La console de jeux ouverte Ouya : un défi lancé à l’industrie du jeu vidéo

Article  par  Selim SALEM  •  Publié le 08.10.2012  •  Mis à jour le 11.10.2012
[ACTUALITÉ] L’engouement suscité par le projet Ouya sur Kickstarter, amène à se poser des questions sur les éventuels modèles économiques qui seront adoptés, à l’avenir, par les constructeurs de consoles de jeux vidéo.

Lancé sur Kickstarter le 10 juillet 2012 dans le but de lever des fonds, le projet Ouya a connu un succès inattendu, en récoltant une somme neuf fois plus importante que ce qui était espéré. Ouya est une console de jeux vidéo construite autour d’un système d’exploitation open source, en l’occurrence Android, qui sera dotée d’une architecture entièrement documentée et livrée avec un kit de développement. Il s’agit donc une console totalement  ouverte  incitant au développement de jeux et d’applications, aussi bien par des amateurs que des professionnels. Cette console n’est pas encore sortie, et elle est en précommande sur le site officiel de la marque. Les livraisons devraient débuter à partir de mars 2013
 
La fondatrice et PDG de Boxer8, entreprise à l’origine du projet Ouya, est Julie Uhrman. Ancienne directrice de la distribution digitale chez IGN Entertainment, elle a également eu une expérience antérieure chez Vivendi Universal Games, et possède, de ce fait, une certaine expérience de l’industrie du jeu vidéo. Pour mener à bien son projet, elle s’est entourée d’une équipe d’experts : le designer Yves Béhar qui a la charge de mettre au point le design de la console ; Muffi Ghadiali, qui a contribué au développement du Kindle d’Amazon, a la responsabilité de chef de projet ; et aussi Ed Fries, ancien vice-président de Microsoft Games et co-fondateur du projet X-Box, et qui occupera le poste de consultant chez Ouya.
 
 Ouya, un système d’exploitation open source et une architecture matérielle ouverte :
un concept inédit pour une console de salon
 
Boxer8 a décidé de concevoir la console Ouya de manière à s’affranchir de certaines contraintes mises en place par les trois grands constructeurs de consoles que sont Nintendo, Sony et Microsoft et qui constituent la base même du modèle économique dominant. Tout d’abord, la politique, mise en place sur les plateformes de téléchargement de jeux vidéo indépendants, est restrictive et onéreuse pour les développeurs. En effet, ceux-ci doivent tout d’abord faire l’acquisition d’un kit de développement dont le coût est important. Le kit de la Playstation 3 coûtait 7500 euros en 2007, puis est passé à 1700 euros en 2009. Pour la console Ouya, le kit de développement est livré  gratuitement  avec la console. En outre, la mise en ligne d’un jeu sur les plateformes de téléchargement des constructeurs nécessite de répondre à une charte de qualité ou parfois à des restrictions sur la taille des jeux mis en ligne, comme c’est le cas chez Nintendo. Boxer8 semble avoir décidé d’imposer qu’une seule condition : les jeux mis en ligne doivent être Free-To-Play[+] NoteFree-to-Play : jeux accessibles gratuitement et dont les revenus sont générés par la vente d’objets ou d’argent virtuel permettant d’améliorer ou faciliter l’expérience de jeu.X [1] ou Freemium[+] NoteFreemium : un jeu freemium est un jeu accessible gratuitement mais qui est associé à une alternative payante (premium) permettant d’accéder à des niveaux de jeu supplémentaires ou à des options avancées telle qu’une boutique de biens virtuels.X [2] afin que les joueurs puissent essayer le jeu avant de passer à la caisse. Enfin, les concepteurs de jeux doivent reverser des royalties au constructeur sur chaque jeu vendu, et ceci est le cas pour toutes les services de mise en ligne de jeux vidéo, que ce soit sur consoles de jeux ou sur tablettes et smartphones. Dans le cas de la Ouya, les jeux seront commercialisés sur un marketplace spécialement conçu pour la console, et non pas sur le Play Store, où sont habituellement proposés les jeux destinés aux systèmes Android. Ceci permet, ainsi, d’éviter de passer par une charte de qualité pour mettre en ligne un jeu et surtout de reverser des royalties sur chaque jeu vendu à l’entreprise Google.

Outre le fait que son système soit open source, c’est en s’affranchissant de toutes ces contraintes, que la console Ouya acquiert son titre de « console ouverte » et vient donc remettre en question le modèle classique de la vente de jeux vidéo en ligne. Julie Uhrman, fondatrice de Boxer8, ira jusqu’à déclarer « nous essayons de court-circuiter une industrie établie » en référence aux principaux constructeurs de consoles de jeux vidéo.

Le but avoué de Boxer8 est donc de favoriser le développement de jeux vidéo aussi bien par des studios indépendants que par des amateurs, et encouragera la communauté de développeurs officiant déjà sur Android, à venir réaliser des portages sur Ouya. Aujourd’hui, un grand nombre de jeux indépendants ont été ovationnés par la critique pour leur créativité (Braid, Limbo, Super Meat Boy…), et Julie Uhrman fait allusion à cette scène indépendante en déclarant : « Nous voulons inviter les gens les plus créatifs à jouer avec elle, et à nous surprendre avec ce qu'ils pourraient en faire».

La console Ouya permettra donc de faire coexister les grandes entreprises du jeu vidéo avec des studios plus modestes qui exposeront leurs jeux dans un seul et même marketplace, à l’image de ce que l’on voit sur le Play Store de Google ou l’AppStore d’Apple.

L’intérêt de la scène indépendante peut se voir sur le site de présentation d’Ouya sur Kickstarter. Des noms comme Jenova Chen, co-fondateur de Thatgamecompany ou de Markus Persson, créateur de Minecraft témoignent de leur soutien pour la console et se placent donc comme un groupe de références très crédibles auprès des joueurs.

Mais ce modèle ne comporte pas que des avantages. En effet, qui dit « console ouverte », dit manipulations facilitées par les hackers qui ne manqueront pas de créer toutes sortes de logiciels, et notamment des émulateurs. A l’heure où le retrogaming[+] NoteRetrogaming : il s’agit d’un hobby consistant à jouer à d’anciens jeux vidéo et à collectionner d’anciens ordinateurs, consoles et bornes d’arcade. Ces jeux sont joués soit sur le matériel d'origine, soit sur du matériel moderne via l'émulation ou des compilations réalisées par les éditeurs. X [3] est devenu une part significative du revenu de nombreux développeurs, et même des constructeurs Nintendo ou Sony qui ont remis en ligne leurs anciennes gloires (Super Mario, The Legend of Zelda ou Metroid pour le premier et Gran Turismo, WipeOut ou Crash Bandicoot pour le second), l’apparition certaine d’émulateurs sur Ouya pourrait faire grincer des dents. Ceci est sans compter sur les possibilités de piratage des jeux Ouya ou même des jeux Android qui seront certainement adaptés pour l’occasion, avec éventuellement le déblocage des biens virtuels en sus dans les freemium. Boxer8 doit certainement être conscient du revers de la médaille, d’autant que ce n’est pas juste la partie logicielle (software) qui peut être manipulée, mais même le matériel (hardware) peut être modifié.
 
Rappelons tout de même, que les consoles  open source  existent depuis une dizaine d’années, mais ont toujours été des modèles portables à la différence de Ouya. On peut notamment citer la console portable GP2X, conçu par le coréen GamePark, sorti en 2005 et qui tourne sous Linux. Ce type de console n’a eu qu’un succès confidentiel, essentiellement auprès des développeurs amateurs, des gamers avertis et des retrogamers, du fait du grand nombre d’émulateurs disponibles. D’ailleurs, ces derniers pourraient bien être attirés vers la console Ouya aussitôt que les émulateurs seraient fonctionnels.
 
Pour l’heure, il est difficile de prédire une démocratisation de la console ouverte. Tant que la console Ouya n’est pas sortie et n’a pas fait ses preuves, cela reste difficile de juger, d’autant plus que le modèle économique de Boxer8 reste flou et semble se baser uniquement sur les bénéfices générés par la vente de consoles.

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Crédits photos :
- Image principale : jamesrl2012 / Flickr
- Console de jeux Ouya : site Kickstarter
  • 1. Free-to-Play : jeux accessibles gratuitement et dont les revenus sont générés par la vente d’objets ou d’argent virtuel permettant d’améliorer ou faciliter l’expérience de jeu.
  • 2. Freemium : un jeu freemium est un jeu accessible gratuitement mais qui est associé à une alternative payante (premium) permettant d’accéder à des niveaux de jeu supplémentaires ou à des options avancées telle qu’une boutique de biens virtuels.
  • 3. Retrogaming : il s’agit d’un hobby consistant à jouer à d’anciens jeux vidéo et à collectionner d’anciens ordinateurs, consoles et bornes d’arcade. Ces jeux sont joués soit sur le matériel d'origine, soit sur du matériel moderne via l'émulation ou des compilations réalisées par les éditeurs.
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