Le futur du livre et de l’écrit à l’Unesco

Article  par  Marc JAHJAH  •  Publié le 20.06.2011  •  Mis à jour le 20.06.2011
[ACTUALITÉ] Du 8 au 11 juin 2011 s’est tenu le deuxième forum mondial de l’Unesco sur les industries culturelles, consacré cette année au futur du livre et de l’écrit.

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En 2009, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) lançait la première édition de son Forum mondial de la culture et des industries culturelles (Focus) avec pour thème la créativité, l’innovation et l’excellence dans les domaines de l’artisanat, du design et de la mode. Pour la seconde édition de son forum, qui a eu lieu du 8 au 11 juin 2011 en Lombardie, une région très dynamique dans le secteur de l’édition, l’Unesco a souhaité aborder les mutations du livre et de l’écrit à l’heure du numérique. Trois thèmes (l’économie du livre numérique, le droit d’auteur et les bibliothèques), traités par 200 intervenants en sessions plénières ou en ateliers, avaient ainsi été retenus par l’organisation.

Contrairement au Digital Book World, au Tools of Change ou au récent BookExpo America, le Focus 2011 de l’UNESCO ne présentait pas des technologies innovantes ou des modèles économiques audacieux pour les éditeurs. L’événement cherchait en effet davantage à se positionner comme une plateforme de discussion, en donnant une tribune d’expression aux pays dits en développement, en encourageant les initiatives pour développer la culture, le livre et le savoir dans le monde et en accueillant tous les points de vue, des plus optimistes aux plus conservateurs.

Accès au livre numérique : un débat peut en cacher un autre

Les débats furent marqués par le conflit opposant technophiles et technophobes[+] NoteAuxquels le dernier numéro de Communications, consacré aux « Cultures du numérique » apportent quelques réponses et dont on trouvera un aperçu sur le live-tweet d’une rencontre organisée le 14 juin autour de ce numéro. X [1], optimistes et pessimistes. Lors de l’Atelier 2 sur l’économie du livre (Futur de l’écrit et de la lecture), Janet Murray, professeur à la Georgia Tech et designer interactive, a par exemple estimé que « le monde imprimé [n’était] plus suffisant pour exprimer nos connaissances ». Inévitablement, les critiques formulées par les technophiles s’accompagnent d’une injonction au changement. Riccardo Cavallero, directeur général de la division Trade Books chez l’éditeur italien Mondadori, lors de la session plénière sur l’économie du livre numérique, a suggéré aux éditeurs de « prendre une planche de surf et de chevaucher la vague », au lieu de se lamenter sur les risques potentiels du téléchargement illégal. Car le seul moyen de lutter contre le piratage est de l’empêcher d’être rentable en donnant au lecteur ce qu’il souhaite lire. L’avance technologique des pirates rend en effet inefficace toute lutte directe, a-t-il estimé.

L’intervention de Nubia Macias Navarro, organisatrice de la Foire internationale de Guadalajara, a cependant révélé le caractère ethnocentrique de ces débats sur la technologie et le piratage, dans des régions où, avant de s’en inquiéter, on aimerait pouvoir y accéder. La lecture numérique, note ainsi Brian Wafawarowa, directeur exécutif de l’Association des éditeurs d’Afrique du Sud, est encore embryonnaire en Afrique du Sud et ne représente aujourd’hui qu’1 % du marché de l’édition[+] NoteTrois plateformes de ventes de livres numériques sont néanmoins en préparation. Ces deux dernières années, remarque ainsi Brian Wafawaroma dans une interview accordée à ActuaLitté : « L’e-book est arrivé pour de bon sur notre marché. C’est une réalité avec laquelle tous éditeurs doivent désormais traiter activement ». X [2], à l’inverse d’un marché japonais (Atelier 3 sur l’économie du livre numérique) où la géolocalisation, le papier électronique flexible,  et la réalité augmentée devraient être généralisées en 2020 selon Matsui Yasuko  vice-présidente de Papyless CO, le plus grand magasin de livres électroniques au Japon. Mais la question principale n’est-elle pas plutôt celle du développement de la lecture, dans un monde où 25 % de la population ne lit pas ?, s’est demandé l’écrivain mexicain Homero Aridjis. Avant même de s’interroger sur les bienfaits ou les méfaits de la technologie, d’autres questions, plus urgentes, semblent donc se poser.

Tous les acteurs se sont retrouvés sur la nécessité de développer les contenus pour alimenter les supports de lecture, d’améliorer l’affordance[+] NoteErgonomie, capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation.X [3] des applications qui a un impact sur l’appréhension de la connaissance et sur le devoir de laisser le lecteur maître de son expérience. Mais cette maîtrise ne passera pas sans une sensibilisation aux lois qui régissent le numérique. Car l’utilisateur, comme l’a fait remarquer le spécialiste du livre numérique James Bridle, auteur du site BookTwo, lors de l’atelier sur l’économie du livre (Futur de l’écrit et de la lecture), ignore que l’achat d’un livre numérique est en fait l’acquisition d’une licence qui y donne accès. Dès lors, la marge de manœuvre de l’utilisateur est réduite à celle que veut bien lui donner le vendeur, l’éditeur ou le distributeur de livres numériques.
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Droits d’auteur, la frustration des lecteurs ?

Aux arguments économiques, ainsi martelés par plusieurs intervenants, l’écrivain chilien Antonio Skármeta a rappelé que l’auteur est de plus en plus confronté à des entreprises qui ignorent totalement son statut et pratique la dissémination de l’information sans se soucier de la propriété intellectuelle. Par conséquent, l’écrivain,  devrait pouvoir, comme l’explique la directrice de la Fédération des éditeurs européens (Copyright versus Copy-left), décider de la manière dont son travail sera réutilisé et même vendu.

Si l’intervention d’Antonio Skármeta a le mérite de replacer l’auteur (un peu oublié) au centre des débats, elle souffre d’une vision simpliste qui identifie le téléchargement illégal à un vol qu’un client honnête de supermarché ne penserait pas à réaliser. Elle ignore donc totalement les frustrations du lecteur, limité par une gestion contraignante des droits numériques (DRM), qui peut empêcher par exemple la copie d’un fichier d’une tablette vers une autre. C’est pourquoi Richard Stellman, programmeur et grand promoteur du logiciel libre, considère que la liberté du lecteur est plus importante que le copyright ; le droit d’auteur devrait donc peut-être faire l’objet d’une révision, propose Milagros Del Corral.

C’est ainsi un équilibre entre l’accès et la propriété qui doit être trouvé, ont remarqué les intervenants de l’Atelier sur le droit d’auteur (Fair use, Creative commons), récemment évoqué par Lionel Maurel, conservateur des bibliothèques à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et auteur du blog S.I.Lex, lors de sa conférence  « Écriture Web et dimension juridique ». Ces tensions révèlent en effet des conflits théoriques qui traduisent des problèmes de qualification juridique. « Comment faire, dès lors, pour maîtriser la dissémination des contenus, l’encadrer juridiquement et éventuellement en tirer partie ? », s’interroge Lionel Maurel dans sa présentation.

La plateforme Escristores Complutenses 2.0, citée par Lucia Megias José-Manuel, professeur à l’université Complutense de Madrid et spécialiste des Digital Humanities, se présente comme un modèle possible pour la diffusion des écrits. Elle propose en effet aux auteurs de déposer leurs productions, de tout type (œuvres sous droits, œuvres non publiées, etc.), et aux lecteurs de les télécharger intégralement et ainsi de pouvoir les faire circuler sans contraintes.
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Bibliothèques numériques : un modèle à trouver

Les craintes manifestées par les différents acteurs de la chaîne éditoriale étaient également très vives dans les discussions sur les bibliothèques. Santiago de la Mora, responsable des partenariats pour Google Book Search en Europe, a ainsi cru bon de préciser que Google n’allait pas devenir un éditeur, mais qu’il souhaitait être perçu comme une passerelle entre les différents acteurs de la chaîne éditoriale. La tentative pour rassurer éditeurs et bibliothécaires, lors de la session plénière sur l’économie du livre numérique, n’a semble-t-il pas totalement convaincu.

Stefano Mauri, président du groupe italien Mauri Spagnol, a en effet mis en garde contre les dangers monopolistiques de la numérisation par Google, car elle implique des méthodes et des outils de travail contestables, avec un grand pourcentage d’erreurs (28 %) selon Geoffrey Nunberg de l’université de Berkeley (Session plénière sur la bibliothèque numérique). C’est pourquoi des partenariats publics-privés, diversifiés, doivent aujourd’hui être trouvés, pour permettre notamment aux utilisateurs d’accéder aux collections des grandes bibliothèques à distance, comme l’ont fait remarquer les intervenants de l’atelier sur la bibliothèque numérique (Le partenariat public-privé).

Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France, a en effet révélé que très peu de spécialistes se rendaient sur place à la BnF. 80 % des acquisitions de l’institution seront donc bientôt faites sous forme numérique. Elles comprendront également l’archivage des blogs scientifiques, qui nécessitent aujourd’hui un repérage et une indexation rigoureuse. Or, si le modèle couplé papier / numérique est une chance pour les éditeurs, il peut s’avérer périlleux pour les bibliothèques. En effet, conserver les informations, à ces deux niveaux (papier et numérique) peut coûter extrêmement cher ; Bruno Racine estime ainsi que l’un des deux doit prendre le pas sur l’autre. Or, la conservation numérique est beaucoup plus coûteuse, parce qu’elle nécessite de sauvegarder, à intervalles réguliers, sur de nouveaux supports, le patrimoine culturel. On peut dès lors se demander si le papier, pour des raisons économiques, ne serait pas plus avantageux.

À l’inverse, Adama Samassékou, ancien ministre de l’Éducation au Mali, lors de la même session plénière, estimait que l’Afrique devait faire un saut qualitatif, sans passer par les bibliothèques papier, de manière à développer des bibliothèques multilingues, indispensables à l’appropriation par les populations de leur propre culture à laquelle elles accèdent encore trop souvent dans une langue étrangère. Le rôle des bibliothèques consiste ainsi à proposer une offre plurielle adaptée à différents publics, comme l’a remarqué Christian Roblin, directeur de la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia).
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Conclusion

L’ampleur d’un tel événement, forum de 200 personnes dans une institution internationale,  explique sans doute le consensus mou, inévitable, dont rendait compte les rapporteurs des ateliers, à travers des recommandations qu’on devinait avant même le début des sessions, qui ont cependant eu le mérite de prendre, à l’échelle mondiale, le pouls de l’édition numérique.

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Crédits photos : capture d'écran de la page d'accueil / présentation des intervenants / live du Focus 2011.
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  • 1. Auxquels le dernier numéro de Communications, consacré aux « Cultures du numérique » apportent quelques réponses et dont on trouvera un aperçu sur le live-tweet d’une rencontre organisée le 14 juin autour de ce numéro.
  • 2. Trois plateformes de ventes de livres numériques sont néanmoins en préparation. Ces deux dernières années, remarque ainsi Brian Wafawaroma dans une interview accordée à ActuaLitté : « L’e-book est arrivé pour de bon sur notre marché. C’est une réalité avec laquelle tous éditeurs doivent désormais traiter activement ».
  • 3. Ergonomie, capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation.
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