« La neutralité n'existe pas pour les moteurs de recherche »

Article  par  William DEMUYTER  •  Publié le 13.07.2016  •  Mis à jour le 13.07.2016
Le navigateur Mozilla Firefox a annoncé un partenariat avec le moteur de recherche français Qwant. Éclairage de Guillaume Sire, maître de conférences à l’Institut français de presse et auteur des Moteurs de recherche (2016, La Découverte).

Quelle lecture vous faites de ce partenariat ?

Guillaume Sire :
Firefox propose désormais une version de son navigateur où Qwant apparaîtra comme seul moteur de recherche plutôt que Google.
 
C’est surtout du point de vue de la concurrence que se justifie ce genre de partenariat : pour Mozilla, il faut sauvegarder les apparences d’une concurrence car Google est dans la ligne de mire des autorités de la concurrence. Les navigateurs, peu nombreux, ont de facto intérêt à montrer qu’ils ne suivent pas le monopole de Google et qu’ils proposent une diversité de moteurs de recherche à leurs utilisateurs, pour éviter de se faire pointer du doigt. Pourtant, pour Mozilla, il est plus intéressant d’apporter du « clic payant » à Google, car c’est là que les enchères sont les plus élevées.

 
Qwant peut-il s’imposer en alternative à Google, à terme ?

Guillaume Sire : Il y a peu de chances. Contrairement à ce que Google continue de dire, internet n’est pas le lieu de la concurrence pure et parfaite. Contrairement à ce que Google continue de dire, internet n’est pas le lieu de la concurrence pure et parfaite.  Leur formule est : « Competition is one click away ». Non, c’est plus compliqué que cela. Il y a une dimension structurelle à la position monopolistique de Google, qui est liée à plusieurs points. Le point le plus sensible est lié aux données. Un excellent article de C. Argenton et J. Prüfer discute de cette question. Google, qui existe depuis 1998, possède un historique de données que n’a pas Qwant. Qui a fait quelle requête ? Quel utilisateur a cliqué sur quels résultats ? Quelle page a-t-il consulté ? Toutes ces données ont été enregistrées par Google. Argenton et Prüfer expliquent que cela peut être un frein à l’innovation et une barrière à l’entrée de nouveaux concurrents. Pourquoi ? Si demain vous créez un moteur de recherche objectivement meilleur que Google, avec un meilleur algorithme, si cela peut exister, vous le mettez sur le marché, mais vous n’avez pas l’historique de données que possède Google, donc vous ne savez pas ce qu’aiment et recherchent les internautes. C’est bien un obstacle à la concurrence car ce n’est pas le meilleur qui gagne. Ce qui permet à Google de dominer, ce sont des données qu’il n’a pas lui-même produites mais les utilisateurs de ses services. Un des débats aujourd’hui consiste à se demander si, en tant que concurrent crédible, Google devrait communiquer ses fichiers logs qu’il a acquis des utilisateurs depuis 18 ans d’activité.

 
On ne peut pas contraindre Google à les communiquer ?

Guillaume Sire : Pour le moment non, même si la Federal Trade Commission aux États-Unis et la Commission européenne étudient cela. Le problème est le suivant : imaginez que les autorités ordonnent à Google de communiquer ses fichiers logs à tous ses concurrents, n’importe qui pourrait alors créer un moteur de recherche pour mettre la main sur ces données. Tout le monde serait intéressé à l’idée d’avoir les données des utilisateurs de Google. En théorie, on comprend l’intérêt de la communication des données à la concurrence, en pratique ce serait une catastrophe.
 
Ensuite, concernant l’argument « competition is one click away », il y a un effet d’habitude. Des études ont été faites où on mettait un panel d’utilisateurs devant Google et devant Bing pour réaliser les mêmes recherches. Les utilisateurs affirmaient tous que Google fournissait les mêmes résultats. Ensuite, on a interverti les interfaces de Google et de Bing afin que les utilisateurs croient que les résultats fournis par Google étaient fournis par Bing et inversement. Les internautes continuaient à dire que les résultats les plus pertinents étaient ceux de Google. Ça aussi agit comme une barrière à l’entrée sur le marché.
Enfin, il y a aussi le fait que les annonceurs sont très majoritairement sur Google, la multiplication des services avec Gmail, etc. Petit à petit, il y a des effets de verrouillage qui ne sont jamais aussi visibles que dans l’univers physique, mais qu’on ne peut pas nier.

 
Comment s’assurer que les moteurs de recherche garantissent la meilleure neutralité possible dans les résultats de recherche ?

Guillaume Sire : Je pense que la neutralité n’existe pas pour les moteurs de rechercheLa neutralité n’existe pas pour les moteurs de recherche., que c’est aberrant. Ce sont des outils de traitement de l’information, qui la traitent d’une certaine façon, en fonction des choix qui sont faits. En comparaison, dans l’exemple du journalisme, il s’agit de placer son micro, sa caméra, de donner la parole à telle personne. L’information dépend de l’homme politique, de la personne qui s’exprime, mais aussi du journaliste. C’est pareil pour un moteur de recherche : un ingénieur a paramétré l’algorithme, décidé que tel critère était pertinent, exclu un autre, pondéré le critère de pertinence. Toutes ces décisions produisent des résultats précis. Chez Qwant, c’est la même chose, les résultats sont le produit les décisions des ingénieurs, mais également de ce qu’ont écrit ou dit les éditeurs, c’est-à-dire de l’information elle-même. En tout cas on ne peut pas dire que les résultats sont neutres. En anglais, pour les résultats de Google, on parle de « résultats organiques » mais ils ne le sont pas du tout. C’est une machine, un dispositif technique de traitement de l’information créé par l’homme.
 
A la fin, avec le numérique comme avec tout le reste, l’intelligence est toujours renvoyée dans le camp de l’utilisateur, de l’individu.  Ce n’est pas la technique qui détermine le savoir et le niveau d’intelligence, mais l’individu qui fait un usage de la technique.  Ce n’est pas la technique qui détermine le savoir et le niveau d’intelligence, mais l’individu qui fait un usage de la technique. Au début de mes cours, mes étudiants m’objectent qu’il ne faut pas utiliser Google, je leur réponds que si, on peut l’utiliser, tout en ayant conscience que ce n’est pas une machine à produire de la vérité objective.
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