Les start-ups ont-elles intérêt à entrer en Bourse ?

Article  par  Julia COULIBALY  •  Publié le 02.04.2012  •  Mis à jour le 23.07.2012
Wall Street
[ACTUALITÉ] À la fin du mois de mai 2012, Facebook ouvrira son capital aux investisseurs. Annoncée en février, cette introduction en Bourse est un évènement majeur, longtemps attendu et largement commenté.
Il y a quelques jours, Felix Salmon, blogueur spécialisé en finance, publiait dans Wired une analyse au titre volontairement provocateur : « Pour les entreprises du secteur des hautes technologies, entrer en Bourse craint ». Il y discute de l'introduction en Bourse de Facebook et, à partir de plusieurs exemples, propose d'analyser les raisons pour lesquelles une telle opération peut s'avérer préjudiciable pour les start-ups.
 
Avec une levée de fonds de 5 milliards de dollars et une valorisation estimée à 100 milliards de dollars, l’introduction en Bourse de Facebook est l'une des plus importantes de tous les temps et la plus grosse offre publique réalisée dans le secteur des hautes technologies. Pourtant, l'analyste financier souligne que cette résolution n'est pas délibérée : « En vérité, Zuckerberg n'entre pas en Bourse parce qu'il le désire, mais parce que les règles de la SEC [la Securities and Exchange Commission, l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, ndlr] l'y obligent. » Lorsqu'une société dépasse les 500 actionnaires, elle est tenue de publier ses résultats financiers. Mark Zuckerberg n'a jamais caché son désintérêt et sa méfiance pour Wall Street. Dans une interview accordée à la chaîne CBS en 2010, il déclarait : « Des tas de gens qui, je pense, bâtissent des start-ups ou des entreprises croient que vendre la société ou être coté en Bourse, c'est la finalité. Comme si vous gagniez quand vous allez en Bourse. Et ce n'est tout simplement pas la façon dont je vois les choses. » Il aurait d'ailleurs tout fait pour retarder l'opération. C'est ce qu'expliquait le journaliste Miguel Helft pour le New York Times en janvier 2011, pour qui l'investissement de Goldman Sachs dans Facebook a permis au réseau social de « continuer à échapper à la réglementation des marchés, ainsi qu'à la volatilité de Wall Street. » 
 
Obligé d'ouvrir le capital de son entreprise, Mark Zuckerberg s'est néanmoins assuré d'en garder le contrôle. « Lorsque la société entrera en Bourse, Zuckerberg continuera de contrôler 56,9 % des droits de vote, sera libre de nommer des administrateurs, et sera même capable de désigner son successeur. Techniquement, Facebook a beau entrer en Bourse, Zuckerberg continuera de la diriger comme s’il en était l’unique propriétaire », écrit Felix Salmon. À tel point que Matthew Yglesias, correspondant économique pour Slate.com,  évoque l’instauration d'une dictature d'entreprise.
 
L’attitude de Mark Zuckerberg est symptomatique d'une nouvelle tendance parmi les dirigeants des start-ups de la Silicon Valley : Miguel Helft explique qu'ils ne perçoivent plus systématiquement leur introduction en Bourse comme une consécration et qu'ils multiplient les précautions pour tenir à distance les actionnaires et ne pas perdre leur emprise sur leur entreprise. Pour Felix Salmon un constat s'impose : « Lorsque le jeune entrepreneur en technologies le plus prospère au monde fait tout ce qui est en son pouvoir pour minimiser l'impact d'une offre publique, cela clarifie une chose : le modèle boursier est cassé. » Il poursuit : « Entrer en Bourse peut être une bonne chose pour les investisseurs et les employés, mais c'est souvent néfaste pour l'entreprise elle-même. Cela oblige les PDG à se concentrer sur les fluctuations des actions à court terme aux dépens d'une croissance à long terme. ». À l'image de celle de grands groupes comme Apple ou Google, l'entrée en Bourse de Facebook présente des avantages pour la firme et sera sans doute une réussite. Mais Felix Salmon estime que la course effrénée à la croissance qu'elle implique est insoutenable et engendre des conséquences catastrophiques pour des structures plus modestes.
 
Pendant longtemps, les marchés financiers furent la manière la plus efficace d'attribuer du capital. Mais selon lui, cette fonction n’est plus assurée : entrer en Bourse est devenu plus difficile et les entreprises n'en ont plus obligatoirement besoin pour lever du capital. Le journaliste américain soulève le paradoxe suivant : « Aujourd'hui, si vous souhaitez ouvrir votre capital, voici le secret : construisez une entreprise si importante que vous n'aurez pas besoin de cet argent. » Écartée de sa fonction première, l'entrée en Bourse récompense alors les fondateurs, les employés et les premiers investisseurs d'une entreprise, la rendant de fait attractive. Mark Zuckerberg l'écrit très clairement dans sa lettre aux investisseurs, et plusieurs spécialistes de la finance partagent cette analyse. Le blogueur J.W. Mason va même jusqu'à affirmer que « la fonction de la Bourse au sein du système capitaliste moderne est de faire sortir de l'argent des entreprises, pas d'en faire entrer. »
 
Le problème de ce modèle, selon Felix Salmon, est qu'il entraîne une série d'effets pervers dangereux pour l'entreprise. Pourquoi ? « Le capital-risque est basé sur la création de richesses pour les investisseurs, pas sur l'édification d'une affaire pérenne. » En effet, leurs profits n'augmentent pas ceux de la société et, une fois leurs parts vendues, peu leur importent qu'elle survive. Pendant ce temps, ils poussent l'entreprise à croître le plus rapidement possible, ce qui est problématique pour certaines d'entre elles : elles se retrouvent à prendre des risques inconsidérés et perdent presque systématiquement leur indépendance et leur identité.
 
Pour ces raisons, Felix Salmon conclut son article en préconisant aux jeunes entreprises de trouver d'autres types de participations, si cruciales lors des phases d’expansion. Pour permettre à leurs employés d'obtenir des liquidités, une alternative existe : les marchés privés. Autre option : renoncer complètement aux capital-risqueurs et aux business angels pour ne compter que sur ses propres profits. Dans tous les cas, les mentalités, les attitudes, et même la législation, devront changer pour permettre aux start-ups d'ignorer plus facilement le chant des sirènes de Wall Street.


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Crédits photo : jpellgen / Flickr.com

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