Communautés de lecteurs : la nouvelle aubaine ?

Article  par  Mathilde RIMAUD  •  Publié le 24.05.2013  •  Mis à jour le 24.05.2013
[ACTUALITÉ] Le rachat de Goodreads par Amazon a pointé l’intérêt que revêtent les communautés de lecteurs pour les professionnels du livre. Les éditeurs s’y mettent, mais est-ce que les lecteurs s’y retrouvent ?

La lecture a toujours donné lieu à des pratiques d’échange d’information, de partage de données et de construction de réseaux qui ont trouvé avec Internet un cadre naturel de développement. Un réseau social du livre, ou « réseau numérique de « lecture sociale » est un réseau qui désigne comme objet de discussion les livres et la lecture mais le fait en plus savoir, le met en scène et se produit autour de ces objets », d’après Marc Jahjah, qui a développé une recherche approfondie sur cette question. Ces réseaux n’ont pas attendus le livre numérique pour se structurer.
 
Pourtant, c’est bien l’ensemble des acteurs économiques du livre numérique qui s’intéressent aujourd’hui de très près aux communautés de lecteurs, quitte à en créer de toutes pièces : les fabricants de liseuses (Kobo avec Readinglife), les libraires (Decitre avec Entrées Livres ou Chapitre avec Bookinity), ou même les fournisseurs d’accès (Orange avec Lecteurs.com).
 
Et les éditeurs ? Ils savent depuis longtemps que leur avenir passe par les communautés. L’étude que Publishing Technology[+] NoteSociété américaine, Publishing Technology est le résultat de la fusion de Vista international, Ingenta et Publishers Communication Group. Implantée sur tous les continents, elle propose des solutions couvrant l’ensemble de la chaîne du livre et est spécialisée en édition scolaire.X  [1]a publié en avril 2013 confirme que les éditeurs sont très conscients de ces enjeux puisque 90 % d’entre eux pensent développer ce type d’approche d’ici 2015. Beaucoup en ont déjà mis en place[+] NoteFaisant suite à l’étude, Publishing Technology donne quelques exemples de communautés en ligne proposées par des éditeurs. X [2]. Tous estiment que l’investissement n’est pas à perte même s’il ne s’agit pas de développer des ventes directes par ce biais. Il s’agit plutôt de fidéliser les lecteurs et d’obtenir une information qualifiée sur leur lectorat.
 
De fait, les grandes maisons anglo-saxonnes proposent déjà des plateformes pour leurs lecteurs, mais en France, la pratique est peu répandue. Certains éditeurs jeunesse ont développé des sites communautaires, formule hybride entre site d’information, forum, blog et page Facebook. Hachette détient discrètement MyBoox afin de « garder le contact avec nos lecteurs », confie David Pavie, directeur général de Myboox, aux Inrocks, « c’est un moyen de comprendre ce que veulent les lecteurs, ce qu’ils aiment ».
 
Les plus optimistes verront dans ce retard français une prudence salutaire, en attendant que se développent les livres numériques incluant la dimension communautaire, comme ceux proposés par la jeune entreprise allemande Frankbooks.
 
Comment expliquer dès lors l’engouement des professionnels pour ces communautés ? Que viennent-ils y chercher de spécifique et comment s’y sont-ils intéressés ?
 
Les réseaux de lecteurs en ligne ont commencé par proposer des services calqués sur les pratiques concrètes : partage de listes de titres, présentation d’ouvrages, recommandation, partage de commentaires, etc., qui pouvaient offrir aux éditeurs une visibilité toujours recherchée. D’autres fonctionnalités voient le jour, notamment en matière de partage de l’information : les liens vers Facebook et Twitter sont proposés systématiquement, augmentant d’autant la viralité, les annotations ou le soulignement, strictement personnels dans le monde papier à moins de prêter son exemplaire[+] NoteCf. la note de lecture de Marc Jahjah retraçant l’évolution du statut des notes en marge dans l’histoire anglaise. X [3], peuvent, dans le cadre de la lecture numérique, se partager en direct auprès d’un nombre infini de lecteurs. Autant de pratiques qui peuvent devenir des services…
 
Comme souvent sur Internet, les  nouveaux usages que le numérique fait naître s’industrialisent petit à petit.  Comme souvent sur Internet, les nouveaux usages que le numérique fait naître s’industrialisent petit à petit.  Les communautés de lecteurs spontanées telles que l’Agora des livres créée en 2001 ou le Guide de la bonne lecture créé en 1997, quoique toujours actifs, laissent place désormais à des communautés très professionnalisées comme Babelio, Booknode ou Livres-coeur. Proposant tous une ergonomie plus séduisante, des fonctionnalités riches et une communauté très importante, ces sites, nés de la motivation de jeunes amoureux du livre, ont su trouver des modèles économiques (presque) viables. En effet, comme l’explique Marc Jahjah, « la masse d’utilisateurs actifs est utilisée et vendue auprès des éditeurs comme des prescripteurs, susceptible d’assurer, par la multiplication des critiques (donc des mots-clés), un meilleur référencement auprès des moteurs de recherche de leurs propres livres et une influence […] sur les ventes que l’ensemble des critiques, commentaires des critiques et visualisation de ces critiques et commentaires sont censées quantifier. ». Car ces sites savent mêler usages et services : il s’agit bien d’améliorer les outils offerts aux internautes, mais en vendant du service : publicité, outil de marketing pour les éditeurs (test de couvertures, critiques payantes, panel de lecteurs cibles…), mais également des auteurs que l’on incite à s’inscrire pour favoriser un contact direct avec leurs lecteurs en attendant de leur proposer des outils de promotion dédiés (et donc payants ?)… Le modèle économique de ces sites peut également passer par la vente de services premium à leurs adhérents.
 
Si l’on ne peut reprocher à ces sites professionnels de chercher un modèle économique stable, en revanche on peut noter que la communauté de lecteurs, parce qu’elle est un réseau qualifié, devient objet de valeur.
 
La valeur de ces réseaux est bien comprise d’autres types d’entreprises. Se développent en effet à grand galop des applications destinées à compléter l’expérience de lecture numérique en proposant des fonctionnalités favorisant l’échange d’information à partir de son propre terminal de lecture : ainsi Readmill, entreprise allemande innovante et offensive, propose une gamme de services pour iPad et iPhone, allant du partage de notes, à la création de sa bibliothèque en cloud, en passant par le following des lectures de ses amis. Une trentaine de partenariats avec des revendeurs de livres numériques (éditeurs, libraires ou même auteurs auto-édités, comme son récent partenariat avec la plateforme Gumroad), lui permettent de constituer petit à petit un réseau important de lecteurs de tous horizons : la communauté se construit d’elle-même, sans besoin d’un site « agrégateur ».
 
D’un côté, des interfaces performantes et sociales au service des lecteurs, et de l’autre,  la collecte de données et de statistiques revendables. L’application Hiptype propose même aux éditeurs la collecte directe d’informations.
 
On comprend mieux dès lors que ces communautés ou applications innovantes fassent l’objet de tractations dont la plus récente, le rachat de Goodreads par Amazon le 28 mars 2013, a fait beaucoup parler d’elle. Pour 150 millions de dollars, Amazon s’offre 16 millions de membres, 37 millions de visites uniques par mois et plus de 30 000 clubs de lecture, lesquels viendront donc compléter les chiffres de Shelfari, autre réseau social racheté par Amazon en 2008. Pourquoi ce doublon ? L’outil de recommandation développé par Goodreads après le rachat de Discovereads.com semble avoir été l’un des arguments décisifs. À moins que l’intérêt manifesté par Apple n’ait été déclencheur…
 
Les réactions des membres de la communauté à l’annonce de ce rachat sont parlantes : certains se réjouissent de voir bientôt compatibles leur lecteur Kindle et la plateforme (ce qui leur évitera d’avoir à rentrer deux fois leurs commentaires), mais beaucoup s’inquiètent de l’évolution potentielle de la politique du site et s’insurgent contre ce qu’ils jugent être un renforcement de monopole.
Les rachats de start-up par les grands groupes semblent la norme sur Internet et les éditeurs ne sont pas en reste, néanmoins, la revente de Goodreads pose une question fondamentale : la motivation des lecteurs ne semble pas la même lorsqu’ils participent à une communauté « libre » ou lorsque cette communauté porte les intérêts d’un acteur en particulier. Les communautés sont un vrai outil de vie du livre, par la viralité induite, à condition que les règles du jeu soient claires. La conscience d’alimenter les intérêts d’un groupe en particulier peut ainsi rendre caduque la motivation.

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  • 1. Société américaine, Publishing Technology est le résultat de la fusion de Vista international, Ingenta et Publishers Communication Group. Implantée sur tous les continents, elle propose des solutions couvrant l’ensemble de la chaîne du livre et est spécialisée en édition scolaire.
  • 2. Faisant suite à l’étude, Publishing Technology donne quelques exemples de communautés en ligne proposées par des éditeurs.
  • 3. Cf. la note de lecture de Marc Jahjah retraçant l’évolution du statut des notes en marge dans l’histoire anglaise.
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