Les agents littéraires, des acteurs bientôt incontournables ?

Article  par  Florine SOULIÉ  •  Publié le 01.10.2013  •  Mis à jour le 01.10.2013
Andrew Wylie
Un regard croisé sur le rôle et les pratiques des agents littéraires, en France et aux États-Unis.

Sommaire

Le monde de l’édition est aujourd’hui en pleine mutation : la rentabilité à court terme domine largement les logiques éditoriales, le secteur se concentre autour des grands groupes d’édition, et les transformations structurelles liées aux numériques bouleversent un écosystème dominé depuis des siècles par le papier. Un autre phénomène, bien connu et accepté aux États-Unis, mais longtemps décrié et relativement limité en France, vient se greffer sur cette (r)évolution en cours : celui des agents littéraires, qui vient bouleverser l’alliance traditionnelle entre auteurs et éditeurs.
 
Il s’agit ici de comprendre la profession d’agent littéraire, trop souvent objet de fantasmes ou de franche hostilité de la part des professionnels du secteur, qui la connaissent peu ou mal, et d’évoquer les perspectives d’avenir pour ces intermédiaires. La généralisation des agents en France est-elle inéluctable ? Le numérique représente-t-il une opportunité ou un danger pour cette profession à la réputation fragile ? Qu’en est-il aux États-Unis, pays d’avant-poste de ces évolutions ? Parce que les agents exercent principalement dans le domaine de la fiction, nous aborderons essentiellement les enjeux liés à l’édition littéraire.

Qui sont les agents littéraires ?

Travaillant en auto-entrepreneur, en free-lance, ou pour le compte d’une agence, un agent littéraire est un intercesseur entre auteurs et éditeurs – pour la négociation des contrats d’édition –, ou entre éditeurs – pour la vente et l’achat de droits de traduction. Il négocie également les coéditions, les cessions des droits d’adaptation audiovisuelle et les droits dérivés, moyennant une commission sur ces cessions (de l’ordre de 10 % à 15 %, jusqu’à 20 % pour les adaptations audiovisuelles et les cessions de droits étrangers).
 
En France, la grande majorité des agents est spécialisée dans le commerce des droits étrangers. Les agents d’auteurs, peu nombreux, et sujets à polémique, représentent une catégorie à part dans la profession.
 
 En raison de l’absence de formation spécifique et de règles régissant le secteur, les agents littéraires français ont pour la plupart de multiples casquettes.  Quels services offre l’agent littéraire ? En plus de la négociation et de la gestion de droits, l’agent sélectionne les manuscrits, conseille les auteurs et cherche les éditeurs les plus enclins à publier les manuscrits de leurs « clients ». Il leur arrive même de retravailler les textes avec les auteurs, comme dans une relation auteur/éditeur. Enfin, ils établissent les contrats avec les éditeurs et certains assurent le suivi promotionnel de l’ouvrage une fois publié.
 
On l’aura compris, une formation juridique relativement poussée est un préalable au métier d’agent, mais finalement les compétences et les modes de fonctionnement sont aussi variés que les réalités du métier. En effet, en raison de l’absence de formation spécifique et de règles régissant le secteur, les agents littéraires français ont pour la plupart de multiples casquettes. Forts de leur bonne connaissance du marché (ce sont souvent d’anciens éditeurs), ils ont de grandes capacités de lecture, flairent les opportunités, ont le sens des affaires et de la diplomatie.
 
Cette polyvalence est la marque de fabrique de l’agence Pierre Astier, une des plus reconnues du secteur, qui offre aux auteurs un ensemble de services allant du travail sur le texte à la vérification des supports de presse. Cependant, pour répondre au mieux aux attentes du marché et se démarquer, la majorité des agents littéraires se sont spécialisés. Ainsi, François Samuelson, « l’agent des stars, la star des agents », qui représente Michel Houellebecq, Fred Vargas, Pierre Assouline et Emmanuel Carrère, occupe une place de premier choix sur le marché rémunérateur des droits audiovisuels, ce qui rend son agence particulièrement attractive aux yeux de la profession. Susanna Lea, dont le crédo est «  Published in Europe, read by the world », représente de nombreux auteurs à succès (Marc Levy, Frédéric Lenoir notamment) et possède des bureaux à New York, Paris et Londres.
 
Par ailleurs, de nombreuses agences parisiennes représentent les petits éditeurs français n’ayant pas de services de droits dédiés, ou des éditeurs étrangers, souvent trop loin pour se faire une idée exacte du marché. Parmi ces « co-agents » ou « sub-agents », citons entre autres l’agence Wandel-Cruse, qui représente les éditeurs scandinaves, Anastasia Lester, spécialisée dans les échanges de droits avec la Russie, ou l’agence de Yasmina Jraissati, pour la littérature arabe contemporaine.
 
Juliette Joste, auteur d’une étude fort documentée et minutieuse sur « l’agent littéraire en France », a recensé une vingtaine d’agences à Paris, aux profils variés. Elle pointe néanmoins le manque de visibilité  En voulant représenter les « droits » de l’auteur, on accuse l’agent de bousculer la relation qui unit l’auteur et son éditeur.  et d’organisation de la profession, qui ne possède ni statut, ni réglementation, ce qui a tendance à alimenter la méfiance des professionnels du secteur : « On peut se demander si l’existence d’une association fédérant les agents d’auteurs français ne permettrait pas de leur donner une voix et une respectabilité[+] NoteJuliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.17.X [1]. » Au-delà d’une nécessaire structuration de la profession, c’est l’image des agents auprès des éditeurs qui doit évoluer, car les raisons (plus ou moins rationnelles) de leur stigmatisation sont ancrées et nombreuses. En voulant représenter les « droits » de l’auteur, on accuse l’agent de bousculer la relation traditionnelle et souvent privilégiée qui unit l’auteur et son éditeur ; mais aussi de segmenter le secteur (les auteurs qui souhaitent être publiés risquant de devoir d’abord chercher un agent) et son économie. Enfin, les transferts d’auteurs d’une maison à une autre, pour des montants parfois faramineux, ne font que noircir le tableau. On se souvient du transfert surprise, en 2005, de Michel Houellebecq de Flammarion à Fayard, pour la somme d’un million d’euros – âprement négociée par son agent, François Samuelson. Parce que l’argent est encore tabou dans le milieu de l’édition, ces coups médiatico-financiers ne sont pas particulièrement bien vus de la profession.
 
Si les agents littéraires sont en France à la marge de la profession, il n’en est pas de même aux États-Unis où, pour des raisons culturelles, économiques et juridiques, ils sont depuis longtemps des acteurs essentiels du monde de l’édition.
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Un maillon indispensable de la chaîne éditoriale aux États-Unis

Les agents font intégralement partie du système éditorial américain, au point que la grande majorité des livres de fiction publiés aux États-Unis sont d’abord passés entre les mains d’un agent. Il existe plus de cinq cents agences sur le continent américain, plus du double selon certains professionnels, rassemblés en majorité autour d’une association puissante et respectée : l’Association of Authors Representatives, établie en 1928.
 
Si la croissance des agents a pu être aussi forte alors qu’elle reste en France assez marginale, c’est en partie lié au système juridique américain, fondé sur le copyright qui « ignore théoriquement la notion de droit moral imprescriptible, essentielle dans le régime de droit d’auteur », assure Juliette Joste[+] NoteJuliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.47.X [2]. Entre le droit d’auteur et le copyright, ce sont donc deux visions qui s’affrontent : l’une juridique, dans l’intérêt de l’auteur, l’autre économique, plus profitable à l’éditeur. Étant moins protégés qu’en France, les auteurs américains ont donc très tôt reconnu l’intérêt d’une assistance juridique, par le biais des avocats, puis des agents, spécialisés dans les contrats d’auteurs. Malgré tout, les différences entre les deux régimes s’estompent, du fait de l’accentuation des échanges mondiaux. Les pratiques  s’uniformisent : le droit d’auteur devient de plus en plus une protection économique, et le copyright commence à intégrer le droit moral.
 
Aux États-Unis, les agents littéraires sont donc un maillon indispensable de la chaîne éditoriale, et leur business tout à fait lucratif. De nombreux sites internet ou guides conseillent les auteurs en herbe afin de trouver le bon agent, le séduire et le convaincre. Les agents littéraires sont aussi assurés de tirer des bénéfices du commerce des droits à l’étranger : « économiquement, l’activité d’agent est viable, assure Juliette Joste, car le marché mondial des droits de langue anglaise représente à lui seul un volume considérable. »
 
La réputation de certains agents a dépassé les frontières. C’est le cas de Sterling Lord qui, dans les années cinquante, a rendu célèbre les auteurs de la Beat Generation. Sans lui, le manuscrit de Sur la Route de Jack Kerouac n’aurait peut-être jamais trouvé d’éditeur. On doit également à Georges Borchardt, Allemand francophile émigré aux États-Unis en 1947, d’avoir révélé aux Américains les grands noms de la littérature française du XXe siècle, parmi lesquels Samuel Beckett, Marguerite Duras, Jean Paul Sartre, Roland Barthes, Michel Foucault, Jacques Lacan… Cet agent très respecté a pris sous son aile le manuscrit d’Elie Weisel, La Nuit, qui avait essuyé de nombreux refus. Il se vendit finalement plus de sept millions d’exemplaires de cet essai aux États-Unis. Mais aujourd’hui, la star incontournable des agents littéraires est Andrew Wylie. « Le chacal », comme l’appellent ses détracteurs, possède, en plus de ses bureaux new-yorkais, une succursale à Londres… et un catalogue prestigieux de plus de 850 auteurs. Parmi eux : Philip Roth, Salman Rushdie, Haruki Murakami, les prix Nobel Orhan Pamuk et Mo Yan, et côté français : Philippe Djian, Christine Angot et…Nicolas Sarkozy.
 

Salman Rushdie
 
Aujourd’hui, la situation des agents littéraires évolue, tant en France qu’aux États-Unis. Comment les agents font-ils face à la crise économique ? Le numérique représente-t-il une opportunité ou une menace ? La réputation des agents est-elle sur le point de changer ?
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Quel avenir pour les agents littéraires ?

Il est difficile de prédire l’avenir de la profession, mais une chose est sûre : les bouleversements en cours dans l’univers du numérique, la concentration des groupes et la crise que traverse l’édition mondiale amènent à repenser les pratiques.
 
Si les agents ont toujours été de précieux alliés pour la défense des droits audiovisuels ou de traduction, l’arrivée de l’e-book aux États-Unis a quelque peu changé la donne. Aujourd’hui, les auteurs peuvent publier leurs manuscrits en ligne avec une facilité déconcertante, sans passer par des agents ni des éditeurs. Les plateformes d’autoédition se multiplient, qu’il s’agisse de Book Country, lancé par Penguin en 2011, du Nook Book Store de Barnes & Noble’s, ou du plus connu Amazon Kindle Store. Ces trois plateformes laissent respectivement à l’auteur une marge de 85 %, 70 %, et 65 % quand les éditeurs classiques en offrent 10 % à 15 % en moyenne. Une aubaine pour les auteurs, d’autant plus que le marché des e-books représente désormais 23 % du marché du livre en Amérique.
 
Dans ce contexte, on constate que les agents littéraires jouent de moins en moins le rôle d’intermédiaires. Certains se spécialisent dans le marketing en ligne, dans les relations publiques… d’autres préfèrent se lancer dans l’édition numérique. C’est le cas d’Ed Victor, agent américain qui a créé Bedford Square Books, spécialisé dans l’édition de livres numériques et l’impression à la demande, et du redoutable Andrew Wylie. En 2010, après un accord passé avec Amazon, Wylie a décidé de vendre des e-books de ses auteurs stars, via sa nouvelle plateforme Odyssey Editions, alors que certains titres faisaient encore l’objet de contrat dans diverses maisons d’éditions, notamment chez Random House. La réaction ne s’est pas fait attendre : le géant américain a décidé de rompre tous ses liens commerciaux avec Wylie. Au-delà de l’anecdote, ce genre de pratique remet en cause la neutralité des agents, qui deviennent soudain juges et parties. Comment défendre au mieux les intérêts des auteurs tout en ayant des réflexes d’éditeur ? Si en Grande-Bretagne de tels conflits d’intérêts ne sont en théorie plus problématiques, puisque l’Association of Authors Agents n’interdit plus à ses membres de se constituer en éditeurs, il semblerait que l’association américaine, plus éthique et corporatiste, n’ait pas sauté le pas. En attendant, la plupart des professionnels américains rencontrés par Juliette Joste pour son enquête « considèrent le numérique comme une formidable opportunité pour les agents. Il ouvre tout un domaine de développement, dans lequel l’intervention d’un tiers sera plus que jamais nécessaire. »[+] NoteJuliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.50.X [3]
 
 La majorité des acteurs du secteur s'accorde sur un rôle de plus en plus déterminant de l'agent littéraire.  Si les États-Unis sont le pays d’avant-poste des bouleversements éditoriaux, qu’en est-il en France, où le phénomène des agents littéraires est encore limité ? Vont-ils trouver leur place au sein de notre paysage éditorial si conservateur ? Leur positionnement sera-t-il le même qu’aux États-Unis ? Face à la concentration des maisons d’édition et l’avènement du numérique, la majorité des acteurs du secteur s'accorde sur un rôle de plus en plus déterminant de l'agent littéraire. D’après Georges Borchardt, « il est probable que l’édition française suivra tôt ou tard le modèle américain, comme l’ont fait l’édition britannique et allemande. Lorsque les conglomérats ont pris le pouvoir, les agents deviennent essentiels. Quand les éditeurs commencent à valser dans les maisons, les auteurs sont perdus. »[+] NoteJuliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.52X [4] En somme, on peut penser que la concentration fragilise la relation entre auteur et éditeur. Il serait donc logique, à l’avenir, de voir croître le rôle des agents, qui seraient à même de mieux défendre les droits des auteurs face aux grands groupes d’édition, mieux armés sur les plans juridiques et commerciaux.
 
Du côté du numérique, tout reste encore à jouer. Si l’e-book représente 23 % du secteur du livre aux États-Unis, il représente seulement 0,6 % du marché français (3 % à horizon 2015). Alors que beaucoup de maisons d’édition n’ont pas de politique numérique, ni de budgets suffisants à y consacrer, certains agents ont décidé d’anticiper les bouleversements à venir. C’est le cas de Susanna Lea, qui a fondé Versilio, sa propre plateforme de livres numériques. Si le projet n’est aujourd’hui pas encore rentable, l’agent de Marc Levy se sent prête pour affronter l’avenir.
 

Marc Levy
 
En outre, les agents peuvent occuper une place de premier choix dans le conseil et l’assistance juridique des auteurs, s’agissant des contrats d’édition numérique. Depuis plusieurs années, les tensions étaient vives entre les éditeurs et les auteurs sur ce sujet. Même si, en mars 2013, un accord entre auteurs et éditeurs sur le contrat numérique a enfin abouti (après plusieurs échecs), les clivages interprofessionnels n’ont fait qu’augmenter, aux yeux des auteurs, l’opacité des enjeux juridiques et financiers liés à la publication de leurs ouvrages au format numérique. Plus que jamais, l’agent littéraire peut les aider à éclaircir les choses, à expliquer et décrypter des clauses de contrats souvent complexes.
 
Aux yeux des professionnels, l’implantation et le développement des agents en France est sur la bonne voie. Au fil des ans, la perception et la réputation des agents a d’ailleurs évolué. De fait, la majorité des éditeurs travaillent déjà avec des agents, qu’ils soient américains, britanniques, espagnols ou allemands. François Samuelson, le plus ancien agent d’auteurs français, considère que les éditeurs sont maintenant ouverts : « Je n’ai pas l’impression qu’il y ait d’ostracisme envers les agents. Les éditeurs lèvent les bras au ciel et râlent quand on évoque le sujet, mais, concrètement, ils travaillent avec eux. » Pierre Astier, ancien directeur du Serpent à Plumes, va encore plus loin : « Tous les éditeurs sont d’accord pour travailler avec les agents. Beaucoup sont même demandeurs. »[+] NoteJuliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.17X [5] On constate donc un apaisement dans la relation qui unit éditeur et agent, qui va de pair avec un processus de normalisation des pratiques. Eu égard à la financiarisation de l’édition, aux conglomérats, et à la perte des liens traditionnels entre auteurs et éditeurs, la progression des agents littéraires semble inévitable.

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Crédits photo :
-Image principale : L'agent littéraire Andrew Wylie (Esther Dyson / Flickr)
-L'écrivain Salman Rushdie (Asia Society / Flickr)
-L'écrivain Marc Levy (Alain Bachellier / Flickr)
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Références

 
Jérôme DUPUIS, « Houellebecq : les secrets du transfert du siècle », L’Express.fr, 2005
 
Eric NEUHOFF, « Andrew Wylie, la terreur des lettres », Le Figaro.fr, 2012
 
Débat organisé par l’association Effervescence sur le thème « Quelle place pour les agents littéraires en France ? » à la Sorbonne en 2013
 
 
 
 
Olivia SNAIJE, « French literary agents stage a quiet revolution », Publishingperspectives.com, 2009
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  • 1. Juliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.17.
  • 2. Juliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.47.
  • 3. Juliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.50.
  • 4. Juliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.52
  • 5. Juliette JOSTE, L’agent littéraire en France, réalités et perspectives, p.17
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