Inde : un gang de réalisateurs tente de s’affirmer face à Bollywood

Article  par  Hélène LECUYER  •  Publié le 04.10.2012  •  Mis à jour le 12.10.2012
[ACTUALITÉ] Porté par sa visibilité croissante dans les festivals internationaux, le cinéma indien indépendant s’affirme face à Bollywood.
Amitabh Bachchan, considéré comme le plus grand acteur vivant indien  l’avait expliqué  à Edward Luce, auteur de In spite of the gods,  un essai sur l’Inde moderne publié en 2006 : « C’est ce qu’on appelle le cinéma d’évasion. Pourquoi quelqu’un paierait-il pour voir un film où la pauvreté figure alors qu’il vit entouré de pauvreté tous les jours ? Les gens n’aiment pas qu’on leur rappelle d’où ils viennent. » Cette remarque se rapportait au cinéma de Bollywood, bien connu pour ses stars dynastiques, ses décors d’opérettes, ses danses et chansons, ses cascades improbables et ses scénarios bien rodés où l’amour triomphe toujours. Pourtant, parallèlement à Bollywood, un autre courant de cinéma a toujours existé en Inde. Familièrement surnommé « indie »,  c’est un courant que l’Occident a enfin remarqué au festival de Cannes 2012 , alors que trois films y étaient sélectionnés : Gangs of Wasseypur d’Anurag Kashyap lors de la Quinzaine des Réalisateurs, Peddlers de Vasan Bala avec la Semaine de la Critique et Little Miss Lovely d’Ashim Ahluwalia pour Un Certain Regard. Aucune de ces films n’aurait pu correspondre à la définition d’Amitabh Bachchan : Anurag Kashyap, dans un western épique, violent et grotesque dépeint  la rivalité existant entre plusieurs familles de gangsters d’une ville minière ; Vasan Bala rapporte d’étranges chassés-croisés  entre deux marginaux et un policier dans la ville de Mumbai tandis qu’Ashim Ahluwalia s’attaque à la réalité sordide du cinéma érotique indien des années 80.


Bande-annonce Peddlers YouTube

Appelé parfois « nouvelle vague », ou « cinéma parallèle », le cinéma indie s’éloigne plus ou moins des codes de Bollywood, il peut ne pas contenir  de chansons. Il n’est pas forcément très novateur d’un point de vue stylistique. Il est souvent tourné en hindi, mais peut également être en bengali ou en anglais comme Little Zizou de Sooni Taraporevala, un film de 2008 sur la communauté parsi. Il n’est pas nécessairement pessimiste, mais ce qui le distingue de Bollywood, c’est son réalisme. Il colle aux réalités socio-économiques, comme Dhobi Ghats (2010) de Kiran Rao qui dépeint les difficiles relations amoureuses entre individus issus de castes différentes. C’est surtout un cinéma qui n’est pas mené par les stars : au contraire, le scénario est mis en avant par rapport à la présence des acteurs. Enfin, le cinéma indie cherche ses financements loin des studios, avec une place grandissante donnée aux réseaux sociaux, comme le récent film du cinéaste Onir,  I am , primé aux National Awards et financé à hauteur d’un tiers par le crowdfounding, ou encore Peddlers, qui lui aussi chercha son financement via Facebook. La plupart de ces films sont tournés avec des budgets inférieurs à 2,5 millions de dollars, une recherche d’économie facilitée par le fait que la technologie devient moins chère et que les protagonistes – réalisateurs, techniciens, acteurs - travaillent souvent bénévolement, un phénomène que Q, le réalisateur de Gandu, un film bengalais tourné en noir et blanc en 2010 présenté à Berlin et à Slamdance, qualifie de creative co-production.


L'équipe de Miss Lovely au Festival de Cannes 2012

Le cinéma indien est dans une situation paradoxale. Le critique Akar Patel remarque que l’Inde a la première industrie cinématographique au monde, mais que « le problème avec Bollywood, c’est qu’il n’est regardé que par les Indiens – en incluant ceux de la diaspora ». Le cinéma indie en revanche, parce qu’il est plus lisible cinématographiquement par l’Occident, commence à trouver une certaine reconnaissance internationale mais il peine à trouver son audience en Inde. Pour des questions de censure – par exemple un film comme Little Miss Lovely ne sera pas diffusé dans la péninsule mais aussi en raison de difficultés à trouver un distributeur - Gandu n’aura pu être visionné que par les cinéphiles présents au festival d’Osian en 2012 c’est-à-dire 2 ans après sa sortie aux États-Unis. Quant à Gangs of Wasseypur,  pourtant salué par la critique, il n’aura fait que des scores très médiocres au box-office indien, une déception partiellement attribuée à un mauvais calendrier – une semaine seulement séparait sa sortie de celle de Ek Tha Tiger, blockbuster bollywoodien.
 
Outre les problèmes classiques de financement et la question de la distribution le cinéma indie souffre aussi d’un mauvais partage des recettes. La vente de tickets constitue l’essentiel des revenus qui peuvent être espérés, dans un contexte où les films certifiés pour adultes (A) ne peuvent être montrés à la télévision[+]. De plus, la faiblesse de l’industrie du DVD  et l’importance du piratage limitent les revenus qui auraient pu être générés par ce biais. À ce tableau difficile, il faut ajouter la part du lion que se taille l’État au travers de taxes très élevées sur le prix du ticket (45 % dans l’État du Maharashtra, patrie de Bollywood).
 
Des signaux positifs existent pourtant pour le cinéma indépendant dont on affirme qu’il ne s’est jamais aussi bien porté. Il représente 10 % de la production indienne en termes de revenus et le développement des multiplexes lui ouvre de nouvelles perspectives : les salles à dimensions réduites permettent de montrer un cinéma de niche parallèle au cinéma Bollywood habituel, comme le démontre l’initiative de PVR, qui projette régulièrement des films indépendants avec son « Rare Film Club ». Du côté des financements, le cinéma indépendant bénéficie également de soutiens nouveaux, comme celui d’Aamir Khan, super star de Bollywood qui subventionne au travers de sa société de production AKP des films qui sortent des sentiers battus comme Peepli Live (2010) qui connut un vrai succès au box-office autour  du thème des suicides de fermiers.
 
Mais alors que des stars issues du système, et même des studios de cinéma commencent à soutenir ce nouveau cinéma, les frontières se brouillent. Et c’est Bollywood qu’on voit aujourd’hui évoluer sous l’influence du cinéma indépendant. Deux exemples : No one killed Jessica, sorti en 2011, appuyait sa distribution sur des stars uniquement féminines, un fait rarissime à Bollywood où les actrices servent surtout de faire-valoir aux héros,. Et en 2012, la comédie romantique Vicky Donor connaissait un franc succès alors qu’elle traitait d’une thématique tout à fait inhabituelle en Inde, celle des donations de sperme et de l’infertilité. Amitabh Bachchan, adulé en Inde à l’image d’un dieu vivant, n’est pas infaillible. Alors que l’Inde se développe, une nouvelle classe moyenne émerge demandeuse d’un nouveau cinéma, moins déconnecté des réalités.

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Crédit photo : affiche du film Gangs of Wasseypur
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