Comment se finance le cinéma indépendant canadien ?

Article  par  Axel SCOFFIER  •  Publié le 19.05.2016  •  Mis à jour le 25.05.2016
cinéma à Montréal
Alors que le Canada est devenu la plaque tournante des tournages étrangers, son cinéma indépendant est à la peine. Analyse d'une situation paradoxale.


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Xavier Dolan, Denis Villeneuve, Denis Côté… derrière ces quelques noms de cinéastes canadiens ayant acquis une reconnaissance internationale ces dernières années, quel est l’état du cinéma canadien ? Comment est-il financé, selon quelle économie, et pour quels publics ? Car les statistiques en trompent pas : en 2014-2015, sur un volume de production total de 2,96 milliards de dollars[+] NoteTous les montants sont exprimés en dollars américains.X [1], le cinéma ne représente que 350 millions d’investissement – le reste de la production relevant de la télévision. Le Canada produisait ainsi à peine plus de 100 longs métrages de cinéma, contre 700 séries télévisées. C’est inférieur au nombre d’œuvres de cinéma étrangères attirées sur le territoire pour des tournages ou effets visuels (111 films) et surtout au volume d’investissement correspondant (plus d’un milliard de dollars !). Le Canada, pays atelier pour Hollywood, peinerait-il à structurer une production cinématographique nationale ?

Grands noms et petits budgets

Les réalisateurs canadiens contemporains sont nombreux à rayonner sur les écrans nationaux et étrangers : Denis Côté (Boris sans Béatrice), François Delisle (Chorus), Denis Villeneuve (Incendies), Stéphane Lafleur (Tu dors Nicole), Maxime Giroux (Felix et Meira), Denys Arcand (Les Invasions Barbares) ou Xavier Dolan (Mommy). Ils complètent le panel des auteurs devenus internationaux, comme David Cronenberg et Atom Egoyan.
 
Le Canada produit en effet, selon les années, entre 80 et 120 films par an (103 en 2015). Le budget moyen est bas, autour de 3,6 millions de dollars.
 
Les films de plus de 10 millions de dollars sont rares, passant de 9 % à 5 % en 2015. A titre de comparaison, un blockbuster américain coute en général entre 80 et 120 millions de dollars. Le marché du film canadien se rapproche en cela du marché du film français, avec un nombre faible de gros budgets. Mais la structure de production est bien plus fragile : 72 % des films canadiens ont un budget inférieur à 5 millions de dollars.
 
 Le Québec concentre un peu plus de 50 % de la production nationale  Le Québec concentre un peu plus de 50 % de la production nationale de films, contre 30 % pour l’Ontario et 20 % pour la Colombie britannique. 1 % du volume de production est localisé dans l’Alberta, et aucun film n’est tourné dans les autres provinces !
 
Malgré la domination du Québec, les œuvres en langue française constituent moins d’un tiers de la production nationale (97 millions de dollars sur 350), soit une trentaine de films contre 70 longs métrages en anglais. Les films en langue française ont aussi des budgets plus bas, à 2,9 M de dollars en moyenne contre 3,5 M de dollars - écart qui s’explique par le plus grand nombre de films en anglais au budget conséquent, notamment les coproductions internationales.
 
Une myriade de petits producteurs maillent le tissu industriel canadien. Côté francophone, Luc Dery et Kim McRaw de MicroScope Media ont produit Denis Villeneuve et Stéphane Lafleur (Tu dors Nicole) ; Sylvain Corveil, Pascal Bascaron et Nancy Grant, de Meta films, ont financé Xavier Dolan et Denis Côté ; Marc Daigle et Bernadette Payeur (ACPAV) ont produit Sebastien Pilote (Le Démantèlement). Chez les anglophones, Atom Egoyan a été produit par Robert Lantos et Ari Lantos de Serendipity Point ; Cronenberg par Martin Katz de Prospero Pictures. Comme en France, ces petites sociétés de producteurs sortent un ou deux films par an, dans une économie assez fragile et reposant largement sur le succès en festival de leurs films pour espérer un rayonnement international.
 
 La part de marché totale du cinéma canadien au Canada reste très faible, autour de 3 %  La production des films canadiens repose sur une économie très majoritairement soutenue par le secteur public. Pour cause, sa part de marché sur le territoire national reste faible : le cinéma national représente 10 % des recettes salle sur le marché de langue française, et moins de 2  % sur le marché de langue anglaise. La part de marché totale du cinéma canadien au Canada, majoritairement en langue anglaise, reste donc très faible (24 à 28 millions de dollars sur un total de 900 millions à 1 milliard de recettes salle, soit autour de 3 % de part de marché), malgré un parc de salles de plus de 3 000 écrans de cinéma pour une population de 35,9 millions d’habitants (soit un écran pour 11 000 personnes). L’exportation (préventes et avances de distribution) des films canadiens, quant à elle, a permis de récolter 103 millions de dollars en 2015 – plus de trois fois le box-office national !
 
Mommy de Xavier Dolan fait partie des plus gros succès au box-office pour un film canadien en langue française, avec près de 3 millions de dollars de recettes, tandis que Pompeii tire le box-office des films canadiens en langue anglaise. À titre de comparaison, Les Gardiens de la Galaxie (1er succès étranger en 2015) a récolté 36 millions de dollars.
 
 La consommation de films au Canada se fait désormais en grande majorité ailleurs qu’au cinéma  Mais de fait, avec la multiplication des écrans et des canaux de diffusion, la consommation de films au Canada se fait désormais en très grande majorité ailleurs qu’au cinéma : 81 % à la maison, 16 % au cinéma et 3 % sur appareils mobiles. Or, les spectateurs consomment plus de films canadiens chez eux qu’au cinéma – au global, la part de marché du cinéma canadien est légèrement supérieure que la valeur de la salle : 4 % contre 3 %. Le marché se met à sanctionner cette dynamique en proposant de plus en plus d’œuvres directement sur les plateformes de vidéo à la demande ou en sortie simultanée (c’est le cas de Turbo Kid, par exemple, une des principales sorties nationales en 2015).
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Aides publiques et crédits d’impôts

Dès lors, dans un écosystème très incertain pour le cinéma national, la part du financement public dans le financement de la production cinématographique canadienne s’établit aux alentours de 57 %, soit en aides directes d’institutions publiques ou de crédits d’impôts, soit par les droits de diffusions payés par les chaînes de télévision publiques. Les financements privés sont donc bas : les producteurs apportent moins de 13 % en fonds propres, les distributeurs canadiens 12 %, les diffuseurs privés 1 %. La part de financements en provenance de producteurs étrangers s’établit en 2015 à 17 % (60 millions de dollars). Il peut atteindre selon les années jusqu’à 26 %.
 
Plusieurs mécanismes alimentent cette tendance : Téléfilm Canada, qui administre notamment le Fonds du long métrage du Canada (58 M de dollars attribués à 67 films en 2015), apporte 89 millions de dollars à l’industrie par ce biais – le reste des subventions étant attribuées pour le développement, la distribution et la promotion des films. L’institution héberge des dispositifs variés, avec notamment un fonds en faveur du renouvellement des talents (le « fonds des talents ») alimenté par des dons défiscalisés (sur le modèle du mécénat). La SODEC (Société de Développement des Industries Culturelles) apporte également des financements.
 
Les films canadiens peuvent bénéficier depuis la fin des années 1990 d’un crédit d’impôt fédéral (16 %) cumulable avec un crédit d’impôt provincial. Ceux-ci, afin de favoriser la production nationale, sont souvent plus importants pour les films locaux que pour les films étrangers. Au Québec par exemple, le crédit d’impôt pour services de production est de 20 %, alors que celui destiné à la production de films canadiens (administré par la SODEC) est de 56 %. Ainsi, en 2014/2015, la production cinématographique canadienne était en moyenne financée à hauteur de 24 % par les crédits d’impôts (fédéral pour 6 %, provincial pour 18 %).
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La coproduction : un levier ?

Le Canada dispose d’une cinquantaine de conventions internationales de coproduction, qui permettent de qualifier une œuvre de la double nationalité et d’être éligible aux systèmes d’aide des pays coproducteurs. 27 coproductions ont ainsi été enregistrées en 2014-2015, pour un montant total d’investissement de 231 millions de dollars, la participation étrangère y comptant pour 100 millions de dollars. Avec 18 films en langue anglaise pour 80 millions étrangers investis et 9 en langue française pour 20 millions, on constate que le cinéma anglo-saxon est mieux financé. Cependant, la France reste le premier partenaire du Canada depuis 2005, avec 75 œuvres et 837 millions de dollars apportés, alors que le Royaume-Uni, second partenaire, a investi dans 25 œuvres pour un volume de 257 millions. L’Allemagne, troisième en nombre de films coproduits (19) est seconde en termes d’investissements (482 millions de dollars).
 
En plus d’être mieux financées, les coproductions sont aussi mieux distribuées à l’international et contribuent au rayonnement du Canada : Brooklyn et Room sont ainsi deux coproductions (Royaume-Uni-Irlande-Canada et Irlande-Canada), achetées par un gros partenaire américain (dans le cas de Brooklyn, repéré à Sundance, acheté par Fox Searchlight pour 9 millions de dollars pour le marché américain) et nominées aux Oscars.
 
Fragile, le cinéma canadien est à la taille du marché domestique. Malgré une économie prospère, tirée par la production télévisée et la prestation de service pour les productions étrangères (sur l’ensemble du secteur de l’image cinéma audiovisuel jeu vidéo), la production cinématographique locale vit essentiellement par les aides publiques et gagne la respectabilité critique par le rayonnement international de quelques auteurs en festival. Elle bénéficie aussi de mécanismes de financements mêlant le public et le privé. Mais la faiblesse du marché local, l’écrasement du marché du DVD, et la non-participation des acteurs d’internet, Netflix en tête, au financement de la production locale handicapent l’industrie nationale. La fermeture récente d’un des cinémas emblématiques de Montréal, l’Excentris, connu pour sa programmation art et essai, en est le symbole le plus marquant.

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Crédit photo :
Cinéma. Montréal, juillet 2012. Ricky Leong / Flickr. Licence CC BY-NC-ND 2.0

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  • 1. Tous les montants sont exprimés en dollars américains.
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