Berlinale 2012 : un bilan aux deux extrêmes

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 01.03.2012  •  Mis à jour le 02.03.2012
[ACTUALITÉ] Du 9 au 19 février 2012 s'est déroulé le Festival international du film de Berlin. Bilan à double facette pour cette 62e Berlinale, marquée par un marché du film qui retrouve tout son dynamisme et un Ours d'or qui brille par son conservatisme.
La capitale allemande a récemment réuni la profession du cinéma mondial à l'occasion du 62ème Festival international du film de Berlin[+] NoteInternationale Filmfestspiele Berlin.X [1]. Si le festival, plus connu sous l'étiquette de « la Berlinale », est essentiellement médiatisé pour sa sélection officielle de films et sa remise de récompenses, les Ours, il s’accompagne d’un volet plus professionnel, le European Film Market (EFM). Organisé, pour cette année 2012, du 9 au 17 février, il est traditionnellement le premier grand marché du film de l'année en termes de calendrier. La Berlinale vibre donc au double rythme d'une compétition artistique et d'un rendez-vous à dimension commerciale, et son bilan s'apparente immanquablement à une analyse en deux temps.

Du côté de la presse spécialisée comme chez les organisateurs du Marché européen du film de Berlin, les avis sont unanimes : l'édition 2012 de l'EFM a valeur de signal positif concernant la santé du secteur cinématographique. Les acteurs-clé de la production et du financement des films « ont conscience que l'industrie du cinéma se porte bien et qu'elle est dynamique », déclarait Beki Probst – la dirigeante de l'organisation du European Film Market depuis 1988 – à l'occasion d'un entretien avec le magazine Variety[+] NoteEd MEZA, « Probst bullish on the biz », Variety, 27-01-2012.X [2]. Le message est lourd de sens pour une industrie qui traversait une passe économique difficile en 2010. Le cinéma a dû lui aussi composer avec les effets à retardement de la crise financière de 2008, lesquels ont encouragé un gel partiel des investissements sur les films et une minimisation des prises de risques. Dans ce contexte, les projets cinéma présentés en 2010 n'ont pas brillé par leur audace. Pour Beki Probst, l'édition 2011 de l'EFM avait d'ores et déjà montré les signes d'une amélioration pour l'industrie du film et avait permis aux professionnels de se rendre compte « que les choses étaient en train de repartir ».

Le succès de l'EFM 2012 se mesure tout d'abord à la mobilisation des professionnels : en date du 16 décembre 2011, les espaces d'exposition proposés au sein du Martin-Gropius-Bau et de l'hôtel Marriott de Berlin étaient déjà tous réservés. Beki Probst a reconnu là le premier signe que « l'intérêt porté à l'EFM [...] reste très fort ». Selon les chiffres communiqués par l'organe de représentation de l'EFM, l'édition 2012 de la grand-messe berlinoise des professionnels du film aura réuni quelque 400 exposants et 7000 professionnels représentant au total 90 pays. Parmi eux, 1500 acheteurs potentiels ont été identifiés, dans une croisée d'échanges impliquant producteurs, distributeurs, acteurs du financement des films mais aussi des professionnels de la télévision et, nouvelle donne numérique oblige, des noms issus du monde des nouveaux médias. Trente-cinq complexes de projection ont été mis à disposition des exposants et un effort particulier a été réalisé afin de s'adapter aux dernières évolutions technologiques et de proposer un nombre suffisant de salles permettant la projection en numérique et en 3-D.

L'EFM 2012 aura marqué un autre bon point sur la question de son organisation pratique. Cette année, le Marché du film de Berlin a pu recourir aux services du Sony Center de la Potsdamer Platz et de sa salle CineStar : cette collaboration nouvelle aura permis de centraliser tous les points vitaux du European Film Market sur une seule et même zone. Cette réorganisation logistique est une initiative essentielle et symboliquement forte pour un marché dont l'objectif est de faciliter et multiplier les échanges entre professionnels.

À ce titre, l'EFM entend bien ne pas jouer le rôle d'une simple plateforme de relations juridiques, financières et commerciales entre les différents acteurs de l'industrie du cinéma. Pour la sixième année consécutive, le marché aura été l'occasion de conférences-débats sur les grandes questions actuelles du secteur. Producteurs, acheteurs et investisseurs ont été amenés à réfléchir ensemble sur l'importance grandissante du crowdfunding[+] NoteLe crowdfunding consiste à inclure directement le spectateur dans le financement des films qui le séduisent, à petite échelle.X [3] comme solution de financement à tous les niveaux de la vie du film (production, marketing ou distribution). Le colloque organisé par l'EFM sur trois jours a abordé deux autres grandes questions, celle des opportunités commerciales pour le cinéma non-anglophone à l'heure numérique et celle du rôle des marchés brésilien, russe, indien et chinois[+] NoteBRIC : Brasil, Russia, China and India.X  pour le cinéma international.

Si l'édition 2012 de l'EFM peut être présentée comme un succès, c'est aussi parce qu'elle aura permis de lancer ou relancer des initiatives importantes autour du documentaire et de la production indépendante. Un programme dédié à la production indépendante américaine, American Independents in Berlin, a été mis en place avec un espace bien identifié sur le salon de l'EFM. Il s'agit là, selon Beki Probst, d'un « autre signe que le marché se porte bien », puisque favoriser la sphère des indépendants revient à encourager des projets qui, souvent, sortent des sentiers battus et qui ne sont donc pas les plus aptes à gagner la confiance des investisseurs. L'initiative compte avec la participation de l'Independent Filmmaker Project (IFP) et du Sundance Institute (rattaché au fameux Festival du film de Sundance), deux références en matière d'aide et d'exposition de la production indépendante. Dans le champ du documentaire, les organisateurs de l'EFM ont valorisé la quatrième édition de leur opération Meet the doc, la plateforme d'échange des spécialistes de cette branche, en lui accordant un espace bien plus important sur le salon.

Si la presse spécialisée salue les initiatives bien pensées du dernier European Film Market de Berlin, toutes à même de donner les impulsions nécessaires au secteur du cinéma, la presse généraliste, pour sa part, a largement critiqué la compétition officielle du Festival. Le pays-hôte, l'Allemagne, a été le plus critique vis-à-vis de l'Ours d'or décerné au film Cesare deve morire (César doit mourir), des frères Taviani. Le magazine Der Spiegel a attaqué « un choix malheureusement très conservateur, au sein d'une compétition regorgeant de films à l'esprit jeune, engagé et politique », dénonçant un festival faisant du sur-place et incapable de donner une impulsion véritable aux nouveaux talents.


Bande-annonce officielle de Cesare deve morire, Ours d'or 2012

Le journaliste Andreas Borcholte, qui signe la critique publiée par Der Spiegel, incrimine directement un jury « sans courage », soumis à la sensibilité figée de son président, le réalisateur anglais Mike Leigh, et annonce « attendre avec impatience la prochaine Berlinale » et son renouvellement de juges. La critique peut sembler sévère, si l'on considère que, en soixante-deux ans d'existence, le Festival du film de Berlin a su donner la lumière qu'ils méritaient à de nombreux films. En 2011, la Berlinale était la première à consacrer le désormais ultra-primé film d'Asghar Farhadi, Une séparation, avec l'Ours d'or pour le film et les Ours d'argent du meilleur acteur et de la meilleure actrice pour l'ensemble des comédiens du film.

Dans le reste de l'Europe également, la note finale de la Berlinale 2012 n'a pas suscité l'enthousiasme. Du côté français, le journal Le Monde a constaté poliment que les récompenses « sont allées aux films qui correspondent le mieux à l'image traditionnelle du festival allemand : une manifestation soucieuse d'engagement politique, méfiante à l'égard des formes nouvelles ».

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  • 1. Internationale Filmfestspiele Berlin.
  • 2. Ed MEZA, « Probst bullish on the biz », Variety, 27-01-2012.
  • 3. Le crowdfunding consiste à inclure directement le spectateur dans le financement des films qui le séduisent, à petite échelle.
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