Les libraires espagnols déterminés à prendre leur part du marché numérique

Article  par  Mathilde RIMAUD  •  Publié le 12.06.2013  •  Mis à jour le 12.06.2013
[ACTUALITÉ] Alors que le marché du livre est en pleine récession, les libraires espagnols réagissent. Refonte de la plateforme todostuslibros, remontrances au gouvernement et guerre contre Amazon : un vaste programme…

Début juin 2013, la Confédération espagnole des corporations et associations de libraires (CEGAL) a annoncé pendant la Foire du livre de Madrid la refonte de sa plateforme todostuslibros et la signature d’un partenariat avec le fournisseur de tablettes et de contenus numériques Tagus. En plus de ces nouveautés commerciales, le président de la CEGAL, Juan Manuel Cruz Gálvez, s’appuyant sur le discours de la ministre française Aurélie Filipetti aux Rencontres nationales de la librairie à Bordeaux, en a profité pour réaffirmer la colère des libraires espagnols contre Amazon et interpeller le gouvernement afin de mettre en œuvre un « plan stratégique en faveur du livre et du réseau de la librairie indépendante, garante de la survie de l’édition de qualité ; mais également pour contrer le téléchargement illégal de contenu numérique et défendre les auteurs, les éditeurs, les traducteurs, les illustrateurs et les distributeurs. » Des revendications portées également par les auteurs et les éditeurs.
 
La profession se mobilise donc fortement autour du livre numérique. Et c’est effectivement le moment, car si le marché du livre a baissé de plus de 40 % depuis 2008, en revanche le livre numérique est en forte augmentation, comme le laisse voir l’étude publiée en mars 2013 par GFK. De nombreuses boutiques en ligne proposent du livre numérique : les grandes chaînes espagnoles ont investi ce marché dès 2009, avant même les géants internationaux, qui déploient depuis 2011 seulement leurs solutions. Kobo a signé un accord avec les éditeurs mais avec aucun revendeur pour l’instant. C’est donc au tour des libraires indépendants de s’organiser pour ne pas voir leur échapper quelques parts du marché. D’après l’étude « Librairies dans le monde » publiée par Livres Hebdo à l’occasion des Rencontres nationales de la librairie, l’ebook représentait en Espagne 2,6 % des ventes en 2011 et les « prévisions en 2012 accordent au numérique une part de marché maximale de 15 % en 2016 »[+] Note« Estudio de la Economía Digital », 2012, PWC, AMETIC, U-TAD, cit. in Librairies dans le monde, Allemagne, Espagne, États-Unis, France, Pays-bas, Royaume-Uni, Cécile Moscovitz, Rüdiger Wischenbart, Livres Hebdo, Cercle de la Librairie, 2013, p. 43.X [1].
 
Si les grandes chaînes se sont montrées plutôt innovantes sur ce secteur, certaines librairies indépendantes ne sont pas en reste : Librerias con huellas par exemple, site de vente d’ebooks, a été créé par quatre librairies de quatre villes (Oviedo, Santander, Malaga et Valladolid).
La refonte de la plateforme todostuslibros.com, qui permet la géolocalisation de plus de 700 000 titres et le renvoi vers le site Internet ou la boutique physique du libraire par qui l’achat se fera, permettra de proposer également la vente d’ebook (chaque libraire pourra intégrer la vente d’ebook et de supports de lecture sur son propre site et dans son magasin). L’accord signé avec Tagus, qui, outre ses supports de lecture, propose le plus grand choix de titres numériques d’Espagne[+] NoteTagus offre 90000 titres (51 000 ouvrages sous droits et 39 000 libres de droits, sondage effectué sur le site le 10 juin2013), les éditeurs ayant publié 55 000 titres numériques d’après l’étude de Livres Hebdo (op. cit p. 43).X [2], va donner un élan sérieux à la vente numérique par les libraires, tout en favorisant l’économie nationale, puisque Tagus est la propriété de Casa del libro, leader des chaînes de librairies d’Espagne (36 magasins, groupe Planeta). L’intégration des autres plateformes de la CEGAL (celle dédiée aux livres jeunesse, celle de recommandations des libraires), l’amélioration de l’ergonomie générale du site vont faire de cet outil un digne concurrent des géants internationaux, dont la destinée, espérons-le, ne saura être comparée à celle du défunt 1001 libraires français, ne serait-ce que parce que todostuslibros s’est construit petit à petit, en agrégeant au fur et à mesure de nouvelles fonctions. Ne manquera plus qu’un réseau social de lecteurs
 
Néanmoins, le projet annoncé par la CEGAL dépasse le cadre de la vente de livres numériques. En effet, c’est un renouvellement de la stratégie des libraires dont il s’agit. Représentant, chaînes comprises, 55 % du marché du livre espagnol en valeur[+] NoteÉtude Livres Hebdo, op. cit. p. 48X [3], la librairie compte bien réaffirmer son poids à ses fournisseurs. Les positions du président de la Confédération contre Amazon ne datent pas de cette année. En 2012 déjà, la Foire du livre de Madrid avait été placée sous le signe de l’inquiétude face au groupe américain, accusé de pratiques illégales contre le prix unique. Cette année, la CEGAL appelle les éditeurs et les distributeurs espagnols à « agir fermement contre ceux qui transgressent systématiquement les règles du jeu. »
 
Et c’est avec la mise en place d’une base de données vente en réseau que la Confédération veut faire entendre sa voix aux éditeurs. S’appuyant sur sa base de données alimentée en partie par les libraires, « Cegal en réseau » (Cegal en red) permettra en effet la remontée groupée d’information sur les ventes, offrant à chaque libraire adhérent (ils sont 300 pour l’instant, représentant entre 18 et 20 % du marché) des informations sur sa propre activité au regard de celle de l’ensemble des libraires d’Espagne. Une mine d’informations, évidemment anonymes, que la CEGAL entend bien pouvoir revendre aux fournisseurs. Cet outil, qui n’est pas sans rappeler le projet d’observatoire économique actuellement porté en France par le Syndicat de la librairie française, a pris une envergure internationale avec l’appel lancé début juin par la CEGAL à l’ensemble des confrères hispanophones du monde et la constitution d’un groupe de travail pour l’internationalisation du projet. Le service devrait voir le jour courant octobre et être entièrement développé pour janvier 2014.
 
Face à la crise, qui touche très durement l’Espagne et donc le marché du livre[+] NoteL’étude Livres Hebdo explique la tendance baissière forte du chiffre d’affaires du livre non seulement par la crise, qui peut expliquer la baisse de fréquentation et du panier moyen d’achat en librairie, mais aussi par la concurrence d’Internet, la surproduction, la disparition des achats publics des bibliothèques, le téléchargement illégal (227 millions de téléchargements illégaux en 2012) et la bulle immobilière, pour les grandes villes. (op. cit. p. 54).X [4], les libraires espagnols renforcent la mutualisation. Un mouvement fort que l’on retrouve dans beaucoup de pays et dont témoigne justement l’étude de Livres Hebdo.

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  • 1. « Estudio de la Economía Digital », 2012, PWC, AMETIC, U-TAD, cit. in Librairies dans le monde, Allemagne, Espagne, États-Unis, France, Pays-bas, Royaume-Uni, Cécile Moscovitz, Rüdiger Wischenbart, Livres Hebdo, Cercle de la Librairie, 2013, p. 43.
  • 2. Tagus offre 90000 titres (51 000 ouvrages sous droits et 39 000 libres de droits, sondage effectué sur le site le 10 juin2013), les éditeurs ayant publié 55 000 titres numériques d’après l’étude de Livres Hebdo (op. cit p. 43).
  • 3. Étude Livres Hebdo, op. cit. p. 48
  • 4.
  • 5. L’étude Livres Hebdo explique la tendance baissière forte du chiffre d’affaires du livre non seulement par la crise, qui peut expliquer la baisse de fréquentation et du panier moyen d’achat en librairie, mais aussi par la concurrence d’Internet, la surproduction, la disparition des achats publics des bibliothèques, le téléchargement illégal (227 millions de téléchargements illégaux en 2012) et la bulle immobilière, pour les grandes villes. (op. cit. p. 54).
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