophistication, mais visiblement ne les dissuadant pas.
 
Quel contrôle le gouvernement peut-il réellement exercer sur ces nouveaux outils ?  
 
La probabilité que les autorités ordonnent la stricte fermeture des plateformes de microblogging est en réalité quasi nulle. Les weibo sont protégés non seulement par leur popularité mais aussi par les intérêts économiques qu’ils représentent : outre le poids des sociétés propriétaires Sina Corp et Tencent Holdings Ltd., de nombreuses entreprises ont fait de leurs comptes un véritable outil marketing. Le blogueur chinois Keso, de son vrai nom Hong Bo (洪波), estime que ces plateformes sont plus utiles que nuisibles pour le gouvernement chinois. Elles constituent une bonne soupape de sécurité, permettant aux tensions sociales d’être évacuées tout en restant visibles, et donc surveillées. 
 
Les recours autoritaires à l’encontre des weibo sont une première option : surveillance accrue des blogueurs les plus influents (c’est-à-dire les plus suivis), accentuation de la pression sur les sociétés responsables, etc. Mais les leviers d’action indirecte offrent une alternative intéressante : décrédibiliser les réseaux sociaux comme source d’information fiable, concurrencer la vitesse du flux des contenus en inondant les plateformes d’informations officielles, et recourir aux « wu maoqian »[+] NoteCe qui signifie « 5 mao », le mao étant une subdivision du yuan, la monnaie chinoise. Leur nom fait référence au salaire qu’ils touchent pour ces activités en ligne.X [9], ces internautes payés pour distiller les positions du gouvernement sur le Web. « Polluer » pour « dépolluer » Internet : c’est l’une des stratégies adoptées par le gouvernement qui, avant de lancer cette fronde contre les weibo, incitait ses hauts responsables à ouvrir des comptes officiels, pour mieux communiquer sur leurs actions et ne pas se couper de la population[+] NoteLa création de 4 920 comptes de services gouvernementaux et de 3 949 hauts fonctionnaires avait ainsi été saluée.X [10].
 
Ni fermeture, ni ouverture : c’est ce que le China Media Project, initiative de l’Université de Hong Kong, appelle le « contrôle 2.0 ». Avec ce concept, ils désignent l’idée que « la mainmise traditionnelle sur l’information ne suffit plus à l’ère des nouveaux medias et que les autorités doivent désormais adopter une approche mixte impliquant simultanément un contrôle et un usage de ces nouvelles technologies : ils doivent d’un côté surveiller et censurer stratégiquement l’information hautement sensible et de l’autre promouvoir leur propre communication par le même biais ». L’utilisation des réseaux sociaux dans les printemps arabes a notamment ravivé pour des États, comme la Chine et la Russie, l’impérieuse nécessité d’un contrôle 2.0.

Photo du président chinois Hu JintaoCette lutte pour la maîtrise de l’information est étroitement liée à celle que mène le gouvernement pour défendre l’harmonie sociale, credo politique du président Hu Jintao, et le développement de la culture chinoise, entendue dans sa spécificité et son opposition aux modèles occidentaux. Outre une action diplomatique soucieuse d’exercer son soft power à l’étranger, les hauts dirigeants chinois s’efforcent également de maintenir l’ordre social et de promouvoir certaines valeurs au sein de ses propres frontières. « Ce n’est pas seulement le regard posé par les étrangers sur la Chine qui évolue, mais celui des Chinois eux-mêmes. » 

Le Comité central du Parti communiste du 18 octobre 2011, à l’origine d’un durcissement de ton à l’égard d’Internet, avait pour thème « la culture » et s’est aussi attaqué aux chaînes télévisées. Avec un taux de pénétration de 97 % dans les foyers, la télévision est un média qu’il est impératif de contrôler. Accusées de mauvais goût, les émissions de divertissements (jeux, télé-crochet et téléréalité) sont visées par des mesures drastiques. L’ordre est donné à 34 chaînes satellitaires de limiter les programmes de divertissement en prime-time à 2 occurrences de 90 minutes par semaine et à un maximum de 10 collectivement. Elles sont également tenues de diffuser deux heures de programmes d’information approuvés par le gouvernement chaque soir et de multiplier les contenus éducatifs et moralisateurs. Elles ont par ailleurs reçu la consigne de ne plus recourir aux taux d’audience comme critère principal pour décider de leurs grilles : un paradoxe pour ces chaînes qui doivent se plier aux exigences éditoriales du pouvoir et, dans le même temps, booster leurs audiences afin d’attirer les annonceurs publicitaires, leur principale source de financement.Photo du bâtiment de la chaîne CCTV Plusieurs facteurs expliquent ces nouvelles mesures qui touchent l’audiovisuel : la chaîne d’État, CCTV, subit la concurrence féroce de nouvelles chaînes, telles que Hunan TV, qui proposent des contenus plus attractifs pour les jeunes Chinois.  En ajustant les programmes, l'Administration d'État de la radio, des films et de la télévision (SARFT) espère ainsi un rééquilibrage des audiences en faveur de CCTV. On note par ailleurs qu’en ciblant les émissions de divertissement, dont la plupart sont importées de modèles nord-américains, la Chine entend protéger son paysage médiatique et culturel d’influences étrangères qu’elles jugent non conforme aux idéaux chinois. Pris en exemple, le cas d’un candidat d’une émission d’entremise amoureuse You are the one qui déclarait à l’une des prétendantes : « Je préfère pleurer à l’arrière d’une BMW plutôt que rire sur ton vélo ».  Le gouvernement, à l’instar de beaucoup de Chinois, s’inquiète des dérives matérialistes et de la perte de valeurs que pourraient accompagner la prospérité fulgurante. Difficile pourtant de mener cette politique d’hermétisme : la SARFT a récemment sanctionné la société PPTV, compagnie de vidéo Internet et de streaming peer-to-peer, pour avoir autorisé la diffusion de leurs contenus via des décodeurs HTPC. La télévision connectée n’a donc pas d’avenir à court-terme en Chine, mais l’ensemble de ces limitations ne peut qu’orienter les téléspectateurs déçus de l’offre disponible vers de nouveaux canaux, dont Internet.
 
 
Comment la Chine peut-elle concilier maîtrise médiatique au sein de ses frontières, pour défendre un modèle culturel conforme à ses valeurs, et exportation de ses productions technologiques et culturelles pour exercer son pouvoir de séduction (soft power) ? Avec ces restrictions visant les micro-blogs et les divertissements télévisuels, l’équation se complique. La crédibilité de Sina Weibo et Tencent Weibo est faible en Europe et en Amérique du Nord. L’annonce de leur lancement en version anglaise a suscité des réactions sceptiques : « Sina Weibo veut lancer une version anglophone ? Pourquoi voudrais-je mettre mes données dans les mains des Chinois ? » . On peut imaginer que, de la même manière, l’ouverture imminente de bureaux de la CCTV à Washington DC pour une diffusion plus étendue sur le territoire des États-Unis fera couler beaucoup d’encre ou de « tweets » sur la fiabilité de ce média, souvent qualifié d’organe de propagande. 


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Crédits photos :
Illustration de l'article : Cedric Sam / Flickr ;
Logo de Sina Weibo ;
Logo de Tencent QQ / Tencent Holdings Ltd. ;
Photo de la Tour CCTV, speccycol / Flickr ;
Photo du président chinois Hu Jintao, Double B Photography / Flickr ;
Photo d'un homme dormant devant une télévision éteinte, Honza Soukup / Flickr.
  • 1. Il est difficile en revanche de connaître le nombre d’individus présents sur les weibo, car certains ont ouvert des comptes sur chaque plateforme. Le nombre d’inscrits ne renseigne pas non plus sur le nombre réel de membres actifs.
  • 2. 476 millions d'internautes.
  • 3. « Neuf internautes chinois sur dix se servent de cet outil [messagerie instantanée] contre quatre sur dix aux États-Unis, où l'e-mail domine. » Source : Le Figaro, 2008
  • 4. Le peer-to-peer, qui consiste à échanger des fichiers d'ordinateur à ordinateur, représente ainsi 60 % du trafic Internet en Chine. Plus de la moitié des internautes chinois lisent ou animent un blog, quand seulement 29 % des Américains le font. Ils sont 93 % à utiliser les forums pour s'informer sur un produit et 48 % y partagent leurs connaissances et aident les autres à choisir.
  • 5. Le système de sécurité de l’Internet en Chine a ainsi été surnommé par les détracteurs de la cyber-censure. Jeu de mot associant la Grande muraille de Chine (Great Wall) et le terme « pare-feu » (Firewall).
  • 6. « Selon Lu Hui, le directeur de l’équipe des journalistes d’investigations du Southern Metropolis Daily, en 2000, 80 % des rapports d’investigations du journal viendraient des informations et discussions en ligne. C’est par ailleurs un incroyable moyen de propagation qui a permis à certaines affaires d’attirer l’attention des dirigeants. »
  • 7. Auteur de The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, janvier 2011.
  • 8. Sur ordre du gouvernement depuis août 2010.
  • 9. Ce qui signifie « 5 mao », le mao étant une subdivision du yuan, la monnaie chinoise. Leur nom fait référence au salaire qu’ils touchent pour ces activités en ligne.
  • 10. La création de 4 920 comptes de services gouvernementaux et de 3 949 hauts fonctionnaires avait ainsi été saluée.
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