Bollywood espère revenir en haut de l'affiche en Russie

Article  par  Hélène LECUYER  •  Publié le 28.06.2013  •  Mis à jour le 28.06.2013
[ACTUALITÉ] Le distributeur indien Eros signe sept nouveaux contrats en Russie. L’occasion de renouer l’histoire d’amour des Russes avec le cinéma de Bollywood ?
L’histoire dit que lorsque le comédien Raj Kapoor visita l’URSS pour la première fois en 1954, la foule souleva la voiture qui transportait la star iconique de Bollywood et l’emmena depuis le cinéma où avait eu lieu la première jusqu’à son hôtel. Et il ne fallait pas y voir une réponse à une quelconque pénurie d’essence mais bien une démonstration d’amour éclatante – et très physique – de la part du peuple soviétique envers l’acteur indien.
 
Si l’histoire d’amour entre les Russes de la période soviétique et le cinéma de Bollywood peut sembler étonnante, elle n’en est pas moins bien réelle. Bénie par le pouvoir politique, elle débuta en 1949, lorsque Joseph Staline approuva en personne l’exploitation de Dharti Ke Lal[+] NoteLes enfants de la terre, réalisé par Khwaja Ahmad Abbas.X [1], le premier film indien à être doublé en russe. Au plus fort de la Guerre froide, elle se développa alors que Khrouchtchev et ceux qui lui succédèrent encouragèrent l’importation d’une vingtaine de films Bollywood par an, leur doublage en russe et leur distribution dans les cinémas de l’URSS. Alors que les films venus d’Occident étaient très largement interdits, et que la production domestique se révélait insuffisante pour satisfaire la soif de divertissement du public, Bollywood apportait une solution à la fois bon marché – les producteurs indiens commercialisant une copie « à prix fixe » et ce indépendamment du nombre d’entrées réalisées – et idéologiquement acceptable : pas de promotion des valeurs et des modes de vie capitalistes, des messages simples exaltant le courage et l’optimisme, une vision manichéenne de la victoire du bien contre le mal. Ashok Sharma, diplomate indien souvent affecté en URSS au cours de sa carrière, estime qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les besoins et les aspirations des deux peuples meurtris l’un par la guerre, l’autre par la partition, se rejoignaient largement et justifiaient que le cinéma indien ait pu trouver une telle résonance auprès du public de l’Union soviétique. Un public qui se trouvait effectivement largement au rendez-vous. On estime que les films de Bollywood attiraient 55 à 60 millions de spectateurs par an, et plusieurs films indiens figurent au palmarès des films étrangers ayant fait le plus d’entrées durant la période soviétique. Ainsi, Awaara[+] NoteRéalisé par Raj Kapoor.X [3], un classique en noir et blanc du cinéma Bollywood des années 50 réalisa plus de 63 millions d’entrées. Disco Dancer[+] NoteRéalisé par Babbar Subhash.X [4] sorti en 1982 et l’un des films les plus populaires du cinéma Bollywood, attira quant à lui plus de 60 millions de spectateurs. À la fin de l’ère soviétique, ce sont donc pas moins de 226 films Bollywood qui avaient su trouver le chemin des salles, et des cœurs, soviétiques.
 
Extrait du film Awaara réalisé par Raj Kapoor

Après l’effondrement de l’Union soviétique, et la disparition d’un système d’achat centralisé, le cinéma de Bollywood disparut des écrans pour ne plus se retrouver que chez les loueurs de DVD et sur certaines chaînes du câble. Incapables de faire face à la concurrence de Hollywood et peut-être désormais non-désireux de continuer à brader leur production cinématographique, les producteurs indiens se détournèrent du marché russe, préférant cultiver le vivier des NRI (Non-resident Indian) les Indiens de la diaspora essaimés à travers le globe mais tout particulièrement aux États-Unis, au Moyen-Orient et au Royaume-Uni.
 
Il serait pourtant hâtif de conclure à la disparition du cinéma indien en Russie. Si Bollywood ne semble plus à même de créer – pour le moment – des succès commerciaux en salle, il reste présent dans l’imagerie populaire – des touristes indiens manifestant régulièrement leur étonnement lorsqu’ils rencontrent sur un marché russe un individu, souvent âgé, capable d’esquisser quelques-uns des pas de danse de Raj Kapoor. En 2010, le président russe de l’époque, Dmitry Medvedev tint même à inclure au programme officiel de sa visite en Inde les studios Yash Raj à Bombay. Et en 2012, la visite de Vladimir Poutine se conclut par la signature d’un traité bilatéral dont l’un des points était le développement des liens culturels via le cinéma. Depuis 2007, année de l’amitié russo-indienne, des festivals dédiés au cinéma indien se tiennent régulièrement sur le sol russe, avec surtout, il est vrai, un succès d’estime ou de nostalgie. Mais plus étonnamment, la Russie peut se targuer de posséder une chaîne dédiée à l’Inde, India TV. Regardée par 38 millions de téléspectateurs, cette chaîne du câble diffuse chaque mois une centaine de films indiens et affirme acheter 150 nouveaux films Bollywood par an. Le cinéma « classique » indien est d’ailleurs diffusé régulièrement sur des chaînes généralistes russes, comme la chaîne familiale Domashniy, qui recueille de bons taux d’audience sur ce segment, particulièrement auprès des femmes de 25 à 60 ans.
 
Alors que l’Inde a le vent en poupe, et particulièrement le yoga et les cours de danse, des distributeurs tentent de surfer sur la vague pour ramener Bollywood sur le grand écran. Ainsi, le groupe Eros va distribuer 7 nouveaux films en Russie, dont Yeh Jawaani Hai Deewani, un récent blockbuster dont la tête d’affiche est Ranbir Kapoor, petit-fils de Raj Kapoor. Eros espère bien que le capital de sympathie familiale jouera en faveur de ce film dont la sortie en salle est prévue pour le 4 juillet à Moscou. La qualité croissante des productions Bollywood et le renouvellement des thématiques pourraient permettre à la plus grande industrie de cinéma au monde[+] NoteEn nombre de films.X [5] de trouver une nouvelle popularité en Russie. Peut-être qu’Aishwarya Rai – l’actrice indienne la plus connue en Russie et dont le nom signifie « paradis » en russe – et ses consorts pourront y retrouver la terre promise.

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Crédits photos :
Image principale : le pr
ésident Medvedev rencontre Shahrukh Khan et Kareena Kapoor lors de sa visite officielle en Inde en décembre 2010 / Wikimedia Commons
Vidéo : extrait d'Awaara, Sheemaro / YouTube
  • 1.
  • 2. Les enfants de la terre, réalisé par Khwaja Ahmad Abbas.
  • 3. Réalisé par Raj Kapoor.
  • 4. Réalisé par Babbar Subhash.
  • 5. En nombre de films.
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