Comment vendre des livres ?

Article  par  Samuel MILLER  •  Publié le 17.10.2011  •  Mis à jour le 17.10.2011
[ACTUALITÉ] Au Royaume-Uni, les mutations rapides du secteur de l’édition mettent en difficulté les libraires indépendants.

Tout comme les labels musicaux traditionnels et les vendeurs de disques, les librairies indépendantes voient leur viabilité commerciale mise à mal par Internet et les nouvelles technologies numériques. Par ailleurs, selon les chiffres publiés ces trois dernières années par The Booksellers Association of England et Ireland (l’Association des libraires d’Angleterre et d’Irlande), ces petites boutiques, qui n’ont vraiment rien de virtuel, sont également affectées par le développement monumental des chaines et supermarchés discount qui repose sur des économies d’échelle.
 
Les chiffres fournis par cette association professionnelle montrent que le Royaume-Uni est passé de 1 483 adhérents (des libraires indépendants uniquement) en juin 2006 à 1 289 en 2009 et 1 099 en juin 2011. Cent deux libraires ont définitivement mis la clé sous la porte rien que sur l’année 2009. On observe également une baisse significative du nombre de librairies ayant rejoint l’association, avec seulement 23 nouveaux adhérents en 2011 comparés aux 50 de 2010. En termes de parts de marché, les vendeurs indépendants sont tombés de 9,2 % en 2005 à 4 % en 2010.
 
Librarie anglaise avant fermeture / Flickr - Jovike
 
Il est toutefois compliqué de déterminer avec précision quels sont  les causes précises de ce déclin. Certes, les e-books, dont les ventes ne cessent d’augmenter à mesure que le public adopte liseuses et autres tablettes, représentent autant un nouveau marché dynamique qu’une menace à long terme pour l’édition papier en général. Mais à l’heure actuelle, le réel impact des e-books sur les choix des consommateurs reste flou car le matériel requis pour cet usage est encore loin d’être universel.
 
On peut mesurer plus facilement l’effet des vendeurs en ligne comme Amazon, qui propose ses ouvrages imprimés et les livre directement chez le client. Tandis que la part de marché des librairies indépendant a été réduite de moitié, celle des vendeurs en ligne a progressé de façon spectaculaire : de 8,8 % en 2005 à 27 % en 2010. En 2009, une étude montrait que 72 % des lecteurs déclaraient avoir acheté des livres en ligne, 80 % d’entre eux citant la commodité et le prix et 69 % le choix, comme raisons à l’achat sur Internet. Les autres facteurs mis en avant étaient la possibilité de se référer à des critiques et les contenus bonus.
 
En outre, l’augmentation constante de la part du marché du livre imprimé détenue par les chaines discount et les supermarchés, qui reposent sur des économies d’échelle que les boutiques locales ne peuvent pas espérer reproduire, représente aussi une menace importante pour les libraires indépendants.
 
S’exprimant sur la BBC au début du mois d’octobre 2011, et mentionnant le changement de la législation sur les prix, Steve Pritcard, propriétaire de la librairie Pritchard récemment fermée à Formby, a déclaré : « Dès que le Net Book Agreement (qui fixe les prix pour tous les détaillants) a été mis en place, au milieu des années 1990, cela a déchainé la concurrence des chaines comme Tesco et Asda, qui se sont mises à proposer les meilleurs ventes à des prix très bas… Évidemment, nous ne pouvions pas rivaliser avec ces prix car ils vendaient les livres moins chers que ce que nous les achetions. »
 
Face à cela, que peuvent entreprendre les librairies indépendantes pour maintenir leur viabilité ? Quand on parle de marchés en expansion du livre numérique et des outils comme les tablettes, il n’y pas grand-chose que les libraires puissent faire pour être compétitifs. Au sein de ce marché du livre imprimé, les boutiques spécialisées peuvent toutefois offrir des services personnalisés ainsi qu’une expertise.
 
Mery Halls, responsable du service des adhésions de The Booksellers Association, a récemment déclaré au Guardian que même si « l’actuel climat économique est indéniablement difficile et que le secteur du livre au détail souffre à tous les niveaux », les indépendants « mènent un combat très dur pour survivre tout en continuant à proposer un service exceptionnel : la connaissance des livres qu’ils recommandent et vendent, celle de leurs clients, l’accent mis sur des prestations que les casseurs de prix ne peuvent pas offrir et l’organisation de formidables événements à forte valeur ajoutée. »
 
Les petits acteurs indépendants du secteur devraient peut-être envisager, en plus des services personnalisés, différentes formes de diversification. Ils ont la possibilité d’apporter un vrai « plus culturel » à un banal stock commercial, sous la forme de clubs de lecture locaux ou autres cafés-littéraires ou encore en organisant des manifestations littéraires voire des concerts.
 
Mr B's Emporium of Reading Delights, une librairie indépendante, également citée dans le même article de la BBC, peut faire figure d’exemple pour plein d’autres petits détaillants à la recherche d’innovations pour vendre leurs livres. La boutique, qui a ouvert en 2006 et a été deux fois nommée « librairie indépendante de l’année » au Royaume-Uni, propose des « événements comme des rencontres avec les auteurs autour d’un verre avec pour l’animation un groupe formé par l’équipe du magasin ».
 
Homepage du site Mr Bs Emporium of Reading Delights

On y trouve même ce que son propriétaire, Nic Bottomley, appelle « une salle de 'bibliothérapie' », où les amoureux des livres peuvent s’asseoir confortablement dans des chaises près de la cheminée et suivre les conseils et recommandations d’un « bibiothérapeute ». « Cela créé une atmosphère qui célèbre les livres et place le consommateur et le livre au centre », déclare Nic Bottomley dans le même article. Pour pouvoir survivre, il lui était impératif d’offrir un service client exceptionnel et une grande variété de livres : « Pour se développer, je crois que vous devez ajouter des extras – idées cadeaux insolites dans notre cas - ou des choses comme prévoir une animation avec un groupe lors des événements et faire en sorte que ces manifestations soient le plus thématisées possible ». Il ajoute que « lorsque les gens entrent ici, je veux qu’ils sentent que nous aimons les livres et que nous voulons leur en parler et que nous ne sommes pas là juste pour leur en vendre à tout prix. »
 
Qu’elles que soient les techniques utilisées par les librairies indépendantes pour garder leurs clients malgré les mutations du secteur, il est évident qu’ils sont tous confrontés à un choix simple : modifier leur façon de travailler ou se préparer à fermer. Il n’y a pas de risque de pénurie de matière première pour les libraires quels qu’ils soient; malgré cette période difficile pour les détaillants, les chiffres de la Booksellers Association montrent que la masse des ouvrages publiés au Royaume-Uni est passée de 109 143 titres en 2001 à 157 039 en 2009, et qu’il y a eu une augmentation constante du nombre de nouveaux éditeurs se lançant chaque année. Donc la question n’est pas de savoir quoi vendre – il y a plus de stock que jamais – mais de savoir comment le vendre.
 
Traduit de l'anglais par Karin Danjaume.

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Crédits photos :
- Photos : Flickr - Jovike
- Capture d'écran du site Mr Bs Emporium of Reading Delights
 
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