Télévision : de la libération de la parole à une parole sous surveillance | InaGlobal

Télévision : de la libération de la parole à une parole sous surveillance

Article  par  François JOST  •  Publié le 09.04.2018  •  Mis à jour le 09.04.2018
Quelles sont les limites du dicible à l’ère numérique ? Peut-on rire de tout ? S’il n’est pas évident de répondre à ces questions, revisiter les prises de parole très libres des années 1980 à la TV est révélateur des évolutions de la liberté d’expression en France.

Sommaire

Le 2 janvier 1982, lors d’un numéro passablement agité de l’émission Droit de réponse, sur lequel je vais revenir, l’humoriste Jacques Sternberg, lançait dans un brouhaha indescriptible : « On n’a plus le droit de rire en France ! »
 
Treize ans plus tard, l’animateur Patrick Sébastien, après avoir déclenché un scandale en chantant Casser du noir sur l’air de la chanson de Bruel Casser la voix avec la voix de Jean-Marie Le Pen dans son émission Osons (23 septembre 1995), se plaint d’une régression de la liberté d’expression : « Il y a un énorme problème maintenant avec la télévision, c’est que l’on est en train de tout régir et de tout interdire. » [+]

 
NoteDaniel PSENNY, « On gomme les espaces de liberté ». « Patrick Sébastien s’affirme antiraciste et dénonce un retour à l’ordre moral » ; « Osons », Libération, 25 septembre 1995 ».X 
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Aujourd’hui, des propos du même genre sont monnaie courante : qu’il s’agisse de condamner une épreuve de Fort Boyard ayant pour décor une cellule capitonnée d’hôpital psychiatrique ou la main posée sur la cuisse d’une invitée par un animateur spécialiste de la provocation, les condamnations prolifèrent sur les médias et les réseaux sociaux, soulevant aussitôt des inquiétudes sur la réduction du dicible à l’ère numérique : peut-on rire de tout ? Peut-on dire ce que l’on pense sans se faire « basher » ? sont des questions récurrentes.
 
Cette périodique dénonciation d’une restriction de la liberté de parole témoigne-t-elle d’un simple sentiment, d’une impression sans réel fondement objectif ou, au contraire, est-elle le symptôme de moments de crise, pendant lesquels, effectivement, la liberté d’expression régresse ? Ce qui signifierait que, dans la période précédente — « avant », comme on dit —, on pouvait tout dire ou, au moins, dire plus. Pour le chercheur, la réponse n’est pas simple. Autant il est facile de repérer les émissions qui ont fait scandale, autant il est difficile de pointer celles qui, justement, n’ont pas fait de vagues malgré des propos qui nous choqueraient à présent. Un brin d’intuition fondée sur une connaissance de l’histoire de la télévision est nécessaire pour démarrer l’enquête.
 
On entend souvent dire à propos d’une séquence d’un programme passé : « On ne pourrait plus faire ça à la télévision aujourd’hui. » Mais qu’en sait-on ? Comment l’affirmer avec certitude ? Pour réduire la part de subjectivité inhérente à de tels jugements, j’ai décidé d’adopter une méthode comparatiste, en rapprochant des émissions passées et actuelles, comparables sous quelque aspect ou, au contraire, sans commune mesure. Je prendrai dans cet article trois étalons : la représentation de thèmes ou de modes d’énonciation très sensibles pour la censure, comme le sexe et l’humour (que montre-t-on ? Que dit-on ? De quoi rit-on ?) ; les dispositifs de programmes appartenant au même genre télévisuel (comment met-on en scène la parole ?) ; la programmation (dans quelle tranche horaire peut-on montrer tel ou tel spectacle ?).

Dans la tête des femmes d’hier

Flashback. Mercredi 21 novembre 1984, Antenne 2, 22 heures. Des femmes répondent à des questions comme « que remarquez-vous en premier chez un homme ? » ou « que serait une pornographie pour femme ? », avant d’aborder celle qui les résume toutes : « Avez-vous des fantasmes ? ». Les réponses à cette dernière interrogation ne laisseront pas d’étonner le téléspectateur et la téléspectatrice de 2018. L’une, « étudiante à l’Institut catholique », confie sans hésitation et à visage découvert qu’elle a des fantasmes de viol, des fantasmes de groupe, « seule avec plusieurs hommes ». Une autre rêve de partager l’expérience de copines qui ont su « remettre un homo dans le droit chemin ». Une troisième se voit « en tailleur Chanel et puis en dessous en guêpière noire comme une pute de la rue Saint-Denis » ; une autre encore « aimerait être esclave, obéir » et se demande si des hommes vont lui écrire à la suite de l’émission pour lui dire « J’aimerais être ton maître ».

Enfin, une dernière ose ce propos : « Comme beaucoup le savent, il y a déjà beaucoup de femmes… on aime bien le viol. C’est malheureusement… C’est pour ça que, parfois, il est très difficile de savoir si c’est un viol voulu ou un viol malencontreux. Il y a aussi la secrétaire sur les genoux de son directeur, c’est quelque chose de très classique aussi, beaucoup de nanas fantasment avec leur patron. Il y a la balade, la rencontre de l’inconnu, l’imprévu, trois ou quatre ou un seul, ça dépend de l’appétit… ça, c’est les fantasmes. La femme, elle est assez maso, elle aime bien se prendre une bonne trempe de temps en temps. » Celle qui cherche son maître rajoute qu’elle aimerait bien être entraînée au fond d’un bois par un inconnu pour être violée. Pour finir, l’étudiante déplore de ne pas pouvoir parler librement et d’avoir toujours peur d’être traitée de « salope » par ses amants, les hommes ayant trop de principes « vieille France », étant « trop coincés ».

Cette dernière remarque témoigne du fait que cette séquence intitulée  « Fantasmes féminins », dans l’émission Moi Je (Antenne 2, 21 novembre 1984), libère la parole des femmes qui y participent en leur permettant de s’exprimer sur un sujet réservé jusqu’alors essentiellement aux hommes. Comment serait reçu aujourd’hui cet éloge du viol, tout fantasmatique qu’il soit ? Ce qui est sûr, c’est qu’à l’époque, il relève d’une revendication féministe. L’identité des deux auteurs de ce reportage crédités au générique est d’ailleurs révélatrice : si le journaliste qui a fait les interviews est un homme, la réalisation en a été confiée à une femme. Pas n’importe laquelle : Christine Lipinska, cinéaste qui adaptera en 1993 Le Cahier volé, d’après l’éditrice féministe et romancière Régine Desforges qui a milité pour le droit des femmes à s'assumer seules, y compris dans l’homosexualité.
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Un rire dérangeant

25 Janvier 2016. Touche pas à mon poste, diffusée sur C8. Un invité de l’émission de Cyril Hanouna a le choix entre recevoir le contenu d’un bol de nouilles dans son caleçon ou remplir lui-même celui d’un des chroniqueurs. Il opte pour la seconde solution et choisit Matthieu Delormeau, chroniqueur de l’émission, dont le public scande le nom. Ce dernier est ensuite obligé de s’asseoir par l’animateur, qui peut enfin clamer l’illustration d’une expression grossière que l’on devine et qui a motivé toute la séquence. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) est saisi par de nombreuses plaintes de téléspectateurs.
 
Flashback. France 3, dimanche 21 octobre 1984, 20h07. Claude Piéplu, assis à un bureau, la pipe à la main, s’adresse à la caméra :
 
« Vous avez toujours rêvé d’être martyr chrétien mais vous n’êtes jamais passé à l’acte. Pourquoi ? Vous êtes trop douillet ? Vous n’avez pas la foi ? Vous avez peur du ridicule ? Un test simple permet de savoir si vous pouvez réaliser votre rêve : devenir martyr chrétien. Vous achetez un bon homard vivant d’environ un kilo. Et vous le mettez dans votre slip avant de vous rendre à l’office du soir. Si, ému par le pauvre qui mendie sur les marches de l’église, vous lui donnez votre homard, c’est bien, le pauvre sera heureux, mais vous n’aurez plus mal. Vous êtes peut-être un saint mais pas un martyr. Vous marquez moins 30 parce que je suis gentil. Par contre, si vous avez conservé le homard et qu’en entrant dans l’église vous ne pouvez pas vous empêcher de vous asseoir dans le bénitier pour éteindre le feu qui embrase votre fessier, vous marquez 12 parce que vous êtes propre, mais moins 15 parce que l’eau bénite a converti le homard qui ne vous pince plus. Essayez quand même de lui tendre l’autre fesse. En revanche, si vous réussissez à tenir juste à la fin de la messe avec le crustacé dans votre caleçon sans une seul fois crier « nom de Dieu », c’est que vous êtes un vrai martyr chrétien. Ou alors c’est que vous avez triché : vous avez fait cuire le homard avant de le mettre dans votre pantalon. Alors, là, vous allez direct en enfer. Allez hop ! Faut pas pousser quand même ! »
 
Si dans les deux sketches il est aussi question de mettre quelque chose dans un caleçon, deux différences de taille les séparent. La première, bien sûr, tient au mode de représentation : la « blague » d’Hanouna passe par un geste réel, qui met en cause directement la dignité d’une personne, tandis que le sketch de Merci Bernard — c’est le nom du programme dans lequel elle s’insère — est d’abord une production verbale, qui n’appelle pas un passage à l’acte. Cela atténue sans doute sa provocation. En revanche, le « test » de Piéplu n’est pas un simple bizutage pour le plaisir d’un jeu de mots, c’est un discours que d’aucuns pourraient considérer comme blasphématoire dans la mesure où l’on se moque de l’idée même de martyr chrétien. La plaisanterie rappelle ce dessin de Reiser dans l’une des premières livraisons d’Hara-Kiri où l’on voit deux lions dans une arène, dégoûtés, qui se plaignent : « Encore du chrétien ! » Cette filiation n’est guère étonnante quand on sait que l’un des deux auteurs de ce « test » est Roland Topor, qui a rejoint le magazine dès ses premiers numéros (l’autre est Jean-Michel Ribes). Ce mélange d’absurde et d’humour noir teinté de sadisme règne sur l’ensemble du programme et ferait sans doute aujourd’hui grincer des dents plus d’un internaute.
 
Plus encore, sans doute en voyant le sketch suivant celui que je viens de décrire et qui montre l’ancêtre des voitures automobiles dans Paris : le « char à femmes nues ». Quatre « belles filles » en tenue d’Ève poussent une charrette dans une rue, tandis qu’une voix commente un plan de leurs fesses : « Dernière image émouvante et déjà anachronique d’une époque qui s’enfuit dans le temps. Adieu, l’âge d’or ! ». Force est de constater que ce genre d’émission à sketchs « bêtes et méchants » a disparu au tournant des années 1990 avec Palace (diffusée sur Antenne 2), du même Jean-Michel Ribes.
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De la libération de la parole à la logique du spectacle

Pilier d’Hara-Kiri, le professeur Choron, apparaît dans toute émission provocante pendant trois décennies. Il accompagne Jean-Christophe Averty dans Les Raisins verts, Ribes dans Merci Bernard et on le retrouve dans une émission consacrée à la mort de Charlie Hebdo, qui appartient à cette catégorie des dispositifs aujourd’hui impossibles : Droit de réponse, animée par Michel Polac et diffusée le 2 janvier 1982, en prime time, comme on ne dit pas encore à l’époque. Le plateau ressemble, selon le décorateur, à un « club à l’anglaise ». Vingt à trente personnes sont réparties autour de tables disposées dans un joyeux désordre. On fume, on boit de l’alcool. Chacun prend la parole sans attendre qu’on la lui donne. La rédaction du défunt journal est là au complet. Cavanna prend la parole et « engueule ceux qui aiment Charlie Hebdo et ne l’achètent pas souvent ». Pendant ce temps, Serge Gainsbourg gonfle un ballon à la forme phallique et se le met à hauteur du bas ventre. Il ne cessera par la suite de le faire couiner pour ponctuer ou ridiculiser les propos qui seront tenus.
 
Polac demande ensuite leur avis à des lycéens, qui trouvent le journal dépassé. Choron se lève et interpelle l’animateur : « Pourquoi tu invites des lycéens qui n’ont rien à dire. Ça ne veut plus rien dire les lycéens. C’est des merdeux, des trous du cul, des cons ! C’est rien du tout, c’est les mots de ma grand-mère ! »
 
Dominique Jamet, qui est à l’époque journaliste au Quotidien de Paris, prend la parole pour défendre la presse en danger. Des insultes fusent : « Espèce de con ! », « Vous déconnez sans arrêt ! » Choron se lève pour venir parler à la caméra. Les lycéens enfoncent le clou : « Des vieux qui s’apitoient sur un journal de vieux ! » Gainsbourg râle. Mais le pire est à venir : Jean Bourdier, journaliste de Minute, prend la parole, se fait traiter de « salope » par Siné. Polac, complètement dépassé, envoie un dessin animé pour calmer le jeu.
Après que Sternberg a proféré la phrase citée en introduction sur l’impossibilité de rire en France, Pierre Desproges fait quelques plaisanteries pour finir, dont celle-ci : « Comme disait Himmler en visitant Auschwitz sous une pluie battante : “Ne boudons pas notre plaisir”. » Valérie Mairesse lance une pique à Gainsbourg qui réplique « Elle veut se faire taper la gueule ! », tandis que Renaud conclut l’émission en s’en prenant aux « lycéens de merde » qui viennent nous dire « Nous, on a des valeurs morales, il faut les respecter, Auschwitz et tout, c’est vachement sérieux […] la liberté d’expression, j’ai jamais été pour. »
 
Ce programme concentre bon nombre d’éléments aujourd’hui interdits ou « objectionnables », si l’on peut dire. Interdits : les cigarettes et, a fortiori, la pipe que fume Polac, l’alcool depuis la loi Evin de 1992. Objectionnables : la plaisanterie de Desproges, renforcée par la moquerie de Renaud sur le côté sérieux des discours sur Auschwitz, la menace de Gainsbourg, qui, quoique dite sur le ton de la plaisanterie, pourrait être vue comme une incitation à la violence envers les femmes, à l’ère (décembre 2017) où un animateur est renvoyé d’une chaîne pour avoir raconté une histoire drôle (ou qui se voulait drôle) à propos de cette violence.
 
Si l’on veut prendre toute la mesure de la provocation du dispositif de l’émission, il faut la comparer avec un autre talk-show dont Polac n’est plus l’animateur, mais où il tient une place de choix : celle de chroniqueur critiquant les productions des invités, ce qu’on appellera par la suite un sniper. Bien avant Éric Naulleau, c’est, en effet, lui qui jouait ce rôle au côté d’Éric Zemmour dans On n’est pas couché, lancé le 16 septembre 2006 sur France 2, en seconde partie de soirée et non plus en prime time comme dans Droit de réponse (disparu en 1987).
 
Changement de décor. Au désordre des tables succède un plateau géométriquement ordonné : trois bureaux-comptoirs en cercle pour les invités, au milieu d’une arène de spectateurs. Alors que toute personne présente dans le studio de Droit de réponse était un intervenant potentiel, à présent les rôles sont clairement délimités entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Le silence règne, interrompu par des applaudissements signalant les moments où celui qui parle a marqué un point face à son adversaire. Cette logique du spectacle est accentuée par la distance qui sépare les coulisses et la scène, soulignée par un long tapis qui, pour n’être pas rouge, n’a rien à envier à ce signe honorifique. La présence des snipers, qualifiés pour juger de n’importe quel sujet (roman, essai, politique, chanson, etc.), indique clairement que la relation verticale s’est substituée à l’horizontalité des prises de parole de Droit de réponse. Les rappels à l’ordre de Laurent Ruquier sont autoritaires et à l’opposé du programme des années 1980, comme il le souligne dans ce premier numéro : « Tout le monde parle en même temps, on se croirait chez Polac il y a 20 ans ! »
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Une parole sous surveillance

Les émissions citées dans cet article ont toutes été diffusées entre 1982 et 1986. Trouverait-on une autre époque où se rencontrerait une telle remise en cause des normes du montrable, du dicible et du risible ? Sans doute pas. L’arrivée de la gauche au pouvoir, dont le slogan était « Changer la vie », aura entraîné pendant quelques années à la fois une libération de la parole sur des sujets tabous, l’accès à des territoires jusque-là inexplorés, comme l’imaginaire féminin, et des formes télévisuelles qui disparaîtront peu après. Avec la cohabitation de 1986 et la privatisation de TF1 qui en résulte, les chaînes ont l’obsession de diffuser des Least Objectionable Programs, qui ne heurtent pas la famille réunie autour du poste, ni par leurs thèmes ni par leur ton.
 
Il est arrivé dans les années 1980 que la représentation nationale se mêle de fixer les limites du représentable. Ce fut le cas en 1983, quand Psy-show – première mise en spectacle de l’intimité – fut diffusée. Un député (Bernard Cousté) interpella le ministre de la Communication, George Fillioud, à l’Assemblée nationale pour dénoncer « une télévision scandaleuse, une télévision thérapeutique de la sexualité maladive ».
Aujourd’hui, la donne a changé. Si un propos dérange une partie de la population, celle-ci le fait savoir immédiatement par les réseaux sociaux, formulant parfois des jugements sans appel, susceptibles de ruiner la réputation d’une personne — animateur, chroniqueur ou invité — qui a tenu un propos allant à l’encontre de la doxa du moment.
 
Si le fait que chacun peut donner son avis sur tout grâce à ces sites de partage de la parole peut être vu comme une « démocratisation », on peut craindre que ceux qui s’écartent des discours dominants se taisent par une sorte de principe de précaution. Il ne faudrait pas qu’au sentiment d’être mal représentés par les politiques, qu’ont aujourd’hui beaucoup de citoyens, s’ajoute celui d’être mal représenté par des « twittos » qui dicteraient ce que doit être la norme acceptable et qui pèseraient sur le dicible et le montrable. Rappelons que, pour la Convention européenne des droits de l’homme, la liberté d’expression vaut aussi bien pour les « informations » ou les « idées inoffensives ou indifférentes » que pour « celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ».


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Crédit photo : François Cavanna et Renaud/capture écran de l'émission « Droit de réponse », le 2 janvier 1982/archives INA
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  • 1. Daniel PSENNY, « On gomme les espaces de liberté ». « Patrick Sébastien s’affirme antiraciste et dénonce un retour à l’ordre moral » ; « Osons », Libération, 25 septembre 1995 ».
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