Amazon ouvre encore le débat sur le prêt de livres numériques | InaGlobal

Amazon ouvre encore le débat sur le prêt de livres numériques

Article  par  Natalie HIDEG  •  Publié le 23.12.2011  •  Mis à jour le 23.12.2011
[ACTUALITÉ] En novembre 2011, Amazon a lancé un nouveau service qui permet aux clients d'AmazonPremium de louer gratuitement des e-books avec leur tablette Kindle. Penguin a réagi en retirant certains de ses titres des bibliothèques. L'initiative d'Amazon menace-t-elle le système de prêt des e-books ?
La plus grande entreprise de commerce en ligne au monde remet une nouvelle fois en cause l'équilibre des pouvoirs au sein du monde de l'édition. Amazon avait déjà mis les éditeurs dans une position inconfortable en aidant de nouveaux auteurs à contourner les maisons d'édition avec la solution de l'auto-publication sur la plateforme CreateSpace. Cette dernière permet à tout auteur d'exposer et de vendre son travail en toute simplicité. Le 2 novembre 2011, Amazon a franchi une nouvelle limite en présentant son propre service de prêt de livres électroniques, la bibliothèque de prêt des propriétaires de Kindle, dans le cadre d'un partenariat avec OverDrive[+] NoteOverDrive est le principal distributeur de livres numériques aux États-Unis ; il a conclu des partenariats avec des écoles, des bibliothèques et des revendeurs.X  : les clients d'AmazonPremium peuvent à présent emprunter un livre électronique par mois, gratuitement, pour le lire sur leur tablette Kindle.

L'arrivée de la bibliothèque de prêt d'Amazon n'a pas tardé à ouvrir un débat, attendu depuis longtemps, sur l'utilisation des livres numériques dans les bibliothèques et l'effet que cela pourrait avoir sur les ventes des maisons d'édition[+] NoteJusqu'à récemment, les usagers des bibliothèques ne pouvaient consulter les livres électroniques qu'avec le Sony Reader et le Nook de Barnes & Noble; Amazon a décidé, en avril 2011, de rendre sa propre tablette compatible avec la technologie utilisée par les bibliothèques.X [1]. Quelques semaines après le lancement du nouveau projet d'Amazon,  Penguin, l'un des plus importants groupes d'édition aux États-Unis, a retiré la version numérique de ses titres dans les bibliothèques, évoquant notamment un souci de protection du droit d'auteur. Penguin est cependant revenu sur sa décision le jour suivant, suite au tollé qu’a provoqué son  annonce dans toutes les bibliothèques du pays. Penguin a donc donné son accord pour maintenir l'accès à ses anciens e-books. Les nouveaux titres à paraître, eux, ne seront pas disponibles dans le catalogue OverDrive. La société a annoncé qu'elle ferait part d'une nouvelle politique de prêt concernant les livres électroniques au début de l'année 2012.

 
Dekwua / Flickr
 
Quatre des plus grandes maisons d'édition fournissent aujourd'hui des livres numériques aux bibliothèques, sous diverses formes. Hachette suit la même politique que Penguin, ne mettant à disposition que ses anciens titres, ses nouveaux ouvrages étant réservés aux utilisateurs payants. Harper Collins avait choisi de mettre l'ensemble de ses e-books à disposition. Mais, en février 2011, confronté à des doutes concernant le système de prêt des livres numériques, la maison d'édition a présenté de nouvelles conditions concernant son accord avec les bibliothèques, demandant notamment à ces dernières de racheter un titre proposé en version numérique lorsque celui-ci a déjà été emprunté vingt-six fois. Random House est actuellement le seul éditeur parmi les « Big Six », les six maisons d'édition les plus importantes sur le marché[+] NotePenguin, Random House, Harper Collins, Macmillan, Simon & Schuster et Hachette.X [2] à travailler de concert avec les bibliothèques au développement de leurs collections de e-books ; pour Random House, « un livre en bibliothèque équivaut à un livre vendu ». Cette vision des choses vient remettre en cause l'idée de concurrence entre le prêt en bibliothèque et les ventes de livres physiques.

Simon & Schuster et Macmillan ont jusqu'ici refusé de proposer le travail de leurs auteurs en prêt. Le PDG de Macmillan, John Sargent, a qualifié le prêt de livres numériques de « problème épineux ». Pour lui, travailler main dans la main avec les bibliothèques ne correspond pas à un modèle économique pertinent pour les éditeurs.
 
Le lancement de la bibliothèque de prêt d'Amazon n'est qu'un prétexte de  tension supplémentaire dans un historique de relations tumultueuses entre le site de commerce en ligne et les éditeurs. Depuis qu'Amazon a mis son Kindle à disposition des usagers des bibliothèques en avril 2011, Penguin affirme que le bouton « Télécharger un livre pour Kindle », qui se trouve sur les serveurs des bibliothèques, redirige l'utilisateur sur le site d'Amazon, en passant outre le pare-feu de sécurité mis en place par OverDrive. Avec l'activité d'édition qu'il a développée récemment, Amazon se positionne en concurrent direct, et en contribuant à rendre le Kindle de plus en plus présent dans les bibliothèques, Penguin encourage indirectement les clients potentiels à acheter sur Amazon. Les éditeurs, en général, n'apprécient pas l'insistance dont fait preuve Amazon pour maintenir l'ancien modèle de prix de gros, qui permet aux revendeurs d'acquérir des livres auprès des éditeurs au prix normal, pour les proposer par la suite à moindre prix afin d'attirer plus d'acheteurs. La plupart des revendeurs ont récemment adopté le modèle d'agence, qui établit une norme pour les prix de ventes, valables pour tous les revendeurs.
Les éditeurs reconnaissent que leurs propres politiques de prêt concernant les e-books sont dépassées et qu'elles ont besoin d'être corrigées, afin de prendre en compte la popularité grandissante de cette nouvelle facette de l'industrie éditoriale. Les éditeurs qui acceptent déjà la coopération avec les bibliothèques pensent eux aussi qu'il est nécessaire de mener plus loin la discussion sur les accords de prix.
 
L'American Library Association (ALA), association américaine représentant les bibliothèques, a condamné la décision de Penguin : selon elle, l'opposition entre les éditeurs et Amazon « rend les bibliothèques esclaves d'un conflit portant sur des modèles économiques » et ce sont les usagers des bibliothèques qui en pâtissent. L'Association des auteurs (Author's Guild) estime qu'Amazon a mis en place son propre système de prêt afin de doper les ventes à la suite de la sortie du dernier Kindle Fire et que, malgré le refus de tous les éditeurs du « Big Six » d’y participer , Amazon a eu l'audace d'inclure dans son catalogue des titres pour lesquels il n'avait aucune autorisation. L'Author's Guild va plus loin et pose la question de la conformité légale de ce système de prêt, dans la mesure où Amazon ne respecte pas l'accord existant entre éditeurs et revendeurs. Amazon avance cependant qu'en payant l'éditeur pour chaque livre électronique mis en prêt, il respecte tout à fait l'esprit du contrat.
 
Les défenseurs du prêt de livres numériques et les bibliothécaires pensent que travailler de concert avec les bibliothèques, sur ce sujet, serait à l'avantage des éditeurs, puisqu'en règle générale, les bibliothèques paient plus cher les e-books que les livres physiques aux éditeurs. En réalité, les dépenses faites pour des livres électroniques « ont doublé voire triplé au cours de l'année écoulée » selon Carrie Russell, qui dirige un programme sur l'accès public à l'information pour le compte du Bureau sur les politiques relatives aux technologies de l'information de l'ALA. Une étude publiée en octobre 2011 par le Library Journal met en évidence la valeur que représentent les bibliothèques pour le monde de l'édition. L'étude rassemble des données et des enquêtes collectées auprès des usagers des bibliothèques dans tout le pays. Elle affirme que les bibliothèques peuvent jouer un rôle prépondérant pour doper les ventes de livres, en adoptant une posture de partenaire – et non de menace – vis-à-vis des éditeurs. « Nos données établissent que 50 % de l'ensemble des usagers des bibliothèques affirment acheter des livres écrits par un auteur qu'ils ont connu par le biais de la bibliothèque », déclare Rebecca Miller, rédactrice en chef du Library Journal. « Voilà de quoi briser le mythe selon lequel quand une bibliothèque acquiert un livre, l'éditeur perd de potentielles ventes pour le futur ».
 
Alors que le prêt de livres numériques se confirme en tant que marché en plein essor, la plupart des éditeurs semblent s'interroger sur l'efficacité de leurs modèles économiques à l'heure du tout-numérique, et reconsidèrent par ailleurs les gains financiers potentiels qu'ils peuvent générer en autorisant l'accès à leurs catalogues numériques. Hachette s'applique à rechercher un moyen d'accroître sa visibilité sur le marché du prêt d'e-books, tandis que la maison Penguin a déclaré qu'elle reverrait sa position au début 2012. Pour l'instant, Macmillan et Simon & Schuster semblent être les deux seuls grands éditeurs nord-américains décidés à maintenir une politique ferme sur ces questions.

L'American Library Association, qui espère pouvoir éclairer les éditeurs dans leurs choix et assurer la rentabilité du prêt de livres numériques, a engagé Stanley Bensen, un expert en économie et en droit de la propriété intellectuelle, afin de préparer un rapport, pour décembre 2011, comparant les différents modèles économiques qui s'offrent aux éditeurs. En fonction de ses conclusions, le rapport pourrait inciter Macmillan et Simon & Schuster à revoir leur position fermée, et persuader les autres éditeurs du « Big Six », comme Penguin et Harper Collins, de supprimer les restrictions qu'ils viennent d'établir concernant les nouveaux titres.

Suite aux décisions de Penguin et Harper Collins concernant le futur du prêt de e-books, les bibliothèques et les usagers sont à la recherche d'alternatives qui permettraient de se défaire de leur dépendance vis-à-vis des éditeurs. Cette situation problématique a conduit certaines bibliothèques à penser au développement de leurs propres applications numériques pour le prêt de livres numériques – plutôt que de travailler main dans la main avec des sociétés de gestion et de distribution comme OverDrive – et à choisir elles-mêmes l'outil de lecture qui permettrait l'accès à leurs catalogues. Par exemple, la bibliothèque Douglas Country, dans le Colorado met actuellement en place des partenariats avec des éditeurs afin de pouvoir proposer des e-books à ses usagers sur la page d'accueil de son site Internet. Si cette initiative peut être insuffisante pour résoudre le conflit entre éditeurs et revendeurs, les bibliothèques espèrent faciliter les procédures de prêt de livres numériques en éliminant le tiers impliqué dans ce conflit. Elles pourraient ainsi gagner la confiance des éditeurs.
On relève une autre tentative visant à promouvoir le prêt (et l'achat) de livres électroniques avec Bilbary, une boutique en ligne qui sera bientôt lancée, à l'échelle internationale : Bilbary se définit comme une sorte de test pour les groupes du secteur de l’édition qui craignent que le prêt de livres numériques affecte les ventes et que les revendeurs en ligne monopilisent le secteur. Le fondateur de cette start-up, Tim Coates, a expliqué que son site serait entièrement dédié aux livres et aux lecteurs, en espérant pouvoir « concentrer le savoir-faire du libraire et du bibliothécaire » sur un seul site, sans que le consommateur n'ait jamais à quitter son canapé. Tim Coates espère soutenir les bibliothèques dans leur effort pour convaincre les éditeurs que le prêt de livres au format numérique est favorable à l'économie du secteur. « Il y a eu une augmentation incroyable des ventes de livres numériques cette année et personne ne veut casser cette dynamique », déclare Tim Coates. « Nous pensons que, à un moment, le prêt finira par s'installer, et nous proposons un espace pour expérimenter cette nouvelle pratique.» Soutenu par des investisseurs privés, le fondateur de Bilbary est déjà en phase de négociation avec chacune des six grandes maisons d'édition nord-américaines et il a déjà conclu des accords avec plusieurs éditeurs de la sphère académique.

Selon l'issue de la campagne menée par l'Association des auteurs contre Amazon, le problème pourrait bien se résoudre de lui-même. Si Amazon n'est pas en mesure de rassembler suffisamment de titres pour construire son catalogue, en raison de problèmes de violation du droit d'auteur, la ramification financière de sa bibliothèque de prêt sur les ventes réalisées par les éditeurs pourrait bien ne pas être suffisamment importante pour que ces derniers y prêtent un véritable intérêt. Amazon a pourtant lancé, récemment, le “KDP Select” (Kindle Direct Publishing ou Publication Directe Kindle), un programme qui permet aux auteurs auto-publiés de mettre leur travail à disposition par le biais du programme de prêt pour les propriétaires de Kindle. C'est peut-être là un signe du manque de titres dont souffre le catalogue d'Amazon, et le célèbre site de commerce en ligne pourrait bien attiser, par ce biais, la colère des éditeurs du « Big Six ».

Que le projet d'Amazon rencontre le succès ou non, les dernières évolutions concernant le numérique nous ont montré que tout n'est qu'une question de temps : les éditeurs seront contraints de revoir leurs modèles économiques afin de s'adapter au prêt de livres électroniques – que ce soit par le biais des revendeurs qui font pencher en leur faveur la balance des pouvoirs, ou en collaboration directe avec les bibliothèques.

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Crédits photos :
- Capture d'écran du site Amazon.com
- Capture d'érand du site Penguin Group
- Circulating / Flickr.
  • 1. Jusqu'à récemment, les usagers des bibliothèques ne pouvaient consulter les livres électroniques qu'avec le Sony Reader et le Nook de Barnes & Noble; Amazon a décidé, en avril 2011, de rendre sa propre tablette compatible avec la technologie utilisée par les bibliothèques.
  • 2. Penguin, Random House, Harper Collins, Macmillan, Simon & Schuster et Hachette.
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