Du "prequel" au "reboot" : Hollywood à l'assaut des franchises

Article  par  Antonia MACHAYEKHI  •  Publié le 10.09.2012  •  Mis à jour le 11.09.2012
[ACTUALITE] Prequel, reboot, spin-off, crossover : à travers ces nouvelles formes filmiques, quelles stratégies l’industrie d’Hollywood met-elle en œuvre pour relancer ses franchises ?
« Aux États-Unis quand un film marche, on fait la suite, et quand un film marche très très bien, on fait l’épisode d’avant, le prequel ! ». PPD, présentateur vedette  des Guignols de l’info annonçait ainsi une série de prequels parodiques pendant l’édition 2012 du Festival de Cannes.

Ce phénomène du « retour aux origines » des franchises ne cesse en effet de s’amplifier : La planète des singes : les origines, X-Men : le commencementThe ThingPrometheus, etc. Quand les suites semblent avoir épuisé le film original, le prequel prend le relais et permettrait de redynamiser la franchise de départ. La seconde trilogie Star Wars , dont l’action se déroule avant la naissance de Luke Skylwalker, a largement contribué à la médiatisation et popularisation de cette notion de prequel.

Cependant, la tendance au prequel n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un ensemble rationnel plus large qui s’apparente à une véritable stratégie de surexploitation des franchises par les studios hollywoodiens. Pour élaborer cette stratégie, un langage composé de mots-valises, qui identifie de nouvelles formes cinématographiques, a été élaboré. Le prequel donc, mais aussi : le reboot, le spin-off, le crossover, le retcon, le sidequel. Phalène de La Valette et Laure Kermanach proposent une infographie qui explicite ce qu’elles nomment le « lexique du jargon d’Hollywood ». Entrons un instant dans l’univers de ce « jargon » avec l’explication de quelques-uns de ces termes :
 
  • Le reboot (« redémarrer ») entend repartir sur les mêmes bases d’une franchise en proposant de nouvelles perspectives scénaristiques (Batman Begins).
  • Le prequel (littéralement « suite avant ») raconte l’origine du récit de référence (X-Men, le commencement).
  • Le sidequel (« suite à côté ») explore une action qui se déroule parallèlement à l’histoire du film original. L’univers et la trame historique sont les mêmes mais les points de vue sont différents (Jason Bourne : l’héritage).
  • Le spin-off (« dérivé ») se focalise sur un personnage secondaire d’une précédente œuvre, tel Le Chat potté de la franchise Shrek. Le Chat Potté, extrait ainsi du film de référence peut à son tour devenir une nouvelle franchise et entraîner avec elle une succession de nouvelles formes narratives.
  • Le crossover (« traverser ») met en relation plusieurs univers au départ distincts dans un même film (Alien vs Predator).
Comment comprendre cette stratégie de diversification ? Il paraît difficile de ne pas y voir le signe d’une industrie en pleine crise. La peur du risque est contrebalancée par un surinvestissement de la franchise dont le succès devrait pouvoir être reproductible et extensible à souhait. Si l’impact de la crise économique sur Hollywood est lourd, les productions originales en paient donc forcément le prix. « En dépit des dépenses (de 150 à 200 millions de dollars de budget minimum) et des risques d'échec, il est plus rentable, pour les studios, de monter de tels projets plutôt que de modestes productions. (...) La crise a laminé les circuits de distribution qui exploitaient les "petits" films, les studios ont fermé presque toutes leurs branches "production indépendante", les banques et, surtout, les acheteurs étrangers, financiers potentiels, ont pris la poudre d'escampette. » (Denis Rossano, Pourquoi Hollywood tourne en boucle)

Malgré les difficultés, force est de constater que cette stratégie fonctionne : Avengers, The Dark Knight Rises, The Amazing Spider-Man sont les plus gros succès du box-office mondial 2012. Avengers est devenu le 3e plus gros succès au box-office de tous les temps. Depuis sa sortie en salle (mai dernier) le film a récolté 1,5 milliards de dollars (Titanic : 2,2 milliards de dollars, Avatar : 2,8 milliards de dollars) et rapporté 619 millions de dollars au marché américain, 874 millions de dollars à l’étranger. Mais rien de très surprenant à cela, une franchise forte est une marque dont la popularité n’est plus à prouver : l’univers des supers héros est en cela particulièrement bien adapté à ces nouvelles formes cinématographiques. « En privilégiant les logiques de suites et d’épisodes multiples, les équipes de Marvel Studios ne font qu’exploiter fidèlement le schéma narratif du premier champ d’existence de Marvel, la bande dessinée : le héros doit répondre au principe de récurrence et d’apparition dans des univers sans cesse renouvelés, une recette idéale sur le plan commercial ». (Kevin Picciau, Marvel, super-héros de l’entertainment ?)


Mais ces nouvelles formes filmiques ne sortent pas que de l’imagination des scénaristes et ne peuvent être analysées seulement d’un point de vue marketing ou financier. Elles font tout d'abord écho à des formes narratives existantes : la bande dessinée ou plus encore, le phénomène des séries télévisées. Aux États-Unis, les séries télévisées existent depuis la naissance de la télévision et n'ont cessé d’évoluer avec la société américaine. Si les séries télévisées des années 50 peuvent être considérées comme le « premier âge d'or », les années 70-80 sont révolutionnaires en matière d'écriture scénaristique : Dallas avec pour la première fois « des épisodes à suivre » ou encore Hill Street Blues, premier ensemble show  « qui n'est pas centrée autour d'un héros charismatique mais sur un groupe de personnages dont l'importance est égale et dont les lignes narratives s'entrecroisent en permanence » (Soixante ans d'histoire des séries télévisées américaines, Marjolaine Boutet).
L’influence des séries télévisées sur les productions cinématographiques américaines n’est pas négligeable et passe notamment par l’exploration de multiples fils scénaristiques, la recherche de liens et de connexions entre plusieurs personnages, la construction d’un univers etc. À travers le reboot, prequel ou sidequel, on perçoit cette aspiration vers une souplesse narrative intrinsèque à la série télévisée américaine.

Ces nouvelles formes filmiques disent aussi quelque chose à propos des  nouvelles pratiques et des nouvelles façons de « consommer » les films : elles révèlent et reflètent de nouveaux modes de réception des films. Le prequel, le reboot, le spin-off d’une même franchise participent au développement de  ce que l’on appelle la « narration augmentée». Si l’extension narrative est bien le fruit d’une nouvelle stratégie de production, elle appartient également à un désir croissant des « fans » de s’approprier et de construire un univers fictionnel comme un tout cohérent. Il ne s’agit plus seulement de voir, de recevoir un film comme un « produit » fini, mais de l’intégrer dans un réseau interactif de connaissances, de vivre ce que Frank Rose nomme une « expérience immersive ». Si Hollywood parie autant sur la reprise de ses franchises, c’est aussi parce qu’il a bien compris l’importance de l’engagement et de l’implication des publics, non pas pour un seul film isolé, mais pour tout l’univers fictionnel qui peut en découler prenant peut-être le risque d’aller jusqu’à l’épuisement de la franchise. Rien n’est moins sûr toutefois car tant que l’implication des publics durera, les prequels et autres reboots auront assurément de beaux jours devant eux.

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Crédits photos :
- Image principale Viktor Hertz / flickr
- Héros Marvel thewhitestdogalive / flickr

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