« La désinformation par les gouvernements est un nouveau type de guerre »

Article  par  Xavier EUTROPE  •  Publié le 22.11.2017  •  Mis à jour le 22.11.2017
Ann mettler interview web summit
Quels défis posent les médias sociaux aux États et à la démocratie ? Entretien avec Ann Mettler (Centre européen de stratégie politique)

Ann Mettler dirige le centre européen de stratégie politique (EPSC), le think tank interne de la Commission européenne.


Pouvez-vous décrire en quelques mots ce qu'est le Centre européen de stratégie politique, dont vous êtes à la tête ?

Ann Mettler : Le Centre de stratégie politique européenne est le centre de réflexion interne de la Commission européenne. Il s'agit d'une unité stratégique qui relève du président Junker, mais qui travaille pour la Commission européenne dans son ensemble.


Cette année, au Web Summit, vous avez participé à deux conférences, intitulées respectivement « Une nouvelle responsabilité: quels médias sociaux pour la démocratie ? » et « Comment passer à autre chose après les fake news ? » J'ai le sentiment que ces deux sujets sont les deux faces de la même pièce, n'est-ce pas?

Ann Mettler : Oui, je pense qu'il faut examiner l'impact des médias sociaux sur notre démocratie, c'est quelque chose dont j'ai déjà parlé l'an dernier, mais surtout en ce qui concerne ce que nous appelons la bulle filtrante ou les chambres d'écho. Nous savons désormais que les enjeux sont bien plus importants, particulièrement en ce qui concerne les fake news.


Pensez-vous que ces problèmes que nous voyons aujourd'hui sont totalement nouveaux ou qu’il s’agit simplement, à plus grande échelle, de choses que nous avons observées dans le passé? Je fais ici référence à la désinformation, aux fake news, au harcèlement, etc.

Ann Mettler : Ils ne sont certainement pas nouveaux, parce que la désinformation a toujours eu lieu. Mais je pense que grâce aux médias sociaux, tout se joue à une échelle différente, car les fake news peuvent se propager très rapidement. Mais il faut aussi regarder du côté des médias eux-mêmes, parce qu’ils ont été très perturbés en tant que secteur. C'est un élément à prendre en compte, car ils évoluent dans ce que nous appelons l'économie de l'attention, ce qui donne le click bait : ils essaient de trouver un titre qui vous incite à cliquer sur tel ou tel article, car c'est ce qui motive la publicité. Et là, je pense que nous devons comprendre que les médias ne sont pas comme n'importe quel autre secteur. Ils sont l'épine dorsale de notre démocratie, et nous devons donc réfléchir à la manière dont tout cela se produit, la perturbation des médias, les fake news. C'est simplement une dimension différente pour les démocraties.


Début novembre, les avocats de Facebook, Twitter et Google ont été interrogés par la commission sénatoriale du renseignement des États-Unis d'Amérique à propos des soupçons d’implication de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. Mais à bien des égards, les problèmes abordés et les questions soulevées par les sénateurs ne sont pas exclusifs aux États-Unis : l’Europe est, elle aussi concernée par ces problématiques. Pensez-vous qu'il serait possible, bénéfique, de réunir tous ces acteurs, d'une manière ou d'une autre, au niveau européen, pour qu’ils parlent de ce qui a pu être observé en France, en Allemagne ou même au Royaume-Uni ?
 
Ann Mettler : Absolument. Ce que nous savons, c'est que le président Junker est très préoccupé par les fake news et qu'il a demandé à notre nouvelle commissaire à l'Économie numérique, Maria Gabriel, d'examiner ce sujet. Il y aura donc maintenant un certain nombre de mesures prises au niveau européen, y compris une communication de la Commission européenne qui sera publiée vers le milieu de l'année prochaine. Et je pense qu'il est très important que nous réunissions les différents intervenants pour discuter de ce qui s'est passé et de la façon dont nous pouvons nous améliorer et aller de l'avant.


Twitter a de sérieuses difficultés à prendre des mesures contre le harcèlement et ne semble pas vraiment savoir comment modérer les discours haineux sur la plate-forme. Paralèllement, le New York Times a publié le 27 octobre un article dans lequel il est établi que Facebook a été utilisé par un moine radical au Myanmar pour propager son discours incitant à la haine envers les Rohyngias et que le réseau social a mis du temps à réagir. Pensez-vous que les plates-formes ont trop de pouvoir et ne savent parfois pas ce qu'elles font ou même ne se soucient pas quand elles ont tendance à nuire à la démocratie ?

Ann Mettler : Je pense que nous devons examiner leur mode de fonctionnement, car la propagande haineuse et la création de divisions sont des choses très dangereuses. Vous avez parlé des Rohyngias, mais ça arrive aussi ailleurs. Je veux donner aux entreprises le bénéfice du doute, parce que je crois qu'elles se soucient aussi de la démocratie et qu'elles se soucient aussi de la civilité sur Internet. Mais comme je l'ai dit, nous savons qu'il faut commencer une réflexion, une discussion sur la façon de rendre, essentiellement, les médias sociaux compatibles avec nos démocraties libérales et ouvertes. D'ailleurs, si je peux dire,  je trouve que les Français ont très bien géré cela l'année dernière. Nous avions exactement le même schéma : le piratage de la campagne, la désinformation et les Français ont réagi de manière très mature à ces menaces.


Pensez-vous qu'il y a un manque de culture numérique, de compréhension des plateformes au sein des gouvernements, ce qui pourrait expliquer qu'il est difficile pour eux d'agir sur ces sujets?

Ann Mettler : Les gouvernements ne sont qu’un aspect de la chose. Je veux dire que nous devons nous concentrer non seulement sur les médias sociaux et la démocratie, mais aussi sur de nombreux aspects de la numérisation qui ont une incidence sur notre travail, qu'il s'agisse de l'espionnage économique ou de la façon dont les terroristes utilisent les technologies numériques. Nous devons vraiment comprendre comment la numérisation change tout, ce qui est une tâche ardue. Mais je pense que nous devons aussi comprendre qu'en tant qu'utilisateurs, nous avons besoin d'une meilleure éducation aux médias et au numérique. Et je ne parle pas de codage, mais bien de la façon dont nous consommons les informations, de notre responsabilité de ne pas diffuser de fausses nouvelles ou de ne pas répandre la haine sur Internet. Je pense qu'il incombe également aux utilisateurs de faire très attention à ces technologies.


Qui doit faire quoi alors? À la lumière de ces événements récents, est-ce le rôle des États de réglementer les sociétés Internet, le rôle des grands ensembles comme l'UE, ou devons-nous simplement faire confiance aux sociétés pour qu'elles se réglementent elles-mêmes?

Ann Mettler : En matière de réglementation, il est nécessaire de bien réfléchir avant d’agir, afin de ne rien faire qui pourrait avoir un effet contraire. Je pense donc que nous ne sommes pas encore prêts pour la réglementation. Il nous faut d'abord avoir une discussion, nous avons besoin d'un groupe de travail de haut niveau, d’une consultation publique. Concernant le point que vous avez soulevé, mieux comprendre qui fait quoi et est responsable de quoi : au niveau européen nous avons eu une bonne expérience dans la lutte contre le terrorisme avec une structure que nous avons mise en place appelée « the European Internet Forum » qui réunit les entreprises essentiellement pour combattre le radicalisme et la radicalisation en ligne ainsi que l’usage par ISIS des technologies numériques. Cela a bien fonctionné sans réglementation. Comme je l'ai dit, nous sommes au début d'un processus. Mais je tiens à dire très clairement que je pense que les décideurs politiques ne laisseront pas notre démocratie être diminuée par les médias sociaux.

 
En ce qui concerne le phénomène des Fake News et la relation des réseaux sociaux avec les médias, pensez-vous que des progrès ont été réalisés depuis notre dernière rencontre ?

Ann Mettler : Oui et non. Nous avons en réalité deux types de fake news. Le premier est créé et publié avec un intérêt commercial, c'était le cas de ces fameux adolescents en Macédoine. Ils ont fait beaucoup d'argent de cette façon et je crois comprendre que cela n'est plus possible. J'espère que c'est vrai. Et puis, bien sûr, il y a la désinformation par les gouvernements et en particulier la Russie. Et ce, pour des raisons politiques et non commerciales. Je pense qu'il faut faire la distinction entre les deux et, en ce qui concerne la désinformation de la part des gouvernements, je pense que nous devons faire davantage. Nous devons avoir cette conversation parce que c'est un nouveau type de guerre, j'ose le dire. Utiliser cette information de la façon de la façon dont ça a été fait, c'est-à-dire en influençant les élections, en jouant sur les sentiments des gens, en alimentant la haine, c'est très malsain et nous ne devons pas être naïfs à ce sujet.

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