Turntable.fm, réseau social musical d'un nouveau genre

Article  par  Sara HEFT  •  Publié le 01.08.2011  •  Mis à jour le 01.08.2011
Logo de Turntable.fm
[ACTUALITÉ] Turntable.fm est le leader d’une série de nouveaux sites qui investissent un espace encore inexploré dans le monde de la musique numérique et qui attirent particulièrement l’attention des médias et des consommateurs.

Le nouveau service Turntable.fm, encore en version beta, n’est ouvert qu’à un certain nombre d’utilisateurs de Facebook aux États-Unis, gratuitement et uniquement sur invitation. Utilisant à la fois des outils issus des réseaux sociaux, des webradios, des jeux et chats en ligne, il pourrait modifier en profondeur la façon dont les auditeurs interagissent avec la musique qu’ils écoutent, et crée un engouement sans précédent : il a en effet été adopté par 400 000 utilisateurs jusqu’à présent, le nombre d’inscrits ayant plus que doublé entre juin et juillet 2011.
 
De tous les noms de la musique numérique « nouvelle vague », qui comprend également, pour l’essentiel, Listening Room, Console.fm, Outloud.fm et WahWah.fm, Turntable est le plus branché. Il s’appuie sur le concept attrayant et collaboratif d’un groupe d’amis écoutant de la musique ensemble, habitués des concerts ou des soirées où l’on passe de la musique à tour de rôle, le transpose à une plateforme en ligne et ajoute un élément de compétition entre ceux qui appuient sur PLAY. Le site consiste en un vaste réseau, extensible à l’infini, de « salles » générées par les utilisateurs (sous la forme d’avatars de type cartoon attribués lors de l’inscription) et dans lesquelles, si l’on n’a pas choisi d’en créer une soi-même, on peut flâner et traîner en tant que public ou DJ. Dans le premier cas, l’utilisateur est loin d’être passif : le public peut voter pour ou contre ce qu’il écoute (« nul » ou « génial »), chater en temps réel sur le « dance floor » à propos de la musique, et même « suivre » des DJs et être tenus au courant de leur activité par e-mails. Dans chaque salle, une rotation entre cinq DJs se met en place. Lorsqu’une place se libère (ce qui veut dire qu’un DJ s’est fait mettre à la porte par la foule), n’importe quel auditeur peut se glisser derrière les platines et choisir quel titre passer. Il peut soit sélectionner des chansons parmi un catalogue de près de 11 millions de pistes fournies par MediaNet, un diffuseur de contenus numériques, soit en importer depuis son propre disque dur.
 
Lorsqu’un utilisateur se connecte, pour l’aider à naviguer dans ce labyrinthe musical, il est indiqué à côté des salles lesquels de ses contacts Facebook s’y trouvent (les salles étant classées de la plus à la moins remplie). Les fans de rock indépendant et d’électro se presseront dans des salles en vogue telles qu’ « Indie While You Work » et « Ambient Chillout & Trip Hop », qui règnent régulièrement sur les premières places de la liste, tandis que d’autres plus étranges, comme « Endless Bar Mitzvah » ou « Coding Sountrack », attirent d’importantes foules d’avatars, ainsi que le rapporte le New York Times.
 
Capture d'écran de l'interface de Turntable.fm
 
Fondé sur le principe simple de passer et d’écouter de la musique entre amis, réels et virtuels, le site a été salué pour sa dimension de réseau social et pour la possibilité qu’il offre de découvrir de nouveaux artistes grâce à un cercle de semblables partageant les mêmes goûts musicaux. Bien que s’opposant aux algorithmes employés par Pandora[+] NoteCette année, Pandora a vu le nombre de ses utilisateurs dépasser les 100 millions.X [1], il ressemble à cette dernière qui permet à ses auditeurs d’opter non pas pour des chansons spécifiques mais pour des ambiances musicales, avec néanmoins un catalogue, moins important, de 800 000 titres. Pour le fondateur du blog Stereogum, Scott Lapatine, la start-up « attire les personnes qui veulent écouter de la musique en passant par des individus en qui ils ont confiance. » Ou même des artistes en qui ils ont confiance : le potentiel de la plateforme à être « une nouvelle grande scène pour les artistes » a été souligné avec enthousiasme par des personnalités telles que Sir Mix-A-Lot. Le producteur de Diplo a quant à lui déclaré que « Turntable.fm est un moyen de promouvoir [son] label Mad Decent, et donne l’impression d’être dans son propre club » et a dit du service que c’était « une façon plus simple de diffuser de la musique jusqu’à un endroit où elle est immédiatement écoutée ».
 
Tout ceci - sa nature ouvertement sociale, collaborative et orientée vers la « découverte », ajouté à son absence de fonctionnalités à la demande, place Turntable.fm à l’écart des services de musique à la demande en streaming. Ce marché est d’ailleurs devenu d’autant plus important avec le récent et longuement attendu lancement de Spotify aux États-Unis, les 15 millions de titres du service suédois se bousculant à présent avec des players tels que Rhapsody (12 millions de titres), MOG (11 millions) et Rdio (8 millions). Comme l’a signalé Billboard, ces trois derniers sites, avec un total de 1,5 millions d’inscrits fin 2010, sont encore en train de « lutter » pour pénétrer le marché de consommation de masse. Ils sont plombés par les coûts des taxes reversées aux ayants-droits, plus élevées que les royalties par streaming que payent les sites « non-interactifs » (ne proposant pas d’écoute à la demande) tels que Pandora. Les co-fondateurs de Turntable.fm, Seth Goldstein et Billy Chasen[+] NoteLe duo à l’initiative la start-up, qui avait levé 1,9 millions de dollars pour le développement d’une application pour mobile permettant de scanner des codes barre pour obtenir des informations sur un produit, s’était tourné vers Turntable.fm après que cette dernière soit tombée à l’eau.X [2] espèrent voire ce statut appliqué sans équivoque à leur plateforme.
 
Selon le Digital Millenium Copyright Act (DMCA), le statut « non-interactif » autorise les sites à jouer de la musique légalement sans conclure d’accord avec les labels et les éditeurs de musique, en payant plutôt les royalties mentionnées plus haut à l’organisme SoundExchange, qui gèrent les droits pour les morceaux de musique. De plus, la dernière semaine de juillet 2011, Turntable.fm a également annoncé qu’il avait signé un accord sur les droits d'édition avec l’ASCAP et la BMI, les deux principaux organismes percepteurs de taxes pour les éditeurs de musique.
 
Pour être qualifié de non-interactif, rapporte Billboard, le service doit remplir une série de critères. Il doit « limiter le nombre de fois qu’une chanson d'un même artiste peut être jouée dans une période de 3 heures. Il ne peut révéler à l’avance ni les titres des chansons ni les noms des albums ou artistes qui vont être joués. Et il doit indiquer le nom de l’artiste, de l’album et le titre de la chanson lorsque cette dernière est en train d’être jouée ».
 
Turntable.fm a imposé un certain nombre de contraintes afin de répondre à ces demandes. Par exemple, si un seul DJ officie dans une salle, il ou elle ne peut écouter qu’un extrait de 30 secondes de chaque chanson de sa liste. Deux DJs peuvent écouter un morceau en entier, mais pas à la demande : ils ajoutent simplement des titres à la rotation générale. Tout comme pour Pandora et d’autres webradios, les auditeurs ne peuvent contrôler ce qui est joué et n’ont aucune idée des morceaux à venir.
 
Les choses se compliquent avec la possibilité qu’ont les DJs  d’importer depuis leurs propres disques durs des contenus qui ne sont soumis à aucune licence, et qui peuvent ensuite être ajoutés à la liste de n’importe quel utilisateur qui l’entend et être rejoués par la suite. De tels contenus comprennent inévitablement des remixes rares, des bootlegs et des remixes ou morceaux produits par l’utilisateur lui-même. Ce sont précisément ceux « qui vous donnent du crédit en tant que DJ et qui peuvent soulever des questions », selon les propres mots d’Eliot van Burskik, rédacteur-en-chef du site d’informations Elvolver.fm spécialiste de la musique et des nouvelles technologies, interviewé par le New York Times. Dans le cas où une infraction est signalée, le DMCA oblige Turntable.fm à retirer le contenu qui est en cause.
 
Avec les restrictions qu’il a adoptées, Turntable.fm espère se protéger de la controverse sur sa légalité et d’une éventuelle action que les ayants-droits pourraient engager contre le site dans les prochains mois. En effet, comme le souligne le New York Times, le paysage de l’industrie musicale est « loin d’accueillir à bras ouverts les innovations en ligne ».
 
L’autre question urgente est désormais la nature du modèle économique que la start-up et d’autres services collaboratifs similaires tentent d’établir. Certains signes semblent indiquer qu’ils s’orientent vers une stratégie fondée plutôt sur les revenus publicitaires que sur des inscriptions payantes, dont le potentiel lucratif dépend du statut déterminé par le DMCA. Le sponsoring de certaines salles par des marques pourrait être une autre possibilité. Comme le remarque Eliot van Buskirk, « il n’est pas difficile d’imaginer une salle sponsorisée par une grosse entreprise telle que Sprite. »
 
Face à la frénésie des médias, Seth Goldstein et Billy Chasen ont gardé le silence sur les différentes interrogations auxquelles est confrontée leur start-up, et ont récemment nié une rumeur selon laquelle leur société aurait fait une levée de fonds de 7,5 millions de dollars.
 
Une chose reste certaine : Turntable.fm innove en termes d’usages, sur ce qu’il permet en termes de partage de musique par les utilisateurs. De cette façon, cette nouvelle plateforme de musique numérique provoque l’émotion, voire le vertige, aussi bien chez les fans que chez les professionnels du secteur, ce qui n’avait plus été le cas depuis bien longtemps.
 
Traduit de l’anglais par Claire Berthier.

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Crédit photo : ChrisLTD, justinwdavis / Flickr ;
Capture d'écran de la plateforme Turntable.fm.
  • 1. Cette année, Pandora a vu le nombre de ses utilisateurs dépasser les 100 millions.
  • 2. Le duo à l’initiative la start-up, qui avait levé 1,9 millions de dollars pour le développement d’une application pour mobile permettant de scanner des codes barre pour obtenir des informations sur un produit, s’était tourné vers Turntable.fm après que cette dernière soit tombée à l’eau.
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