Reuters : première agence de presse au monde

Article  par  Michael PALMER  •  Publié le 25.10.2010  •  Mis à jour le 27.10.2010
Thomson-Reuters
L'agence Reuters, créée en 1851 à Londres, est aujourd'hui la première agence de presse au niveau mondial. Face à la concurrence croissante des entreprises Internet, Reuters doit en permanence évoluer et se redéfinir.

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L’agence d’information Reuters appartient depuis août 2007 à la société Thomson-Reuters ; le siège est au Canada, la société est cotée en bourse à Toronto et le directeur-général, Tom Glocer, américain, est basé à New York. Pourtant, la multinationale multimédia qu’est devenue Reuters fut, à l’origine, créée en tant qu’« institut télégraphique » à Londres en 1851, l’année même où débuta la compagnie sous-marine reliant Londres et « le continent » européen, permettant ainsi les échanges bidirectionnels d’informations économiques et financières entre la City de Londres et Paris (la Bourse, au Palais Brongniart) le même jour, signées « Reuters ». Paul Julius Reuter, d’origine allemande, y ouvrit un bien modeste bureau après avoir vainement tenté de s’implanter à Paris, à Aix-la Chapelle et dans certaines villes allemandes. Fournir les cours de la Bourse grâce à une invention technique performante fut dans les années 1850, et pendant longtemps, la clef du succès de l’entreprise.

L’ascension d’un géant de l’information

Thomson-Reuters employait 55 000 personnes en 2008 ; les effectifs travaillant pour la seule agence Reuters dépassaient les 2 000. Dès avant la fusion-acquisition Thomson-Reuters, sous Tom Glocer, directeur-général de Reuters depuis 2001, l’agence entreprit une refonte de ses services, de ses équipements et de son implantation, pour mieux desservir des marchés non-médias (dont les milieux économiques et financiers, les gouvernements et administrations, etc.) mais aussi médias de par le monde. Un temps perçue comme trop liée aux flux des capitaux occidentaux et aux informations qui les affectent par les centres névralgiques du monde occidental, la stratégie Reuters évolua en phase avec le développement des marchés émergents dans le monde. Fonctionnant 24 heures sur 24, elle s’organise selon les « Régions-monde » : Londres, Washington, Hong Kong et Bangalore prenant tout à tour la relève, avec des dispositifs de routage, de traitement de la copie, et de transmissions organisés pour tirer le profit maximum des technologies de pointe.
 
L’agence parut longtemps intimement liée aux intérêts de l’empire britannique, et ensuite de « l’anglo-sphère ». Sous la direction de Roderick Jones (1915-1941), l’agence fut un temps identifiée aux intérêts du gouvernement britannique (Jones accepta un poste ministériel pendant la guerre de 1914-1918) et à ceux des colonies ou dominions, telle l’Afrique du Sud, l’Inde, le Canada, la Nouvelle Zélande et l’Australie. Devenue ensuite (années 1940) une coopérative de journaux du Royaume-Uni et des pays précités, elle périclitait jusqu’au moment où le britannique Gerald Long en devint le directeur général (1963-1981) : sous sa houlette, et fort de l’apport de son successeur, l’australien Glen Renfrew (1981-1993), féru des innovations produites aux États-Unis, Reuters investit dans les technologies informatiques et de télécommunications performantes afin de répondre aux besoins d’information en temps réel des clients médias et, surtout, non-médias ; ses services, terminaux et réseaux Monitor innervaient les flux spéculatifs et permettaient les conclusions des transactions, notamment sur le marché des devises. Il arriva dans les années 1990 que la part des recettes « media », stricto sensu, ne représente que 5 % de l’ensemble des recettes de la Reuters Holdings company, société cotée en bourse dès 1984, quand bien même ses dirigeants rejetaient ce genre de distinction, les bénéfices profitant aux services destinés aux médias comme aux non-médias.
 
La rentabilité du marché de l’information générale et politique s’avère souvent fort difficile à établir – à plus forte raison pour des agences d’information à vocation mondiale dont le coût de collecte et de traitement de l’information par un réseau international d’employés est élevé ; les coûts salariaux représentent souvent plus de 50 % des frais de l’entreprise. Les États-Unis s’avérant le marché de l’information et des médias le plus performant au monde, Reuters s’y implanta à de nombreuses reprises, notamment à la fin des années 1960, et profita des innovations technologiques qui, souvent s’y déployèrent en premier. En 1981, Michael Bloomberg, un ancien trader, établit à New York – ville dont il est l’actuel maire - une « start-up » qui devint, notamment sur le marché des informations économiques et financières, des bons du Trésor, etc, un concurrent à ce point sérieux pour Reuters que l’on surnomma killer Bloomberg le terminal qu’elle développa pour riposter. Les relations entre les deux entreprises restèrent difficiles et marquées à la fin des années 1990 par des poursuites judiciaires qui opposèrent Reuters et Bloomberg à New York.
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Une primauté assise sur l’innovation

En 2010, les professionnels estiment que Reuters occupe encore la première place sur le marché de l’information spécialisée, destinée notamment aux milieux financiers. Cela étant, Thomson Reuters, tout comme Bloomberg, diversifie ses produits spécialisés ; le capital-notoriété que leur apportent les services destinés aux clients médias et en ligne est d’une importance qui dépasse les seules recettes ainsi engrangées.
 
Dans les années 1960-1970, Reuters – la première parmi les quatre principales agences mondiales d’information et de presse d’alors, sises dans une « ville-monde » occidentale (les américaines AP et UPI, la française AFP) entama son informatisation. Reuters « s’informatisa », et, par la suite, « numérisa » tôt. En 1985, tout comme l’AFP, elle développa ses services mondiaux de photo, rattrapant ainsi en partie l’avance prises par les deux agences nord-américaines, notamment sur l’ensemble des Amériques.
 
Dans le domaine des services d’information destinés aux chaînes de télévision, Reuters lança en 1993 sa branche télévision, fondée pour partie sur l’agence Visnews, agence d’images d’actualité, dans laquelle elle était actionnaire minoritaire depuis 1960. Encore réfractaire dans les années 1990 au développement des sites d’information sur Internet dont la fiabilité lui paraissait suspecte, elle s’y investit massivement au tournant des années 2000 ; en 2010, sur Google News et Yahoo, les informations signées Reuters figurent en bonne place. Le directeur général de Reuters en 2000, Peter Job, ne déclarait-il pas : « cela fait 150 ans que nous nous efforçons de réaliser la quadrature du cercle : concilier l’exactitude et la rapidité ».
 
Férus des technologies innovantes, des rédacteurs en chef ou directeurs de l’information grillent à l’occasion leurs propres journalistes ; ainsi fit à Davos, en janvier 2009, David Schlesinger qui transmit un message sur Twitter lors d’une conférence au sommet mondial informel des décideurs économiques planétaires.. Aujourd’hui, Reuters, comme l’AFP – qui releva en 2010 le recours à Twitter lors du procès à Paris du trader de la Société générale, Jérôme Kerviel, et qui ouvre une page sur le site Facebook - investit les réseaux sociaux, tout en s’interrogeant sur les tensions contradictoires entre le pertinent et le buzz. La « pipolisation » des temps modernes, tout comme les sports jadis (et aujourd’hui), devient un trait… de société, générateur de marchés.
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3 millions de dépêches par an

Des formules peu élégantes mais qui tombent juste comme « the customization of news » ou « the commodification of news » furent souvent entendues dans les milieux rédactionnels Reuters dans les années 1980-1990, tout comme « news moves markets ». « Données », « news », « information », « connaissances », « intelligence » s’y murmurent aujourd’hui. Reuters eut à accompagner, à devancer si possible, la mondialisation des marchés de l’information, associée au phénomène dit en anglais « globalisation ». Elle développa des services dans une vingtaine de langues, destinés principalement aux acteurs financiers et économiques, mais l’anglais-américain international reste la lingua franca principale. Des données de 2007 servent d’indice à ce qui se joue : Reuters produisit plus de trois millions d’items « news », toutes langues confondues. En moyenne, chaque « info unique » comporta 297 mots ; la moyenne mensuelle des produits news (alertes, titres) était de 200 000 à 300 000 items. Transnationale de l’info produisant 24 heures sur 24, avec chaque capitale régionale du monde tenant les commandes selon les fuseaux horaires, les pics de production se situaient à 06H (GMT), 12H et 13H ; les messages depuis le centre régional de Bangalore (BNG) étaient les plus volumineux à 20H et à 21H GMT, heures de clôture des marchés aux États-Unis. Les dépêches Reuters provenaient de plus de 1590 points (locations) situés dans 210 pays, dont 48 % des news items Reuters provenaient des pays du G8 [+] NoteLes items d’info dont la provenance géographique n’était pas précisée n’étaient pas comptabilisés.X [1] : les États-Unis figuraient en premier, suivis du Royaume-Uni, de l’Allemagne et du Japon.
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Show is not tell

Sur le terrain, les journalistes-agenciers Reuters s’exposent à bien des dangers, notamment dans les pays en conflit. Longue est la liste de ceux qui furent tués, blessés, emprisonnés. L’entreprise créa un prix Kurt Schork, en hommage au journaliste-texte, ressortissant américain fort respecté pour sa couverture des conflits yougoslaves, notamment lors du siège de Sarajevo, qui fut tué à l’âge de 53 ans en reportage lors du conflit au Sierra Leone (2000). Les cameramen (photo/vidéo) ont la réputation d’être particulièrement « casse-cou ». Il arrive que, satellite-téléphones (smartphones) aidant, l’on capte des images sans qu’on dispose de texte ; cette « visualisation » du monde se traduit par la consigne communiquée aux journalistes-texte : « show, not tell », « montrez plutôt que racontez », souvent entendue depuis le développement de Reuters Television. Il arrive que des pigistes, personnel pourtant indispensable, abusent de la confiance qui leur est faite : en 2006, David Schlesinger regretta publiquement qu’en août Reuters ait diffusé une image d’un bombardement sur Beyrouth, trafiquée par le pigiste qui la lui avait fournie.
 
L’agence, tout comme d’autres, doit gérer la coordination souvent délicate entre les producteurs de la copie sur le terrain ou dans les bureaux, et les deskmen, particulièrement soucieux de la copie client-compatible. Elle multiplie les dispositifs en ligne pour capter les réactions des clients professionnels et des « usagers lambda » en temps réel ou presque, à l’offre–produit rédactionnel. Par ailleurs, l’entreprise valorise la réputation de ses grandes signatures : depuis peu, ces dernières multiplient des papiers d’interprétation où les « breaking views », accompagnent en quelque sorte les « breaking news » ; par exemple, un papier sur les villes du monde divisées par un mur ou une barrière (Jérusalem, jadis Berlin) avec un commentaire commençant par : « En admettant que vous lisiez à la cadence habituelle de la généralité des lecteurs, le temps qu’il vous faut pour lire ce papier, la guerre en Irak aura coûté $760 000 de plus aux États-Unis » (20 septembre 2007) ; trente ans plus tôt, à Beyrouth, on tira sur l’auteur de ces lignes, Bernd Debusmann.
 
Bref, l’agence propose toujours des spot et hard news, et le papier factuel reste la copie la plus attendue, mais les « papiers d’angle, de synthèse, d’interprétation », et les packages multimédia (photo et vidéo, infographie, texte-écrit, bande son…) se multiplient. En janvier 2010, le quotidien londonien The Independent diffusa un supplément où figuraient des photos prises par un journaliste Reuters lors du tremblement de terre à Haïti, qui firent le tour du monde ; ce support-papier pouvait être complété par le package multimédia diffusé par l’entreprise. Celle-ci se réinvente constamment, la concurrence – qu’il s’agisse de grandes entreprises mondiales d’information établies depuis longtemps, ou des nombreuses « start-up » liées à Internet (Google date de 1998 et Google News de 2002) - l’y oblige. Ces agrégateurs de news inquiètent sérieusement les agences d’information généralistes. L’information pointue concernant les domaines spécialisés – marchés sur lesquels se positionne Thomson-Reuters – serait apparemment moins menacée pour l’heure. Ceci n’apparaît guère « au grand public ». Jour après jour, minute après minute, internautes, téléspectateurs, lecteurs de journaux « consomment » les produits-Reuters qui sont souvent pour eux la « première source d’actu ». La mesure « maison » des taux de reprise, à la nanoseconde près pourrait-on dire, de ces produits, s’affine en permanence. C’est aux États-Unis que Reuters développa d’abord son dispositif d’interaction avec les internautes. Son nom : « The good, the bad and the ugly ». Mais la déstabilisation constante des marchés de l’information avec les réseaux sociaux et le consommateur devenant lui-même producteur (« prosumer », dit l’Américain), paraît jouer tout autant que les politiques plus traditionnelles de rétention et d’orientation de l’information par bien des acteurs (États, entreprises, etc.) et n’arrange guère les choses. Aux impératifs traditionnels de l’actualité s’ajoute la confusion des sens de la notion de gratuité.
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Bibliographie

Olivier BOYD-BARRETT, Michael PALMER, Le trafic des nouvelles : les agences mondiales d’information, Alain Moreau, 1981.
Olivier BOYD-BARRETT, Terhi RANTANEN, The Globalization of News, Sage, 1998, 2002.
Nick DAVIES, Flat earth news, Chatto and Windus, 2008.
Michel MATHIEN, Catherine CONSO, Les Agences de presse internationales, PUF, « Que sais-je ? », 1997.
Brian MOONEY, Barry SIMPSON, Breaking News: how the wheels came off at Reuters, Capstone, 2003 .
Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, L’Harmattan, 2003.
Michael PALMER, Dernières nouvelles d’@mérique, éditions de l’Amandier, 2006.
Michael PALMER, Homo informans : news now, Paris, éditions de l’Amandier, à paraître, 2011.
Donald READ, The power of news. The history of Reuters, O.U.P., 1992, 1999.
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  • 1. Les items d’info dont la provenance géographique n’était pas précisée n’étaient pas comptabilisés.
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