El Puntero : quand la politique booste la fiction

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 07.11.2011  •  Mis à jour le 08.11.2011
El Puntero
[ACTUALITÉ] Depuis six mois, l'Argentine s'enthousiasme pour une série qui distille, dans un exercice de fiction, des préoccupations politiques à l'actualité brûlante. Retour sur un moment de télévision atypique.
Diffusée tous les mercredis à 23 heures sur le petit écran argentin, la série de politique-fiction El Puntero, produite par Pol-ka, fait depuis six mois les belles heures de la chaîne El trece, également connue sous le nom de Canal 13. Le téléspectateur est invité à suivre le quotidien d'un puntero, un délégué de quartier qui joue le rôle de médiateur entre les habitants de zones défavorisées (des « villas miserias » situées en périphérie de la capitale) et les pouvoirs publics au sens large (des instances médicales à la mairie, en passant par les services de police, entre autres). Le programme a frappé fort dès sa première diffusion, le 15 mai, 2011, puisqu'il a détrôné – avec 17,8 points de part d'audience – le programme-phare du dimanche soir, Caiga quien caiga, CQC en version raccourcie ( « Que tombe celui qui doit tomber »), une revue satirique de l'actualité politique, culturelle et sportive proposée par la chaîne Telefe. Dans ce jeu d'opposition, c'est la politique traitée avec sérieux (El Puntero), qui l'a emportée sur la politique abordée avec légèreté (CQC). En effet, si El Puntero place les choses dans un cadre de divertissement - celui de la série télévisée - la fiction de Canal 13 se situe davantage sur le terrain du sérieux : les sujets abordés correspondant à des questions de société très actuelles. Si Caiga quien caiga a aussi un côté sérieux, dans la mesure où les sujets traités correspondent à des faits réels (le programme présente des événements de la semaine écoulée), le ton retenu est celui de l'humour et de la dérision. Depuis son entrée réussie, El Puntero a maintenu le cap du succès : après la diffusion des vingt premiers épisodes, la série affichait une moyenne de 18,1 points de part d'audience, un chiffre plus que satisfaisant pour un programme de fiction, telenovelas et unitarios[+] NoteUne série est qualifiée d'unitario ou « unitaire » quand un seul épisode est diffusé par semaine. Pour ses premiers mois de diffusion, El Puntero n'entrait pas dans cette catégorie, puisqu'un épisode était proposé le mercredi et un autre le dimanche, à 23 heures.X [1] confondus. En octobre, c'est avec 19,1 points de part d'audience, moyenne mensuelle du programme, que El Puntero gagnait le titre de série la plus regardée du mois, pour la catégorie unitario. Notons qu'en  l'espace de six mois à l'antenne, jamais le programme n'est passé sous la barre des 17 points de part d'audience.
 
L'arrivée de la série en pleine période électorale – élections présidentielles et législatives – a  soulevé une question simple : le climat politique fort a-t-il conditionné positivement les spectateurs pour accueillir avec enthousiasme une série de politique-fiction ? Les données d'analyse concrètes manquent. Toujours est-il que, passé le temps des élections (l’élection présidentielle s'est résumée à un seul tour, le 23 octobre 2010 avec la réélection directe de Cristina Fernandez de Kirchner), le programme n'a pas perdu son public : malgré une baisse de deux points de part d'audience entre le mercredi suivant les élections et le mercredi les précédant, de 17,7 à 19,7, El Puntero se maintient dans sa moyenne.


Libertad y Miguel, un amor prohibido / ElPunteroTV channel Youtube

Si la série puise sa force dans une sorte de sensibilité politique du public, il est probable que l'élément décisif soit, bien plus que l'échéance à court terme d'une élection importante, le choix de mettre en relief des problèmes de fond qui pèsent depuis longtemps sur la société argentine. Pour de nombreux analystes, la série trouve son public non seulement en évoquant ces problèmes de tous les jours (se procurer de l'argent liquide, obtenir une aide alimentaire, inciter la mairie à examiner avec justice une requête) mais aussi en reproduisant, à un échelon inférieur, celui de la banlieue, les schémas de corruption et d'arrangements illicites que suivent les hautes sphères du pouvoir. Dans la fiction, « El Gitano », comme est surnommé le personnage principal, Pablo Aldo Perotti – puntero œuvrant au niveau du quartier de la Villa 31, au Nord de Buenos Aires – n'emprunte les chemins de l'illégalité et ne s'arrange avec les malfrats que lorsque cela s'avère nécessaire, pour le bien de la communauté qu'il est chargé de défendre. La revue Écrans surnomme à juste titre le puntero  « Robin des bidonvilles ». L'analyse de Laura Ventura, pour le quotidien argentin La Nación, n'est pas différente : « Le personnage de Perotti [le puntero] est plus proche du saint que du démon et incarne apparemment le meilleur côté du travail du puntero, une créature née dans le peuple et aux origines conservatrices ». Selon les détracteurs du programme, la série serait un miroir déformant de la réalité, les punteros passant bien plus souvent du mauvais côté pour tirer un confort personnel de leur position de « maître de quartier ». Le Figaro évoque lui aussi cette vision « stéréotypée ». Les critiques se demandent si la série ne manquerait pas d'un certain réalisme, ou du moins d'une certaine honnêteté. Réagissant à ces critiques, le créateur de la série, Marc Segade, insiste sur le fait qu'il ne s'agit « que d'une fiction ».


L'analyse du phénomène via les répercussions sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter semble aller dans le sens de cette réponse : El Puntero est un objet de fiction, un exercice de divertissement, pas un prétexte politique. On compte pas moins de cinq pages dédiées sur Facebook, la plus importante rassemblant 131 236 membres au 3 novembre 2011. S'ajoutent plus de 10 000 followers sur le compte Twitter mis en place par la chaîne El trece. À en croire le public qui s'exprime sur ces réseaux sociaux, c'est l'exercice de fiction pure qui aurait les faveurs du public : il n'est pas question de débattre des sujets de société abordés dans la série. Les messages postés et échangés portent, très majoritairement, sur les relations inter-personnages : le puntero a rendu visite à une jolie femme, le puntero sort de prison, le puntero se marie... Aussi fictive soit la trame de la série de Marc Segade, les scénaristes accrochent tout de même leurs histoires au réel en invoquant des fantômes du passé historique et des grandes figures du pouvoir en place, la famille Kirchner bien en tête. C'est sans doute là ce qui fait de El Puntero un objet télévisuel bien à part. Parmi les grandes séries de politique-fiction qui ont marqué le petit écran, à l'image de la série américaine The West Wing, qui explorait les couloirs de la Maison Blanche aux États-Unis, toute référence à des noms connus est en général laissée de côté.

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Crédits photos : El Puntero, visuel officiel, El trece

  • 1. Une série est qualifiée d'unitario ou « unitaire » quand un seul épisode est diffusé par semaine. Pour ses premiers mois de diffusion, El Puntero n'entrait pas dans cette catégorie, puisqu'un épisode était proposé le mercredi et un autre le dimanche, à 23 heures.
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