Reprise en demi-teinte pour le média grec ERT

Article  par  Clément GIRARDOT  •  Publié le 17.02.2016  •  Mis à jour le 12.02.2016
Deux ans après sa fermeture, ERT a fait son retour sur les radios et les écrans des foyers grecs mais les modalités de sa réouverture sont loin de faire l'unanimité. Le grand soir du service public audiovisuel tant espéré par certains n'a pas eu lieu.

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Pour le parti de gauche SYRIZA et son leader Alexis Tsipras, il incarnait un symbole de l'injustice des politiques d'austérité. Sacrifiée en juin 2013 par le gouvernement d'Antonis Samaras, ERT, l'entreprise historique du service public audiovisuel grec, réouvre le 11 juin 2015 sans tambour ni trompette.
 
À la suite du tollé provoqué par le démantèlement d'ERT, Antonis Samaras lance durant l'été 2013 un groupe audiovisuel transitoire qui prend, en mai 2014, le nom de NERIT. Le nouvel acteur est rapidement perçu comme un ersatz de service public en raison de la faiblesse de ses effectifs et de l'indigence de ses contenus.
 
Lors de la fermeture d’ERT, une partie des salariés licenciés se lance dans une lutte de longue haleine en animant un site internet, une radio et une télévision militantes. Réunis sous la bannière du mouvement ERT Open, ils revendiquent la réouverture de l'ancien groupe et leur réintégration, mais aussi une refondation des missions et du fonctionnement du service public.
 
Lors des élections législatives anticipées de janvier 2015, SYRIZA, qui soutient le mouvement, incarne l'ultime espoir de dénouement positif pour les employés au chômage. Sa large victoire électorale bouleverse l'échiquier politique grec et annonce des changements dans le paysage audiovisuel grec.

Une transition compliquée

Anastase Hajigeorgiou, journaliste radio, au micro dans l'un des studios de la radio nationale à AthèneL'euphorie de la victoire de SYRIZA cède rapidement le pas à l'attente. Alexis Tsipras envoie pourtant un message fort en nommant comme responsable du dossier Nikos Pappas, un proche qui est aussi le numéro 2 du gouvernement. Conformément aux engagements pris lors des premières déclarations, un projet de loi est déposé début mars au parlement pour autoriser la réouverture d'ERT.
 
Mais les salariés licenciés s'impatientent ainsi que POSPERT, la fédération syndicale des employés non-journalistes qui participe activement au mouvement ERT Open. Celle-ci critique aussi le fait de s’appuyer sur la loi qui avait fondé NERIT pour effectuer une transition en douceur vers le nouvel ERT. «La décision de SYRIZA de garder la structure de NERIT et de se baser là-dessus est correcte, il aurait été difficile de faire autrement, de tout fermer à nouveau», affirme actuellement Nikos Michalitsis, le directeur technique d'ERT.

« Le printemps a été une période d'angoisse », se souvient Christina Siganidou. journaliste à ET3, la troisième chaîne de télévision publique basée à Thessalonique. Les modalités de la réouverture sont alors floues et la date de reprise annoncée fluctue. Les relations sont de plus en plus tendues entre le gouvernement, absorbé par les négociations sur la dette avec l'Union européenne, et POSPERT.
 
La loi est finalement adoptée par le parlement dans la nuit du 28 au 29 avril, elle donne aussi le droit au retour à l'emploi pour les salariés licenciés qui avaient un contrat en CDI et qui n'ont pas pris leur retraite depuis 2013.
 
Au mois de mai, Alexis Tsipras annonce la nomination à la fonction de directeur général de Lambis Tagmatarchis qui a déjà occupé ce poste avant la fermeture. Cette décision passe très mal auprès de l'aile gauche du parti et du mouvement ERT Open. Le directeur est perçu comme un représentant de l'ancien système politico-médiatique qui a mené la Grèce à la ruine.
 
Le mois suivant, près de 1500 employés licenciés retrouvent leurs postes et entament une difficile cohabitation avec leurs collègues qui ont travaillé pour NERIT. La satisfaction de retrouver un salaire cache difficilement une grande frustration : la réouverture s'est effectuée sans réelle concertation et sans réelle réforme du fonctionnement du service public.
 
Tout au Nord d’Athènes, le monumental palais de la radio, qui héberge les deux principales chaînes de télévision (ERT1 et ERT2) ainsi que les radios nationales, a retrouvé une certaine effervescence depuis la relancement du groupe. Les trois lettres emblématiques dominent à nouveau l'imposante façade.
 
« Le combat des employés a réussi, estime George Yioukakis, le nouveau directeur général des radios. La Grèce redécouvre un service public de radio-télévision qui manquait pendant deux ans. Nous avons relancé le même nombre de stations qu'avant : 5 radios nationales et 19 antennes locales ».
 
 Comment s'adresser à la jeunesse grecque alors que le benjamin des employés de la radio a 40 ans ?  Durant les deux ans de fermeture, les activités sont fortement réduites, une partie des locaux est inutilisée, la programmation culturelle est délaissée ainsi que les stations régionales de la radio. « Nous sommes en train de bâtir un nouvel organisme public même s'il est très difficile de repartir de ruines, continue George Yioukakis. La situation actuelle est dure : nous manquons d'effectif, d'équipements et d'argent ». La crise économique impose de nombreuses restrictions budgétaires. Les recrutements sont stoppés et le dirigeant se demande comment s'adresser à la jeunesse grecque alors que le benjamin des employés de la radio a 40 ans.
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Les rêves brisés d'ERT Open

Dans la régie de l'émission OnERT, en direct depuis Athènes« Ces deux années étaient une période géniale, bénie », lâche la journaliste Christina Siganidou qui a participé à l'occupation des locaux de la chaîne ET3 à Thessalonique. À la suite de la fermeture, une partie des travailleurs aidés de quelques citoyens s'auto-organisent pour continuer à produire des programmes. Ceux-ci sont diffusés d'abord par satellite puis sur le site internet d'ERT Open. Entraide, système D et polyvalence sont les maîtres-mots de cette petite équipe qui fonctionne bénévolement sans compter ses heures.
 
«En fait, la nouvelle loi est la même que celle de NERIT ; ils l’ont juste renommée ERT, on est très déçus mais on reprend le rythme», se désole Christina Siganidou, avant d'ajouter : « Cette grande déception c'est l'histoire de tout le pays ». En effet, la signature d'un nouveau plan d'austérité avec l'Union européenne marque une rupture profonde entre SYRIZA et sa base électorale qui s'est largement opposée à un tel accord lors du référendum du 5 juillet 2015.
 
« Nous sommes respectés mais marginaux », constate la journaliste d'ET3. Durant la période de l'occupation des locaux, la rédaction fonctionne suivant les principes de l'autogestion et les décisions sont prises collectivement. Le retour d'ERT s'accompagne de l'arrivée d'une nouvelle direction et d'un management hiérarchique.
 
Stelios Nikitopoulos était présentateur du JT durant l'occupation, il constate maintenant : « Il existe deux courants parmi les employés, ceux pour qui la normalité est revenue et donc le combat achevé, et ceux qui aimeraient continuer et qui voudraient un fonctionnement participatif. Nous aurions pu gagner si nous avions été unis durant la transition. »

 On a perdu tout ce que l'on avait conquis dans la bataille  « On a perdu tout ce que l'on avait conquis dans la bataille, renchérit le technicien électronique Kostas Bortsis, nous n'avons obtenu du gouvernement ni l'autogestion de l'entreprise par les employés, ni un contrôle social des chaînes par les citoyens et de nombreux programmes en relation avec les citoyens et les luttes sociales ont disparu de la grille ». Membre de SYRIZA depuis 2006, le technicien rend sa carte l'été dernier, écoeuré par le manque de démocratie interne. Autre point de mécontentement, la nouvelle loi ne garantit pas l'indépendance d'ERT par rapport au pouvoir politique.
 
Les revendications multiples formulées par les salariés dans le cadre du mouvement ERT Open ont été compilées dans des rapports et transmises à la nouvelle direction du groupe. Mais la probabilité qu'elles soient mises en place est dorénavant faible : « Le meilleur plan d'action ne vaut rien s'il n'est pas avalisé par le conseil d'administration ou le PDG. Il est difficile de marier ces deux approches : les décisions des assemblées et l'organisation très hiérarchique d'un organisme public », analyse George Yioukakis.
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Poursuite de la contestation

Contrairement à Thessalonique, les ex-salariés qui occupent les locaux athéniens pour dénoncer la fermeture en sont délogés en novembre 2013 par les forces de police. Ils trouvent alors refuge dans un immeuble voisin où ERT Open et le syndicat POSPERT installent leurs QG et un petit studio de radio.
 
Pannagiotis Kalfagiannis, président du syndicat POSPERT « Il s'est passé l'opposé de ce que nous attendions », affirme Panagiotis Kalfagiannis, le président de POSPERT. Bien qu'ERT soit de retour, la radio d'ERT Open continue d'émettre. Le leader syndical sait que la réouverture a démobilisé de nombreux sympathisants mais les raisons de poursuivre la contestation restent nombreuses à ses yeux : «ERT Open était un combat pour récupérer nos postes mais aussi pour construire une télévision publique différente. Nous luttons toujours pour notre dignité, pour les droits des employés et des meilleures conditions de travail». Si les journalistes reçoivent le même salaire qu'auparavant, ce n'est pas le cas des autres employés qui ont vu leurs rémunérations baisser fortement.
 
Face à la persistance de la crise et au tournant gestionnaire de SYRIZA, ERT Open se positionne toujours comme le porte-voix des opposants aux politiques d'austérité. L'allié d'hier est devenu l'ennemi d'aujourd'hui : «Alexis Tsipras a profité de notre combat et il cherche maintenant à nous faire taire», martèle Panagiotis Kalfagiannis.
 
En effet, la persistance d’ERT Open ne plaît guère aux autorités qui entendent fermer le média alternatif, accusant les frondeurs d’émettre « illégalement » sur une fréquence utilisée auparavant par une radio du groupe public.
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Vers une régulation des télévisions privées

Lors de son élection, SYRIZA s'est aussi engagé à prendre des mesures pour limiter le pouvoir des oligarques sur la vie économique. Dans le secteur des médias, cette emprise se traduit par une forte concentration des télévisions privées qui se sont développées grâce au manque de régulation claire du secteur et à une connivence forte avec les précédents gouvernements. La Grèce est le seul pays de l'UE où les chaîne privées émettent depuis 25 ans grâce à des licences temporaires.
 
 Les télévisions privées sont discréditées auprès de la population  La situation des télévisions privées est pourtant délicate, celles-ci sont pour la plupart très endettées. Elles sont aussi discréditées auprès de la population en raison de la piètre qualité des programmes, de leur couverture partisane de l'actualité et des scandales de corruption ou d'évasion fiscale touchant certains de leurs propriétaires.
 
Pour réguler le secteur et répondre à une exigence de ses bailleurs européens, le gouvernement grec fait voter au mois d'octobre 2015 une loi mettant en place une procédure d'attribution des licences d'émission pour les télévisions privées. Cette nouvelle loi prévoit un appel d'offres durant l'année 2016 pour allouer des licences d'une validité de dix ans. En sont exclues les compagnies avec des arriérés d'impôts, des dettes trop importantes ou qui celles bénéficient de contrats publics.

Mais les critiques se font de nouveau très vives : les partis d'opposition de droite et les chaînes privées reprochent au gouvernement de vouloir contrôler ces médias en accordant au ministre Nikos Pappas le droit de définir les types de licences. Les syndicats de journalistes sont aussi mobilisés, ils craignent pour la préservation des emplois et critiquent à leur tour le manque de garanties concernant leur indépendance et le pluralisme des médias.
 
Alors que la situation de la radio-télévision publique s'est stabilisée, peu de changements majeurs dans le paysage audiovisuel grec sont à attendre de cette réforme. Peut-on voir arriver de nouveaux acteurs sur le marché à la faveur de cet appel d'offre ? De nombreux observateurs se montrent sceptiques, soulignant la forte contraction des recettes publicitaires et la faible rentabilité des entreprises existantes.

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Crédits photos : Nicolas Brodard
Andriana Paraskevopoulou, présentatrice star de la chaîne, durant les préparatifs du journal télévisé de 18h.
Anastase Hajigeorgiou, journaliste radio, au micro dans l'un des studios de la radio nationale à Athènes.
Dans la régie de l'émission OnERT, en direct depuis Athènes.
Pannagiotis Kalfagiannis, président du syndicat POSPERT en charge des employés de ERT (hors journalistes) et leader du mouvement ERTopen.
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