Les nouveaux médias dans le monde arabe : entre guerre et paix

Article  par  Pamela CHRABIEH BADINE  •  Publié le 20.01.2011  •  Mis à jour le 24.01.2011
La situation actuelle du monde arabe est habituellement abordée en se référant aux sources et médiums traditionnels. Or, l’analyse de sujets-réalités requiert une attention particulière aux nouveaux médias.

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La situation actuelle du monde arabe est habituellement abordée en se référant aux sources et médiums traditionnels. Or, l'analyse de sujets-réalités comme la construction de la paix, le dialogue interreligieux, la mémoire de la guerre, la démocratie, les mouvements de jeunesse, etc., requiert une attention particulière aux nouveaux médias. En effet, ceux-ci constituent un asile pour les activistes, les militants islamistes, les journalistes indépendants, les organismes non gouvernementaux. Qu’il s’agisse de la station panarabe Al Jazeera ou des dizaines de milliers d’internautes et de blogueurs sur Maktoob - l’équivalent de Hotmail dans le monde arabe -, l’information qui circule et les échanges qui ont lieu brisent le blocus médiatique traditionnel érigé par divers régimes arabes.

La croissance des nouveaux médias dans le monde arabe

La dernière décennie est marquée par la croissance fulgurante des nouveaux médias dans le monde arabe à la suite du développement des télévisions satellitaires puis de l’essor d’Internet. Selon Internet World Stats, le Moyen-Orient compterait aujourd’hui plus de 63 millions d’utilisateurs alors qu’il y a dix ans, ils n’étaient que 3 millions.


 
La dénationalisation, la libéralisation des industries de la communication et l’adoption de nouveaux modèles économiques ont notamment contribué à cette croissance, ainsi qu’à la transformation progressive des modes de construction, de transmission et de partage du savoir. Preuve à l’appui, le marketing digital a connu une avancée fulgurante. Selon Madar Research Group, une firme d’études sur les technologies de l’information et de la communication basée à Dubaï, le budget de la publicité en ligne dans le monde arabe augmente de 50 % annuellement. Tel est aussi le constat d’Eastline Marketing, une compagnie libanaise spécialisée dans la publicité interactive, notamment dans le développement et l’implantation de stratégies digitales.
 
En fait, les espaces publics comme lieux de médiation entre les pouvoirs étatiques et les citoyens se sont élargis, favorisant la participation active, les dynamiques alternatives moins hiérarchisées, une meilleure visibilité aux diverses expressions des sociétés civiles et la construction de liens entre individus et collectivités aux niveaux transnational, interreligieux et interculturel. Ces nouvelles pratiques sociales visent à contourner les contraintes de la censure et à construire de nouveaux modes de sociabilité qui contribuent à redéfinir la configuration du paysage sociopolitique, religieux et économique du monde arabe.


Pour le site www.loveletterstofuture.com, il fut demandé aux internautes d’envoyer des lettres, photos et vidéos adressées à leurs descendants. Les 100 meilleures « lettres d’amour » sélectionnées par le public ont par la suite été enfermées dans une capsule temporelle qui sera ouverte en 2109. Afin de recruter un maximum de participants venant du monde entier, Eastline Marketing a développé une stratégie de communication virale: elle a sélectionné des ambassadeurs verts (blogueurs, écologistes, ONGs…) et leur a fourni les moyens de communiquer le projet sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, MySpace, YouTube…). Plus de 2 300 lettres furent soumises, la page Facebook a attiré près de 4 000 fans et le site web a été visité plus de 62 000 fois. Ce site, produit par la compagnie canadienne Xenophile Media à l’occasion de la conférence sur le climat de Copenhague en Décembre 2009, et dont la stratégie en ligne fut conçue par l’agence libanaise Eastline Marketing, a obtenu le prix du meilleur site vert de l’année aux 14e Webby Awards. La Communauté Web l’a également récompensé dans la même catégorie en lui accordant le Webby People’s Voice Award. Récemment, ce projet fut sélectionné aux Cannes Lions International Advertising Festival 2010, aux 2010 SXSW Awards, ainsi qu’aux Gemini Awards 2010 – le projet y a notamment remporté le Gemini Award dans la catégorie "Best Original Program or Series produced for Digital Media - Non-Fiction".  Le cas d’Eastline Marketing est une entreprise autochtone pionnière dans les domaines du marketing en ligne au Liban et dans le monde arabe, ainsi que du Social Media. En moins de trois ans, elle a connu une croissance et une notoriété locale et internationale impressionnantes. Un exemple réussi et prometteur dans le monde des nouveaux médias du monde arabe. Eastline Marketing contribue, de par ses divers travaux, à tisser des liens entre les internautes de nationalités et cultures plurielles, et donc contribue, d'une certaine manière, à la construction de la paix.
 
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Des médias sociaux (Social Media) spécifiques ?

YouTube, Facebook, Twitter et LinkedIn sont utilisés par un grand nombre d’internautes dans le monde arabe. En Égypte et au Liban, le taux d’utilisation est de plus de 70 %. L’Internet World Stats avance par exemple les chiffres suivants concernant Facebook :


Des interfaces « sur mesure » sont aussi créées pour le public arabophone - exemple de Facebook en Arabie Saoudite et aux Émirats Arabes Unis - ou des sites « natifs » ou « autochtones », connus uniquement de ce public et inaccessibles au reste du monde. Actuellement, au moins 25 % des internautes dans le monde arabe utilisent les interfaces arabophones. Le pourcentage est beaucoup plus élevé dans le cas particulier de Netlog : 70-75 % des internautes moyen-orientaux utilisent l’interface arabe. Ce mouvement migratoire de l’anglais vers l’arabe ne constitue pas un simple shift linguistique, mais un indicateur de la recherche d’un contenu culturel qui répond aux particularités régionales (idiosyncrasies), ainsi qu’aux visions et appartenances identitaires des internautes arabes et moyen-orientaux. Certes, les nouveaux médias contribuent au changement dans les pratiques sociales, mais ils sont aussi fortement influencés par les cultures, les religions, ainsi que par les facteurs socio-économiques et politiques.

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Nouveaux médias, guerre et construction de la paix

Une panoplie de sujets retient l’attention des internautes dans le monde arabe et constitue l’objet d’intenses débats. La guerre et la paix en font partie. En 2006, lors du conflit entre Israël et le Liban, outre le recours aux médias traditionnels ou classiques (presse, télévision, radio), une nouvelle forme d’affrontement a été menée sur Internet. Les blogueurs et la communauté Internet, qui ont été instrumentalisés par chacun des belligérants comme caisse de résonance au profit de leur cause devant les opinions publiques mondiales, se sont livrés une cyber guerre de l’information modifiant les perceptions du conflit. En contrepartie, les activistes et militants en faveur des droits de l’Homme, du dialogue, de la convivialité et de la paix, utilisent les nouveaux médias pour transmettre leur savoir et leurs pratiques à de plus larges publics, notamment les jeunes. Alors que la plupart des initiatives sont individuelles, certaines sont organisées collectivement, comme le groupe Facebook Lebloggers, ou AmmanNet, Menassat, etc.
 
Le cas des blogs - dont le nombre dépasse actuellement les 30 000 dans le monde arabe selon le Berkman Center for Internet and Society (Harvard University) - est significatif. D’éminents blogs (par exemple, Amarji par Ammar Abdulhamid, Dahr Jamail’s Mideast Dispatches par Dahr Jamail, The Angry Arab par As’ad Abu Khalil, Misr Digital par Wael Abbas, etc.) sont suivis par des milliers d’internautes et leur audience est de qualité. Ces blogs et bien d’autres encore sont lus par des militants, des politiciens, des journalistes et des académiciens, tant locaux qu’étrangers. Des journaux comme Al-Masry Al-Youm en Égypte, ou Al-Balad et L’Orient-Le Jour au Liban citent même systématiquement les blogs comme sources de leurs articles. 
 
En tant qu’outils simples et souvent abordables, les blogs constituent des plates-formes particulières de témoignage et de partage, offrant souvent des voies d’entente et de dialogue pour régler les différents et promouvoir la convivialité[+] Notelire: Historicizing Arab blogs: Reflections on the transmission of ideas and information in Middle Eastern historyX [1]. Certains blogueurs dans le monde arabe se concentrent sur un contenu - la publication d’articles, de courts billets, de photos, de vidéos -, alors que d’autres développent des logiciels[+] NoteLogiciel : programme administré par un gestionnaire ou par un activiste travaillant au sein d'un organisme non gouvernemental, gérant les fonds alloués aux projets servant la construction et la consolidation de la paix.X [2] de consolidation de la paix qui fonctionnent en idiome local ou régional. Le premier objectif est de servir le processus de paix, notamment dans les zones conflictuelles ou les espaces postguerres chargés de mémoires meurtries ; le second de faire prendre conscience et de responsabiliser les utilisateurs – citoyens marginalisés, activistes au sein des sociétés civiles, membres de diasporas, etc.  
 
Lors des combats de l’été 2006 (Liban-Israël), certains blogs libanais ont adopté une tonalité conflictuelle comme The Perpetual refugee, Loubnan Ya Loubnan, Hiroshima in Lebanon, Lebanonesque ou Lebanon Under Attack. Ces blogs ont souvent en commun la présence de nombreuses photos de victimes civiles ensanglantées – pertes humaines causées par les raids israéliens – assorties de chroniques régulières d’individus vivant quotidiennement une situation tragique. Toutefois, bien que dénonçant l’offensive israélienne, d’autres blogueurs ont cherché à établir une forme de dialogue entre libanais de diverses confessions, plaidant pour un retour à la paix, parfois même pour certains avec le voisin israélien. Ces blogs se veulent non partisans et insistent sur le devoir d’entraide et de soutien entre libanais. Citons par exemple Bloggingbeirut, Letters Appart, Chroniques Beyroutines et Pour que le Liban vive.

Dans d’innombrables situations, les blogueurs remplacent les journalistes dans leur rôle de témoins. Le blogueur égyptien Wael Abbas, par exemple, est devenu une véritable star de la blogosphère après avoir posté sur son blog et sur YouTube des images de tortures dans les prisons égyptiennes. Ces documents ont conduit au premier procès contre les forces de l’ordre égyptiennes. En ce sens, des blogueurs permettent d’accroître la liberté d’expression. Autre exemple, le Saoudien Ahmed al-Omran a permis de rendre publique l’affaire de Qatif, une jeune fille condamnée pour avoir été violée par sept hommes, ou encore le site Mideast Youth du Jordanien Mohamed Azraq qui constitue un espace de liberté plus individuelle puisqu’il ose enfreindre, entre autres, des tabous sociétaux comme celui de l’homosexualité. 

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Obstacles

Lors du premier colloque des blogueurs du monde arabe organisé par la fondation allemande Heinrich Böll Stiftung (Zicco House, Beyrouth, Liban, août 2008), la conquête/reconquête de la liberté d’expression constitua un sujet majeur de préoccupation. Plus de trente blogueurs et blogueuses du Liban, de l’Égypte, du Maroc, de la Tunisie, de l’Arabie saoudite, de Bahreïn, de la Palestine, de l’Irak et de la Syrie partagèrent leurs visions et pratiques édificatrices, mais aussi leurs amères expériences avec les autorités de leurs pays respectifs. Certains blogueurs voient, en effet, leurs sites arrêtés ou sont emprisonnés, voire contraints à l’exil. Dans cette perspective, on peut se demander si les nouveaux médias peuvent assumer d’importantes responsabilités - susciter la vigilance de l’opinion, développer la participation politique, jouer un rôle de contre-pouvoir face au gouvernement - dans des sociétés qui ne garantissent pas la liberté d’expression et placent « l’intérêt national » au dessus du droit fondamental des citoyens à l’information et à la liberté d’expression. Toutefois, bien des techniques visant à défaire le cadenas étatique sont appliquées par les internautes comme en Syrie, en Arabie Saoudite, au Soudan, en Tunisie et au Yémen, en passant par divers fournisseurs d'accès. Plus généralement, le net et le mobile déjouent le contrôle étatique. Les wikis, blogs, flux RSS, pages Web dynamiques, ainsi que l’utilisation croissante du multimédiapodcasts, vidéos et texte brut – et la centralisation étatique de filtrage, rendent les opérations de censure plus difficiles.
 
Par ailleurs, selon plusieurs internautes, le dialogue via l’Internet est dit réservé aux « privilégiés » et ne peut atteindre l’ensemble des sociétés du monde arabe, surtout dans les régions défavorisées ou sévèrement réprimées. Des témoignages de blogueurs lors du premier colloque arabe sont à cet effet révélateur[+] NoteAhmad al-Omran (Saudi Jeans), Ali Abdel Imam (Bahrain Online), Muhammad Abdallah (Raye7wmishraj3), Rachid Jankari (Je partage donc j’existe), Shahnaz Abdellsalam (Wa7damasrya), Razan Al-Ghazzawi (Razanisms/Razaniat – Anarchist Queer from Syria), etcX [3]. En effet, le développement des technologies est fonction du niveau économique. On ne peut donc pas affirmer que tous les espaces du monde arabe sont égaux face au développement des nouveaux médias, ce qui fait craindre un accroissement des inégalités. En outre, les médias ont tendance à se concentrer dans les grandes zones urbaines. Toutefois, les nouveaux médias contribuent à la déterritorialisation, au transnationalisme et au pluralisme culturel-linguistique, vu leur capacité à réunir des communautés écartelées par la guerre, l’exil et l’émigration économique.
 

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Perspectives d’avenir

Pour Ammar Abdulhamid (Amarji, a Heretic’s Blog), l’Internet et le blogging en particulier sont destinés à jouer un rôle important dans les transformations sociales et politiques en cours dans la région. Les « forces démocratiques » sont acculées à les employer pour l’intercommunication et l’organisation en collectivités. Les nouveaux médias, et notamment les plateformes sociales qui ont réinventé l'activisme social, contribuent à la décentralisation de la construction et de la transmission du savoir et des pratiques, ainsi qu’à l’édification d’une identité transnationale, gages de réformes dans le monde arabe.

Il est évident que l’innovation et la pérennité des technologies de l’information sont tributaires de l’existence d’espaces numériques libres, sans entraves majeures pour les internautes du monde arabe. En outre, la survie des blogs et des réseaux sociaux dépend largement de la qualité et de l’originalité du contenu qui y circule. Afin de combler les lacunes existantes, les artistes, les écrivains et les académiciens devraient être encouragés à publier leurs travaux sur les différentes plateformes numériques. L’activisme numérique ne doit pas être un privilège réservé aux acteurs politiques et militants de la société civile. Le système éducatif peut aussi jouer un rôle moteur dans la promotion dynamique de la société de l'information en promouvant l’enseignement en ligne et en encourageant les jeunes dans les écoles et les universités à profiter des divers forums.
 
Certes, les paysages médiatiques du monde arabe sont assez hétérogènes, tout comme les contextes sociopolitiques, culturels et économiques propres à chaque pays. Toutefois, parmi les enjeux communs, nous identifions ceux qui suivent :


  • la diversification du profil des utilisateurs des nouveaux médias (générations, genres, appartenances politiques, identités religieuses et confessionnelles diverses, visions du monde),
  • la meilleure accessibilité des médiums technologiques aux plus démunis (notamment dans les zones rurales et les quartiers pauvres des villes, moyennant des fonds gouvernementaux et/ou non-gouvernementaux),
  • l’apprentissage des bonnes techniques d’interaction (par l’incitation à l’utilisation de plateformes interactives entre plusieurs internautes, et non uniquement l’utilisation de bases de données pour acquérir des informations),
  • le financement de projets innovateurs en ligne (financement qui serait octroyé par les gouvernements ou par des organismes non gouvernementaux locaux et internationaux);
  • de meilleures régulations étatiques et juridiques (notamment en ce qui concerne la protection des droits et libertés des internautes),
  • la multiplication et le renforcement des réseaux de jeunes aux niveaux transnational, interreligieux et interculturel[+] NoteL’entreprise Eastline Marketing, par exemple, contribue à ce niveau en concevant des plateformes interactives sur Facebook lesquelles attirent chacune de 5000 à 10000 jeunes internautes.X [4], etc.
Ces enjeux sont de taille, mais ils pourraient être relevés à moyen et long terme, moyennant une volonté politique favorable, ainsi qu’un engagement constant et solidaire des organismes non gouvernementaux et des regroupements de jeunes.
 

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Crédits photo :
Lees Street/Flickr

Les locaux d’Eastline Marketing
(Novembre 2010, Liban), Pamela Chrabieh Badine
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