Audiovisuel public : comprendre les enjeux de la votation suisse | InaGlobal

Audiovisuel public : comprendre les enjeux de la votation suisse

Article  par  Pauline PORRO  •  Publié le 20.02.2018  •  Mis à jour le 20.02.2018
 Alors que le débat fait rage en France sur l’avenir de l’audiovisuel public, nos voisins helvètes s’apprêtent à se prononcer le 4 mars par référendum sur l’avenir de leur redevance audiovisuelle. Un choix lourd de conséquences.

 
Quelle est l’origine de cette votation ?


À l’initiative de ce référendum, un apéro entre Florian Maier, Christian Zulliger et Yves Collet, trois jeunes libéraux originaires de la Suisse alémanique issus des secteurs de la finance et de la banque. Ces derniers ont regroupé autour d’eux un comité d’initiative composé de jeunes affiliés aux partis PLR et UDC, et nommé « No Billag », du nom de l’organisme officiel qui collecte la redevance. Rappelons que les citoyens suisses ont la possibilité de lancer des référendums d’initiative populaire ce qui arrive quatre fois dans l’année.
 

Quel est l’objet de la votation ?


L’initiative propose de modifier les articles 93 et 197 de la Constitution suisse afin de supprimer la redevance audiovisuelle. La révision constitutionnelle aurait pour conséquence d’interdire à la Confédération suisse de subventionner le secteur audiovisuel public, sauf en cas de guerre. La modification prévoit également une mise aux enchères des concessions de radio et de télévision. En cas de victoire du « oui », la redevance serait donc purement supprimée dès le 1er janvier 2019, sans qu’un financement alternatif soit prévu pour la remplacer. La Suisse serait ainsi le premier pays européen à se prononcer en faveur de la suppression de son audiovisuel public. De 2013 à 2015, les chaînes du groupe audiovisuel grec ERT avaient cessé d’émettre, mais sans consultation préalable de la population.
 
 
Comment fonctionne l’audiovisuel suisse ?


La Société suisse de radiodiffusion et télévision, la SSR, (qui employait 5 983 personnes fin 2016) est une entreprise de service public qui comprend quatre entités linguistiques : la Radio télévision suisse (RTS) pour la Suisse romande, la SRF pour la Suisse alémanique, la RSI pour la Suisse italienne et Radiotelevisiun svizra rumantscha (RTR) pour la Suisse rhéto-romane. La SSR perçoit une redevance, récoltée auprès du public par Billag. Cette redevance permet de financer à la fois des médias publics, comme la RTS, mais également 13 chaînes de télévision régionales et 21 radios qui ont une mission de service public en région. La RTS est financée à hauteur de 75 % par la redevance et 20 % par les recettes publicitaires, tandis que la part de cette contribution dans les recettes des entreprises privées exerçant une mission de service public varie de 30 à 70 %. L’initiative « No Billag » vise donc bien la SSR en s’attaquant à son mode de financement principal, et plus largement tous les médias privés ou publics exerçant une mission de service public.
 
 
À combien s’élève actuellement la redevance ?


Selon les chiffres de 2016, la redevance rapporte 1,368 milliard de francs suisses (soit 1,187 milliard d’euros), montant dont la SSR perçoit 90 % (1,240 milliard). Des chaînes régionales en touchent également une part pour un total de 67,5 millions. À ce jour, la redevance s’élève à 451,10 francs suisses (soit 385 euros) annuels pour les ménages suisses. Un montant qui n’a cessé d’augmenter ces dernières années puisqu’il s’élevait à 279,60 francs en 1990. Au printemps, la ministre de la Communication Doris Leuthard a annoncé que le montant de la redevance allait être revu à la baisse dès 2019, la plafonnant à 365 francs suisses, soit 1 franc par jour et par ménage. Cette contribution est universelle, c’est-à-dire que tous les ménages s’en acquittent, qu’ils possèdent ou non un poste de télévision.

 
Quels sont les reproches adressés à la redevance?


Les initiateurs du « No Billag », habitués à la consommation Netflix et YouTube, défendent une ligne simple : je paie pour ce que je consomme. Un credo à mettre en lien avec le fait que les jeunes générations, en Suisse comme en France, regardent de moins en moins la télévision linéaire. À cet égard, on observe une fracture générationnelle à propos de la suppression de la redevance : les plus âgés sont davantage opposés à la mesure que les plus jeunes. Les opposants à la redevance considèrent que le système médiatique est « incohérent et inadapté aux changements de production ». Ils mettent en avant le coût très élevé de la redevance par rapport aux autres pays d’Europe. Actuellement, et avant la mise en place d’une redevance universelle à hauteur de 365 francs suisses (316 euros environ), la redevance suisse est effectivement l’une des plus chères d’Europe. En Allemagne, elle s’élève à 216 euros, en Grande-Bretagne à 202 euros, et en France à 138 euros. Enfin, selon ses opposants, la redevance crée une concurrence malsaine défavorable aux médias privés.
 
 
Quelle est la popularité de l’audiovisuel suisse ?
 
Les mesures d’audience de 2017 démontrent la popularité de la RTS auprès des Suisses. Parmi les 100 programmes les plus regardés l’année dernière, 93 l’ont été sur les deux chaînes publiques romandes. Entre 18 h et 23 h, les deux chaînes affichent une part de marché de 34 %, une part constante depuis au moins dix ans. TF1 et M6 rassemblent chacune environ 10 % de l’audience.
 
 
Quels sont les arguments des tenants du non ?


Pour les opposants à l’initiative « No Billag », une suppression de la redevance menacerait la diversité médiatique, la démocratie et la cohésion nationale. Ces derniers insistent sur l’importance du caractère confédéral du diffuseur, puisque ce dernier répartit l’argent selon une péréquation qui favorise les petites régions. Selon eux, l’audiovisuel public suisse permet une large diffusion des programmes sportifs (de 2 000 à 2 500 heures de sport), soutient le cinéma et les humoristes suisses et permet la réalisation et la diffusion de documentaires, indépendamment des critères de rentabilité. En cas de contrôle par des initiatives privées, ils craignent une baisse de la qualité et de l’exhaustivité des programmes. Surtout, la fin de la redevance mettrait à mal le principe de solidarité nationale entre les différentes régions.
 
 
Quelles pourraient être les conséquences en cas de victoire du oui ?


Gilles Marchand, le directeur général de la SSR a assuré qu’en cas de victoire du oui, il n’y avait « pas de plan B ». Les chaînes commerciales seraient les principales gagnantes de cette situation. Une mise aux enchères des concessions étant prévue par la réforme constitutionnelle, il serait envisageable que des chaînes étrangères (comme TF1 ou M6) prennent le relais, avec le risque que les problématiques purement suisses (sport, culture, politique interne) fassent l’objet d’un traitement médiatique secondaire.
 

Quelles sont les intentions de vote à ce jour ?


Selon un sondage en date du 1er février et réalisé par le groupe de presse Tamedia sur 17 067 personnes, le « non » à l’initiative l’emporterait à 61 %. 38 % des sondés se sont prononcés en faveur de la suppression de la redevance, tandis que 1 % des personnes interrogées n’ont pas encore fait leur choix. Le rejet de l’initiative semble plus fort en Suisse romande (63 %), qu’en Suisse alémanique (57 %).

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Crédit photo :
lucentius/iStock



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