Géolocalisation de contenus littéraires : les éditeurs encore timides

Article  par  Mathilde RIMAUD  •  Publié le 02.04.2013  •  Mis à jour le 02.04.2013
[ACTUALITÉ] Le lancement de l’application « La France vue par les écrivains » est l’occasion d’aller voir de plus près où en sont les professionnels du livre en matière de géolocalisation de contenus littéraires.
La recherche de services en mobilité fait désormais partie intégrante de nos vies et, sans même nous en rendre compte parfois, nous sommes en permanence « géolocalisables ».  L’idée de rattacher à la position géographique de la personne une série d’informations géographiques, touristiques ou commerciales ne cesse de s’enrichir et de trouver des développements marketing de plus en plus poussés. Il existe un secteur néanmoins où cela va plus lentement : les éditeurs de livre ne semblent pas prendre le train de ce bouleversement des usages.

Étudiées par des chercheurs en littérature et géographie depuis les années 1990, les « interactions entre espaces humains et littérature », pour reprendre les termes de Bertrand Westphal à l’origine du concept de « géocritique », sont en effet riches de promesses. Faire se répondre des œuvres et un lieu ouvre la porte à de multiples usages. Le livre papier a déjà permis de déployer l’idée d’une balade littéraire ou de la découverte d’un territoire à travers le regard que des écrivains ont pu porter sur lui. On peut citer les éditions Pimientos ou Alexandrines qui développent des collections cohérentes sur ce thème. Côté numérique, si un projet comme « Walking the edit » n’a pas trouvé encore sa déclinaison littéraire, on trouve quelques initiatives de promenade littéraire géolocalisée ou de mise en abyme d’un lieu (en l’occurrence Vienne) à travers œuvres et époques.

Outre ces itinéraires, la géolocalisation, par sa force immersive, permet également une approche renouvelée de la lecture. Après l’expérience menée en 2008 par Penguin, l’été 2012 a vu le lancement de The Silent History, feuilleton numérique ayant l’originalité d’inclure des reportages complémentaires accessibles uniquement lorsque le lecteur est identifié à un endroit déterminé dans le monde. L’éditeur italien Rubbettino a mis en scène et géolocalisé une partie de son catalogue sur site et via une application pour un « Voyage en Calabre » proposant plus de 1 000 extraits se rapportant à quelque 200 lieux. La géolocalisation dans le monde de l’édition prend déjà la forme d’une pratique populaire :  l’on voit avec quelle frénésie les fans d’Harry Potter à Londres, de Millenium à Stockholm ou de Carlos Ruiz Zafón à Barcelone partent sur les traces réelles de leurs héros de papier.

Mais la mise en œuvre de ces nouvelles offres se heurte à des difficultés. Économiquement, le risque est réel : les ventes de livres numériques en France ne représentent que 1,3 % du chiffre d’affaires éditeur en 2012 et les coûts de développement pour des projets de ce type peuvent paraître lourds pour des résultats encore incertains. En outre, les accords contractuels entre éditeurs et auteurs sur l’exploitation numérique ont fait l’objet de longues discussions (un accord-cadre a été signé le 21 mars 2013), ce qui a peut-être en partie ralenti l’innovation. Enfin, beaucoup d’usages sont liés à une fragmentation des contenus à laquelle les éditeurs papier ne sont pas habitués et pour laquelle ils ont du mal à imaginer un modèle économique.

Pourtant, au-delà de l’expérimentation, de vrais enjeux culturels se dessinent derrière la question de la cartographie littéraire et l’on peut penser que cette forme éditoriale prendra un essor important. L’accès aux contenus qualifiés et la constitution de bases de données sont une garantie de pérennité sur le web : les éditeurs sont aujourd’hui détenteurs (pour les livres sous droits) d’éléments épars mais constitutifs d’une mine culturelle (ce que Google a bien compris en numérisant les bibliothèques). Un travail de regroupement et de médiation permettrait d’améliorer la découverte des œuvres. L’accès aux œuvres et l’éditorialisation des contenus sont donc d’autres enjeux phares. Et l’on comprend donc que c’est toute la profession (auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires) qui est concernée. C’est ce qui explique sans doute l’enthousiasme qu’a soulevé le projet de « La France vue par les écrivains » auprès de l’ensemble des professionnels et des pouvoirs publics. Neuf régions ont déjà engagé le travail.


Ce projet est né en Limousin avec Géoculture qui propose de découvrir la région à travers le regard que des artistes ont posé sur elle. 630 extraits d’œuvres sont déjà mis en ligne. Cette idée, initialement portée par le Centre régional du livre en Limousin, a ensuite été étendue à toute la France, pour la partie littéraire, à travers la Fédération interrégionale du livre et de la lecture, grâce au soutien de plusieurs organismes publics. Une série de documents complémentaires peuvent être rattachés à l’extrait de texte géolocalisé : lecture par l’auteur, informations bibliographiques, liens extérieurs, iconographie, vidéos, etc. Un renvoi sera fait très prochainement vers les librairies et bibliothèques les plus proches afin de permettre l’achat ou l’emprunt. 

Trois autres initiatives de carte littéraire existent[+] NoteÀ l’initiative d’un libraire, « La France des écrivains » propose des extraits géolocalisés mais sans contractualisation avec les éditeurs (droit de citation) ; « La Ville est un roman » est une cartographie littéraire de Paris réalisée en 2011 à l’occasion du festival Paris en toutes lettres qui n’a pas été renouvelé depuis ; à l’initiative d’un libraire numérique, des cartes littéraires thématiques sont régulièrement mises en ligne, les extraits, tous libres de droits, renvoient sur le site du libraire pour achat. X [1], mais « La France vue par les écrivains » a su fédérer l’ensemble des acteurs et répondre aux différents enjeux évoqués plus haut : respect du droit d’auteur, éditorialisation forte, modération (contribution collaborative mais validation par des comités scientifiques), mobilisation des acteurs, richesse des contenus. Avec pour objectif de rencontrer les attentes du grand public (réalité augmentée) et des professionnels (valorisation des catalogues d’éditeurs, redécouverte de titres et d’auteurs, renvoi vers les librairies et les bibliothèques, usages pédagogiques, etc.). L’accès au site est gratuit pour les usagers, mais un accord de cession des droits a été négocié avec les éditeurs et les auteurs pour chaque extrait. Le site n’a aujourd’hui qu’une vocation non marchande de valorisation patrimoniale et territoriale. Néanmoins, au vu des appels d’offre qui commencent à fleurir pour la mise en œuvre d’applications à contenu culturel, on peut imaginer que ce type de base de données pourrait donner lieu, avec rétribution aux ayants droit, à une exploitation commerciale élargie. De quoi donner envie aux éditeurs de s’intéresser de plus près à la géolocalisation.

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Crédits photos : 
-Capture d'écran de la carte des contenus « La France vue par les écrivains »
-Logo de La France vue par les écrivains / Géoculture
  • 1. À l’initiative d’un libraire, « La France des écrivains » propose des extraits géolocalisés mais sans contractualisation avec les éditeurs (droit de citation) ; « La Ville est un roman » est une cartographie littéraire de Paris réalisée en 2011 à l’occasion du festival Paris en toutes lettres qui n’a pas été renouvelé depuis ; à l’initiative d’un libraire numérique, des cartes littéraires thématiques sont régulièrement mises en ligne, les extraits, tous libres de droits, renvoient sur le site du libraire pour achat.
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