Objectif « zéro papier » pour les écoles sud-coréennes | InaGlobal

Objectif « zéro papier » pour les écoles sud-coréennes

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 26.07.2011  •  Mis à jour le 28.07.2011
Elève sud-coréen submergé par ses manuels scolaires
[ACTUALITÉ] En Corée du Sud, le ministère de l’Éducation lance « Smart Education », un programme ambitieux, visant à rendre, d'ici à 2015, toutes les écoles numériques. 
Le ministère sud-coréen de l’Éducation, des Sciences et des Technologies a décidé d’allouer 1, 4 milliard d’euros (2,2 billions de Won) de budget pour faire passer les écoles au tout-numérique d’ici à 2015, échéance fixée pour ce programme baptisé « Smart Education ». Chosun Ilbo, le quotidien sud-coréen, a dévoilé le 30 juin 2011 ce projet d’envergure qui s’adresse aux 11 019 écoles et  7 760 220 élèves du primaire et du secondaire et dont les ambitions sont de doter chaque écolier d’une tablet PC, et de supprimer à terme tous les supports papier, d’équiper les établissements de réseaux wifi et mettre en place un système de cloud computing, hébergeant « dans les nuages » toutes les ressources nécessaires.
 
 
L’annonce ne surprend guère, la société sud-coréenne étant réputée pour ses capacités technologiques et sa culture de l’excellence dans l’éducation. Avec l’un des premiers taux de pénétration Internet (81,1 % de la population), la connexion la plus rapide au monde (d’une moyenne  de 13,7 mégabits par seconde) et 34 % de la population équipée en haut débit, le pays est l’un des plus connectés. Si l’on ajoute à cela un système éducatif très compétitif, la Corée du Sud se place donc sans peine en tête de l’étude PISA « Étudiants en ligne » menée par l’OCDE dans 19 pays et évaluant l’usage des technologies par les adolescents dans leur apprentissage. Publiée le 28 juin 2011, le rapport révèle que les jeunes sud-coréens se distinguent par leurs capacités de lecture sur support numérique, c’est-à-dire leur faculté à estimer la crédibilité et la pertinence de ce qui est lu et leur autonomie et efficacité dans la navigation. L’OCDE observe d’ailleurs que leurs performances de lecture sont plus élevées avec les outils numériques qu’avec les supports papier. Une tendance générale que les élèves sud-coréens confirment : les différences de résultats entre filles et garçons sont moins grandes avec le numérique. Pourtant, en termes d’accès aux équipements, la Corée du Sud est en dessous de la moyenne puisque 87, 5 % des étudiants interrogés utilisent un ordinateur à la maison, contre une moyenne de 92,3 % dans les pays de l’OCDE,  et ils sont 62,7 % à utiliser un ordinateur à l’école, contre une moyenne de 74,2 %. Étonnamment donc, ce n’est pas la disponibilité du matériel qui explique ces facilités d’usage puisqu’en effet, les écarts de performances en lecture numérique selon que les étudiants utilisent ou non un ordinateur sont bien inférieurs à la moyenne : un écart de 49 (contre une moyenne de 80) selon que les élèves utilisent ou non un ordinateur à la maison et un écart de 2,1 (contre une moyenne de 9) en fonction de l’utilisation ou non d’un ordinateur par les élèves à l’école.

Si l’impact des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’éducation est encore difficile à chiffrer et qualifier, la Corée du Sud fait aujourd’hui partie des pays les plus actifs dans l’élaboration d’une méthodologie d’évaluation de cet impact. Les chercheurs coréens du ministère de l’Éducation et du Service de recherche et d’information sur l’éducation ont publié début juillet 2011 leur premier rapport proposant des indicateurs, critères et canevas types pour analyser l’usage des TIC dans l’éducation.

Les expériences se multiplient, tous azimuts, qu’elles soient à l’initiative des gouvernements ou des ONG, et qu’elles soient financées ou non par les organisations internationales. Bien que la garantie d’un lien de causalité entre performances scolaires et TIC reste à prouver, leur intégration dans l’éducation est un mouvement incontestable, dans les pays développés et en développement, et le plus souvent non pas à but pédagogique mais plutôt social ou économique. Le rapport sur le fossé numérique en France, remis par le Centre d’analyse stratégique au Parlement en avril 2011, montre ainsi que l’utilisation des technologies dans les écoles est un levier puissant pour lutter contre les inégalités. L’initiative de l’ONG Worldreader qui dote les élèves de tablettes et de liseuses au Ghana, tout en pointant l’amélioration des résultats scolaires, révèle surtout qu’il s’agit de pallier les difficultés financière et logistique que connaissent les écoles pour se fournir en livres et en manuels.
 
La Corée du Sud, avec ce programme « Smart Education », propose l’expérience la plus poussée dans ce domaine. Jusqu’ici, aucun gouvernement n’avait eu l’audace de viser le tout-numérique dans les écoles, une initiative qui peut ravir les technophiles mais suscite aussi des inquiétudes : « Des syndicats d'enseignants ont déjà émis des craintes quant à la formation des professeurs, et au coût réel de ces mesures, en tenant compte du développement de nouveaux contenus scolaires adaptés ». Parmi les risques d’une telle démarche, Michael Trucano, expert de la Banque mondiale, note celui d’un excès de surveillance des élèves, imaginant ce dialogue entre un professeur et son étudiant « L’étudiant : J’ai lu ce chapitre hier soir mais je ne me souviens plus de ce qu’il disait. Le professeur : Êtes-vous sûr ? D’après mon écran, je vois que vous n’avez pas utilisé votre manuel numérique de la soirée ». Michael Trucano s’inquiète aussi d’une décision aussi radicale, ajoutant qu’il existe une différence majeure entre la disponibilité des manuels en version numérique et l’obligation du numérique. En ne proposant qu’une seule voie d’éducation, on peut, selon lui, redouter une inhibition des capacités d’innovation.
 
Aux questionnements pédagogiques que soulève ce projet qui décrète que l’avenir de l’éducation est numérique, s’ajoute le débat sanitaire et social sur les dangers de la technologie dans les mains d’adolescents, qui sont pourtant bien connus de la République de Corée. Cette politique publique d’éducation numérique paraît en effet contradictoire avec les inquiétudes d’un gouvernement face au phénomène de cyberdépendance, qui « s'aggrave de manière alarmante », selon Ko Jeong-hyeun, directeur du Centre coréen de prévention de la dépendance à Internet. La cyberdépendance concernerait, d’après les statistiques gouvernementales, 8 % de la population, soit 2 millions de personnes dont la moitié âgée de 9 à 19 ans. À l’engouement pour les nouvelles technologies dans l’éducation répond en effet un scepticisme voire un mouvement d’opposition qu’est celui de la déconnexion et du sevrage numérique temporaire.
 
 
En 2011, la Corée du Sud vit donc un double-jeu : le gouvernement tente d’un côté de limiter l’accès aux cafés Internet (PC Bang) et d’apporter un soutien thérapeutique aux personnes souffrant d’addiction et lance par ailleurs son programme d’éducation numérique, laissant de nombreuses questions en suspens : comment préparer et former les enseignants ? Quels contenus pédagogiques ? Comment maîtriser les risques de dépendance ? Pionnière en la matière, la Corée donne néanmoins la possibilité à tous les pays tentés par une expérience similaire d’observer, avant de l’adopter, les succès et les limites d’un tel projet.

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Crédits illustrations : 
- Jens-Olaf / Flickr (salle de classe, poster pour l'apprentissage du claviercahier d'écriture, PC Bang)
Première de couverture de l'étude PISA « Étudiants en ligne », OCDE.  
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