« L'éducation aux médias est une impérieuse nécessité »

Article  par  Xavier EUTROPE  •  Publié le 12.03.2018  •  Mis à jour le 12.03.2018
La journaliste Emmanuelle Daviet pilote le projet Interclass’, lancé par France Inter en septembre 2015. Elle revient sur ce programme créé dans la foulée de l’attentat contre Charlie Hebdo et qui vise à initier des collégiens et lycéens aux médias et à l’information.

Quelles sont les racines du projet Interclass’ ?

Emmanuelle Daviet : Deux éléments sont à l’origine du projet. Nous avons reçu de nombreuses demandes de la part des enseignants, qui souhaitaient que l'on intervienne en classe pour expliquer en quoi consistait la liberté d'expression, notamment des élèves qui mettaient en balance l'humour de Charlie Hebdo et celui de Dieudonné. Parallèlement, il y avait la volonté de la directrice de France Inter (Laurence Bloch) de s'engager dans une discussion citoyenne, sans pour autant savoir quelle forme cela pouvait prendre. Elle avait, par exemple, envisagé que l’on organise des débats, des forums dans des théâtres, sur les scènes nationales. Et puis elle a entendu cet enseignant dans la matinale de France Inter, le 15 janvier, prendre la parole et traduire toute la solitude des professeurs. Elle s'est dit que nous avions vraiment un rôle à jouer, quelque chose à apporter dans l’enceinte des établissements scolaires. Interclass’ est né d’un constat, à savoir que les profs nous sollicitaient beaucoup, et d’une envie, celle de s'engager dans une action citoyenne.

 
Les journalistes qui participent au programme Interclass’ doivent-ils, en plus de dire en quoi consiste la liberté d'expression, expliquer le fonctionnement des médias ?

Emmanuelle Daviet : Il y a beaucoup d'apprentissages qui sont menés au cours des séances. Mais, effectivement, cela consiste à apprendre aux élèves à s'informer, à décrypter une information, à faire la part des choses sur les réseaux sociaux et ne pas tout prendre pour argent comptant. Nous leur expliquons le fonctionnement d'une grande rédaction, comment une information arrive à l'antenne, parce qu'ils pensent que ça tombe du ciel, alors que non, cela fait l'objet d'un long processus. Nous leur donnons nos sources, nous leur expliquons comment nous obtenons ces informations-là et comment, à un moment donné, l'une est privilégiée plus que l'autre. C’est tout ce parcours de l'information, des sources jusqu'à la réception pour l'auditeur que nous leur expliquons.
 
Ensuite, nous leur apprenons à faire un reportage. C'est pour eux une vraie découverte de voir le temps nécessaire à l'élaboration d'un sujet qui va être diffusé pendant trois ou quatre minutes à l'antenne. Nous leur apprenons comment construire un sujet, faire une interview, quelle attitude adopter face à un interlocuteur, à faire face aux aléas du direct. C'est vrai qu'il peut se passer n'importe quoi : un interviewé qui s’avère n’être pas tout à fait enclin à répondre, du matériel qui tombe en panne... Ce sont des choses qu'un journaliste peut rencontrer un jour, et nous sommes dans l'obligation de leur apprendre tout cela chaque année.


Cela change-t-il leur vision du journalisme et du travail du journaliste ?
 
Emmanuelle Daviet : Totalement. Ils découvrent d’abord la somme de travail à accomplir avant de produire un article ou une émission. Quant à leur perception de notre métier, effectivement, elle change. Je ne vais pas dire que c'est à 100 % le cas dans une classe, loin de là. Mais, si je devais donner des chiffres, je pense que pour 75 % des élèves d'un groupe, il y a vraiment un changement de vision qui s'opère puisque nous les mettons en condition d'être des apprentis journalistes. À partir du moment où l'on découvre un métier de façon très globale et totale, la perception change.


Quelle était leur vision des journalistes et du journalisme au départ ?
 
 Peu de gens savent comment travaillent les journalistes Emmanuelle Daviet : Il y a beaucoup de défiance à notre égard, ils ne savent pas du tout comment  nous travaillons. Mais, de façon générale, peu de gens savent comment travaillent les journalistes. Il y a beaucoup de préjugés, d'idées reçues. On nous dit souvent que nous manipulons l'information, que nous racontons n'importe quoi. Ils confondent le travail des journalistes avec celui des paparazzis et pensent que nous cherchons n'importe quelle information pour gagner beaucoup d'argent. Il n'y a, selon eux, aucune éthique dans ce métier. Ils estiment, en plus, que la classe médiatique renvoie une image des banlieues absolument épouvantable, et en cela ils nous en veulent vraiment lourdement.


Comment envisagez-vous, à l’avenir, l'évolution de la relation des jeunes, dans leur ensemble, aux médias ?

Emmanuelle Daviet : S'il n'y a pas quelque chose qui est impulsé de manière très forte par les instances politiques, je pense que l’on peut s’inquiéter. Certains jeunes ont des ressources suffisantes pour avoir du recul  vis-à-vis des informations parfois très fantaisistes qu'ils peuvent glaner sur le web. Mais tout le monde n'a pas ce recul ou n'est pas en capacité de déterminer ce qui est vrai ou faux. Parfois, la cellule familiale n'a pas ce rôle éducatif, et je ne fais pas seulement référence aux jeunes des quartiers populaires, je parle d’une génération entière. Je pense réellement que l'éducation aux médias est une impérieuse nécessité pour toute cette génération et que l’on peut le faire dans l'enceinte scolaire. Tous les jeunes sont justement face à des enseignants et des personnes en capacité de leur apprendre à développer leur esprit critique. Mais si ce n'est pas fait, nous le voyons bien, ils sont très perméables à une autre lecture du monde, qui est plus facile. L'univers dans lequel nous vivons est complexe, même un adulte ne comprend pas tout, même nous, nous ne comprenons pas tout. Donc vous imaginez pour ces jeunes qui ont 15 ans ? Ils trouvent sur la toile des articles où on leur explique très simplement les choses. En gros, d'un côté il y a les gentils, et de l'autre les méchants. Il y a un camp, et il y en a un autre. C'est une vision très binaire qu’on entend souvent en classe : il y a « eux » et « nous ». Je pense que cela fracture complètement la société. C'est pour cette raison  que je trouve qu'il y a un péril démocratique. Ces jeunes sont déjà confrontés à une pauvreté sociale, culturelle, économique, langagière et on ajoute à cela  une pauvreté informationnelle. Le cocktail est vraiment terrible. Cela  discrédite totalement les institutions. Alors évidemment, on sait qu’il y a du bon et du mauvais dans les institutions politiques, et parfois beaucoup de mauvais. Mais si, en plus, il n'y a pas de rôle éducatif, pas de pédagogie qui explique pourquoi elles sont là, je vous assure que oui, on peut être inquiet.


Pensez-vous que les journalistes devraient, en dehors du programme Interclass’, s'investir davantage dans l'éducation aux médias ?

Emmanuelle Daviet : Absolument, j’ai même lancé un appel à ce sujet lors des assises du journalisme de Tours en 2017 pour que, dans chaque rédaction, il y ait une cellule dédiée à l'éducation aux médias. Il ne faut obliger à rien, mais je crois que, en conscience citoyenne, chaque journaliste devrait le faire. Au moins pour sauver sa profession dans l'opinion. On le voit bien, cela fait tomber des barrières, cela fait tomber des préjugés. C'est aussi à nous d'aller vers les autres pour expliquer comment nous travaillons, pour quelles raisons nous le faisons et surtout dire que nous ne sommes pas des manipulateurs à la solde d'un gouvernement.


Le journaliste n'est-il pas un peu démuni face à tout cela, dans cet effort de rapprochement ? 
 
Emmanuelle Daviet : Il faut être préparé intellectuellement et émotionnellement, oui. Avoir simplement une carte de presse ne vous facilite pas les choses face à une classe.

 
Mais face au manque de confiance des gens en général et les propos d'une partie de la classe politique à leur encontre, le journaliste seul peut-il changer les choses en allant dans des collèges et des lycées ?

Emmanuelle Daviet : Déjà, si eux le faisaient, ce serait formidable. Je crois qu’il y a 36 000 journalistes en France. Si chacun faisait quelque chose ce serait déjà vraiment très bien. Mais je pense que tout le monde n'a pas envie de s'engager dans cette pédagogie-là. Cependant, faire l'effort d'aller expliquer ce que l'on fait, c'est faire la moitié du chemin. Même si c'est parfois difficile et pas nécessairement valorisant, cela permet déjà de casser des préjugés dans l'esprit de certains. Je pense que l'on sème toujours un petit peu en allant à la rencontre des autres et en faisant œuvre de dialogue et d'échange. Si tous les journalistes avaient une obligation de consacrer douze heures à la pédagogie aux médias dans l'année, vous imaginez ce que cela représenterait en volume horaire ? Ça serait très bien. Sachant que des journalistes le font déjà et que certains en font beaucoup plus. Alors, évidemment, deux heures dans une salle de classe ce n’est pas suffisant mais c'est déjà louable. Ce n’est pas la peine d'aller chercher d'autres moyens : on a des professionnels face à nous, des confrères et des collègues.

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Crédit photo : Radio France / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ
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