TNT : quels besoins en formation pour les télévisions africaines ?

Article  par  Bernard BROYET  •  Publié le 23.06.2015  •  Mis à jour le 02.05.2016
La migration des chaînes publiques africaines vers le tout numérique en juin 2015 est une opportunité pour elles, mais suppose une réflexion préalable sur l’organisation du paysage audiovisuel et les offres de programmes qui demandent des actions de formation adaptées.

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C’est demain, que l’ensemble des télévisions africaines doit passer au « tout numérique ». Bien qu’incertain encore dans plusieurs pays à la date prévue (2015-2020), l’objectif annoncé comme partout où le numérique a déjà remplacé un mode de diffusion en analogique, est le suivant : libérer des fréquences pour faciliter l’accès à Internet à très haut débit, multiplier le nombre de chaînes distribuées et améliorer leur qualité de réception.
 
Chaque pays devrait ainsi bientôt disposer de nouveaux bouquets numériques (ou multiplex) réunissant chacun de cinq à dix canaux, et proposer de nouveaux services interactifs. Cette transformation du paysage audiovisuel nécessite de repenser son encadrement et sa réglementation, et va générer de nombreux besoins en savoir-faire et, donc, en formations.

Un paysage audiovisuel à repenser

Ce passage au tout numérique offre une opportunité sans précédent de repenser les conditions dans lesquelles doivent être organisées les offres de services en radio, télévision et Internet dans chacun des pays concernés et de développer des synergies entre supports de diffusion.
Il demande une réflexion préalable sur l’architecture des réseaux terrestres analogiques existants et les choix politiques à faire en matière de couverture nationale pour la fourniture de ces différents services. Il suppose que des arbitrages soient rendus pour ce qui concerne notamment l’attribution et la gestion des fréquences, et les normes techniques à appliquer, en particulier pour la diffusion. Il suppose également que des choix soient faits entre services payants et services gratuits entre, offre nationale, régionale ou locale.
 
Le passage au numérique des télévisions africaines va demander la mise en place d’un cadre réglementaire et législatif adapté, qui devra permettre en particulier de garantir la disponibilité sur le marché de nouveaux récepteurs adaptés aux normes TNT, de définir les modalités d’attribution de fréquences à des opérateurs nationaux et étrangers, et les obligations qui seront faites aux opérateurs de bouquets de reprendre les chaînes publiques. Il devra en outre instaurer une véritable déontologie des contenus. Il sera aussi l’occasion de séparer les activités de diffusion qui resteront contrôlées par l’État, des activités d’édition des chaînes publiques ou privées.
 
 Les autorités politiques africaines devront tenter de se prémunir contre la domination des GAFA  Le numérique va également faciliter le développement de nouveaux services interactifs nationaux et panafricains et les autorités politiques africaines devront tenter de se prémunir contre la domination des Apple, Google, Amazon, Facebook, Netflix ou Youtube qui génèrent une consommation de programmes individuelle et « sur-mesure ». Déjà en Europe, il se vend près de trois fois plus de smartphones, tablettes et ordinateurs que de téléviseurs. Rappelons que la téléphonie mobile connaît aujourd’hui un taux de pénétration de 70 % sur le continent africain !
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Les chaînes publiques africaines : une offre de contenus à améliorer

L’offre télévisuelle des chaînes africaines est pauvre en contenus nationaux, en particulier dans les pays francophones. Les financements dont sont dotées les télévisions publiques sont généralement peu élevés et ne leur permettent pas de mettre en place une programmation très ambitieuse. L’augmentation des ressources financières des chaînes publiques est donc une condition essentielle de leur survie dans le contexte de vive concurrence que va générer le numérique, en particulier avec des chaînes étrangères. Leur financement doit être assuré par l’État pour la réalisation de leurs missions de service public et le principe de l’instauration d’une contribution annuelle des téléspectateurs doit leur permettre de couvrir une partie importante de leurs dépenses, et de planifier l’évolution de leurs activités sur des bases pluriannuelles.
 
Premier impératif : pour toucher le plus grand nombre de téléspectateurs, les chaînes publiques doivent améliorer la couverture du territoire national, notamment dans les zones rurales. Cela suppose le développement de réseaux d’émetteurs qui vont sans doute constituer l’essentiel des lourds investissements nécessaires à la transition numérique. (Déployer la TNT dans des zones rurales généralement étendues coûtera cher et restera difficile à rentabiliser. L’utilisation de satellites pour relayer dans ces zones le signal TNT pourra utilement être envisagée).
 
Le développement de chaînes thématiques nationales publiques n’est envisageable qu’à des conditions économiques très favorables. Il sera facilité par des échanges entre diffuseurs africains et par des accords avec des opérateurs internationaux. À titre d’exemple, la CRTV, l’organisme public camerounais de radio-télévision, doit lancer prochainement une chaîne jeunesse avec le soutien du groupe Lagardère selon un modèle économique (coûts d’investissement faibles) qui pourrait êtrereproduit. Ce projet se distingue de Gulli Africa qui doit faire partie de l'offre payante de Canalsat Afrique. Si la grille est inspirée de Gulli, elle doit être constituée a minima de 25 % de productions africaines.
 
 Les chaînes doivent apprendre à connaître les attentes des téléspectateurs  Ces chaînes doivent aussi apprendre à innover et d’abord à mieux connaître les attentes de leurs téléspectateurs en matière de programmation et de contenus de programmes ; elles devront tenter d’y répondre mieux par une amélioration qualitative et une diversification de leur offre. Leur traitement de l’information, confronté à la concurrence de nouvelles chaînes, va devoir être davantage professionnalisé et mis au service des téléspectateurs en toute indépendance des partis politiques et de l’État.
 
Le contenu des programmes des chaînes publiques devra refléter davantage leur mission citoyenne (favoriser l’expression des différents courants politiques, économiques, sociaux et philosophiques du pays), protéger leur identité culturelle, et tenir compte de l’appétence des téléspectateurs pour des contenus de proximité (la création de chaînes nationales à vocation patrimoniale pourrait constituer une alternative économique au développement de chaînes régionales). Les programmes à contenus internationaux devront être traités par ces chaînes sous un angle particulier répondant plus spécifiquement aux attentes des publics nationaux.
 
Les audiences vont devoir être mesurées régulièrement, aussi bien quantitativement que qualitativement. Un rapprochement de tous les éditeurs de programmes concernés avec les agences de publicité et les principaux annonceurs semble devoir s’imposer pour faciliter la réalisation de campagnes de mesures régulières qui devront faire autorité. Déjà, TNS-Sofres et Médiamétrie proposent des campagnes ciblées sur certains pays francophones et d’autres organismes, tels que GFK et Nielsen, interviennent également en zones anglophones. Une vague de mesures doit être lancée en 2015 dans les capitales de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Cameroun et de Madagascar. Médiamétrie développe pour ce type d’action une stratégie de partenariat avec des opérateurs africains. Le passage à la TNT pourrait peut-être à terme autoriser l’exploitation de données d’audiences récupérées directement sur les décodeurs équipés de puces électroniques.
 
La commercialisation des espaces publicitaires des chaînes publiques demande également à être professionnalisée et doit permettre de démontrer aux annonceurs que leurs investissements en télévision ont un impact fort auprès de leurs publics cibles. Les écrans publicitaires doivent être mieux valorisés en fonction des audiences. Dans ce domaine, il apparaît que dans certains pays anglophones comme l’Afrique du Sud et le Kenya, les télévisions sont engagées dans des processus de commercialisation comparables en technicité à ceux des télévisions européennes.
 
 Le développement d’une véritable industrie africaine des programmes s’impose  Même s’il est important que les chaînes conservent des capacités de production, le développement d’une véritable industrie africaine des programmes s’impose à un moment où les besoins en contenus nationaux vont sans doute exploser. Les pays africains doivent encourager le développement d’un secteur indépendant de la production audiovisuelle, capable de produire des programmes de flux et de stock à des conditions économiques plus favorables qu’aujourd’hui. Produire plus, mieux et moins cher est désormais possible comme l’a montré le Nigeria qui en quelques années est devenu le deuxième producteur mondial de séries et fictions.
L’Afrique francophone devra aussi se doter de dispositifs de distribution de programmes inter africains plus performants.
 
Toutes ces améliorations devront s’appuyer sur des formations spécifiques, permettant aux métiers concernés dans tous ces secteurs de s’adapter aux nouveaux besoins générés par le passage au numérique.
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Des besoins en formation prioritaires

Sans prétendre être exhaustif dans l’analyse des besoins en formation des télévisions publiques africaines, on peut légitimement citer plusieurs objectifs prioritaires.
 
 
 
Les actions de sensibilisation aux enjeux réglementaires, au droit de l’audiovisuel et du numérique (droits d’auteur, droits voisins droits à l’image, les risques juridiques liés à l’exploitation de contenus, droit de l’Internet…), notamment à destination de dirigeants politiques, de hauts fonctionnaires attachés aux ministères concernés par la transition numérique, et de dirigeants de structures de l’audiovisuel.
 
  Les actions relatives à la stratégie et au management des contenus avec, en particulier, l’élaboration d’une politique éditoriale, la construction de la programmation, l’habillage d’une chaîne et les bandes annonces…. La gestion des archives audiovisuelles constitue pour les responsables d’antennes un enjeu.
 
  Les actions visant à améliorer l’écriture et la réalisation d’œuvres audiovisuelles (émissions de flux, projets de fictions, documentaires) et les actions relatives à la gestion des productions..
 
  Les actions destinées à la professionnalisation des journalistes avec, en particulier, la pratique de l’interview, la réalisation de reportages et le journalisme multimédia..
 
  Les actions de formation à destination des ingénieurs et techniciens qui devront maîtriser toute la chaîne du numérique. Ces actions sont d’autant plus nécessaires que le passage au numérique va imposer une amélioration de la qualité des signaux image et son et une modernisation des processus de fabrication..
 
  Des actions de formation liées à la valorisation et à la commercialisation des antennes (en particulier, la vente d’espaces publicitaires), ainsi qu’à l’interprétation et à l’exploitation des résultats des mesures d’audience. Les modalités de vente d’espaces publicitaires vont devoir être professionnalisées afin que les recettes découlant de ces actions puissent être plus efficacement affectées au seul développement des chaînes.
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Comment organiser les formations ?

Les télévisions publiques africaines ne disposent ni de véritables budgets de formation, ni d’une hiérarchisation suffisante de leurs besoins. Elles restent souvent tributaires pour ce type d’actions d’agences publiques gouvernementales, européennes ou nord-américaines, avec lesquelles elles mettent au point des programmes d’assistance formatés selon leurs besoins de développement et leur environnement technologique et concurrentiel. CFI (Agence française de coopération médias) illustre bien ce qui peut être fait en la matière avec ses interventions portant aussi bien sur le management, la gestion des contenus, les problèmes techniques à surmonter que sur le traitement de l’information.
CFI, dont les moyens budgétaires sont en baisse constante depuis quelques années, est en concurrence directe sur ce créneau avec d’autres acteurs, tels que la BBC, la Deutsche Welle ou Internews [+] NoteInternews est une ONG qui œuvre pour le développement des médias indépendants, pour la liberté d’expression et l’accès libre à une information diversifiée de qualité X [1], qui sont également très présents en Afrique. La mission de CFI est pourtant jugée importante par les éditeurs publics de télévision africains.
 
L’Ina, de son côté, propose un catalogue de formations dont la réputation est depuis longtemps bien établie. L’Institut aurait intérêt à développer une stratégie de partenariat avec des structures de formation établies en Afrique. Des sociétés de formation africaines aux métiers de l’audiovisuel commencent en effet à acquérir une certaine notoriété. C’est le cas en particulier de la société Ipmica au Sénégal, de l’Institut « Imagine » et des écoles Isis au Burkina, Écran au Togo, Isma (Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel) au Bénin, Iftic (Institut de formation aux techniques de l’information et de la communication) au Niger, ainsi que de la prestigieuse école de cinéma de Jos au Nigeria et de l’Institut Nafti (National Film and Télévision Institute) au Ghana, véritable référence en Afrique anglophone.
 
Les acteurs publics français  pourraient utilement s’inspirer de nouvelles initiatives et offrir de nouveaux services en e-learning. L’initiative prise par Rue89 qui propose désormais un « Massive Open Online Course » (Mooc) — le premier en langue française sur le journalisme numérique — mérite d’être prise en considération. Son initiative vise à former, via Internet, des étudiants et des professionnels aux meilleures pratiques du journalisme numérique et à former des spécialistes des réseaux sociaux en les sensibilisant en particulier aux enjeux de la sélection des sources et au contrôle des contenus (ce type d’initiative doit pouvoir être étendu à d’autres métiers de l’audiovisuel).
CFI et l’ESJ (École supérieure de journalisme de Lille) ont, de leur côté conçu un site Internet dédié à la formation professionnelle de journalistes dans le monde entier.
 
On peut enfin imaginer que les chaînes françaises présentes en Afrique (en particulier TV5 Monde, Canal+ et France 24), et l’ensemble des acteurs internationaux ayant l’ambition de participer au développement de la TNT sur ce continent, se voient imposer des obligations en matière de production africaine. Ces obligations pourraient constituer une contrepartie à l’intégration de ces chaînes dans des multiplex TNT nationaux, (et plus naturellement encore pour celles qui bénéficieront du dispositif de « must carry »). Elles pourraient se traduire par des engagements précis que ces chaînes devraient prendre en faveur du développement de coproductions impliquant des structures africaines et la formation d’experts africains dans les métiers de la production-réalisation aux standards internationaux. Ces engagements pourraient être complétés par l’introduction de quotas d’œuvres d’origine africaine dans les volumes diffusés par ces chaînes.

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Crédits Photos :
- TV Tower / Magalie L'Abbé / Flickr
- e-nexus / Flickr
- Getting the shot / Krosinsky / Flickr

 
À lire également dans le dossier « Les télévisions africaines au défi de la TNT » : 
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  • 1. Internews est une ONG qui œuvre pour le développement des médias indépendants, pour la liberté d’expression et l’accès libre à une information diversifiée de qualité
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