Réinventer les chaînes d'info en continu

Article  par  Sean McGuire et RICHARD SAMBROOK  •  Publié le 23.10.2014  •  Mis à jour le 26.02.2016
Image les chaînes d'info en continu
Les chaînes d'information en continu se voient de plus en plus concurrencées par les smartphones et les tablettes comme moyen d'accès à l'information. Pour perdurer, elles doivent se réinventer.



Début 2014, nous avons suggéré que les chaînes d’information en continu avaient fait leur temps. Cela ne signifie pas qu’elles doivent fermer boutique, comme cela a été interprété par certains. Ce n’est pas non plus, comme d’aucuns ont pensé, une attaque contre tel ou tel diffuseur. C’est un appel à une plus grande créativité. À une époque où la technologie coûte cher et où les consommateurs demandent de plus en plus d’interactivité, dépenser des dizaines de millions pour maintenir un réseau de satellites de diffusion qui fournit l’information tard dans la nuit à 1 % ou 2 % du public potentiel ne sera plus longtemps un investissement pertinent. Le plus difficile est d’opérer une transition entre ces infrastructures coûteuses et un avenir numérique à investissements modérés [NDLR : il est permis à ce propos de penser à l’avenir incertain de LCI, qui s’est vu refuser le 29 juillet par le CSA l’accès à la TNT gratuite et dont le sort est suspendu à la décision du groupe TF1]. Tout reprendre à zéro avec des frais généraux réduits est plus facile que de sevrer une organisation de ses rotatives et de ses émetteurs TV.
 
Pourtant, comme le montre le rapport de l’institut Reuters, le changement des comportements du public est déjà là, sous-tendu par la capacité exponentielle des smartphones et des tablettes à délivrer de l’information. Le consommateur peut déjà choisir les modalités de son accès à l’info : un flux unique n’est plus une priorité pour lui. John Riley, directeur de Sky News, a déclaré récemment que « si la chaîne d’information n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Son argument est qu’une chaîne de télévision génère des contenus qu’elle peut ensuite distribuer sur des plateformes multiples et qu’il en sera toujours ainsi. À l’âge de l’interactivité numérique, il n’est plus pertinent de soutenir qu’une chaîne classique, avec sa programmation linéaire, demeure le modèle unique . L’Ericsson Consumer Lab estime que, à l’horizon 2020, les connexions fixes à haut débit ne concerneront guère plus de 1 milliard de foyers sur la planète ; il y aura en revanche plus de 50 milliards de terminaux connectés, dont 15 milliards supportant la vidéo et alimentés par les réseaux de l’Internet mobile. Cela transformera la télévision et offrira des opportunités, de nouveaux services pour les consommateurs et de nouveaux modèles économiques. Bientôt, on sera connecté en permanence, on pourra stocker tout ce qu’on voudra dans le cloud et utiliser des services n’importe où, n’importe quand et sur n’importe quelle plate-forme. De plus, si l’on s’en tient aux prévisions, le visionnage à la demande ou hors programmation pourra atteindre 50 % de la consommation. L’instantanéité et la pertinence – la personnalisation – seront les attentes prioritaires.
 
L’une des leçons à tirer du douloureux exemple de la presse écrite est que, pour s’adapter aux nouvelles technologies et aux attentes du public qui en découlent, il ne s’agit pas de réaménager les salles de rédaction ou d’adopter le slogan « priorité au numérique ». Il faut repenser en profondeur les processus, la production et même les objectifs. En d’autres termes, il va falloir sacrifier quelques vaches sacrées… Renoncez aux vieilles méthodes de production et concentrez-vous sur les besoins des consommateurs, car ces besoins n’ont plus rien à voir avec les contraintes d’un horaire fixe, d’un studio ou de liaisons satellite. Les chaînes traditionnelles vont être éclipsées par les plateformes numériques.
 
Comme l’a récemment constaté Kevin Delaney, du site américain Quartz, l’information concise et pertinente et l’enquête spécialisée qui va au fond des choses sont désormais, quel que soit le thème, les deux formats les plus valorisés. Il n’y a plus d’« entre-deux ». Or cet « entre-deux » était bien entendu le format traditionnel de beaucoup de radios et télés (et aussi de journaux imprimés). Les salles de rédaction sont configurées pour livrer des articles de 800 mots et des montages vidéo de deux minutes, mais ce genre de journalisme est de moins en moins adapté à l’environnement numérique. Heureusement, la marque, la réputation, comptent toujours et la fidélité aussi, ce qui leur laisse du temps pour innover. Mais ça ne durera pas éternellement. Une option est de fermer et de réinvestir dans les services à la demande. Difficile.

Les chaînes américaines, même les plus prospères, souffrent. Leurs publics s’amenuisent et vieillissent. Que faire donc ?

Se forger une nouvelle raison d’être et un contenu différent pour toucher un public plus large ? Jeff Zucker, président de CNN, affirme que sa chaîne cherche à élaborer plus de « programmes journalistiques à visée éducative ou de loisir », tout en restant branchée sur les nouvelles importantes. En d’autres termes, si les chaînes d’infos ne peuvent plus gagner sur le front de l’info, elles pourraient proposer des programmes plus approfondis. Avec le risque de marcher sur les plates-bandes de Discovery ou de National Geographic.
 
Une autre solution serait de jouer la carte de l’engagement partisan. Il y a l’exemple de Fox News [très orienté à droite]. MSNBC [à gauche], qui se voulait le yin face au yang de la Fox, a moins bien réussi… Mais toutes ces options restent liées à un modèle dépassé, celui de la diffusion linéaire et fermée.
 
L’avenir sera fait d’une hybridation entre les atouts des chaînes d’info et la rapidité, la flexibilité et l’ouverture de la Toile. Un processus de production d’informations qui combinera les avantages du blog en direct (rapidité, flexibilité et transparence) et la puissance du grand reportage télé. Un service avec au centre l’histoire, le récit, plutôt que la mise en scène ou les formats des JT. Les chaînes peuvent élaborer un flux vidéo en ligne à moindre coût qu’une diffusion permanente par satellite. C’est la stratégie qui actuellement permet à CBS.com de développer son audience plus vite que ses concurrents.

Quand le poste de télé sera un écran recevant tous les services d’Internet, vers 2020, il n’y aura plus de différence pour le consommateur entre le flux vidéo en ligne et la diffusion continue d’une chaîne. Mais, pour le diffuseur, ça ne sera pas le cas : il devra faire ses comptes entre le coût de l’infrastructure terrestre et satellitaire et celui de la réception par Internet.
 
La BBC a ainsi adopté pour BBC3 un service exclusivement en ligne généré par iPlayer. Elle ne sera très probablement pas la dernière chaîne à le faire tant l’utilisation des lecteurs multimédias à la demande se développe. Pour les contenus d’information en vidéo, pourquoi ne pas avoir recours à un logiciel sur un appareil mobile ou sur un poste de télé, qui regrouperait les dernières infos personnalisées selon les goûts et les centres d’intérêt de chacun, mais qui donnerait aussi les trois nouvelles importantes à connaître, le tout dans un bulletin accessible n’importe où et n’importe quand. Sans avoir à attendre les JT ou résumés d’infos à horaire fixe.
 
Les diffuseurs peuvent, comme l’a annoncé récemment Al Jazeera, intégrer la télévision et Internet. AJ+, dont les promoteurs disent qu’il est fait « pour la génération connectée au monde réel », est un réseau en ligne de vidéos courtes, ciblant un public plus jeune et destinée à concurrencer Vice News.

Les diffuseurs peuvent aussi choisir une diffusion vidéo en ligne en interaction avec les utilisateurs. C’est le secret du succès de RT (Russia Today). Cette chaîne d’info est la plus demandée sur YouTube, avec un million de vidéos vues par jour.
 
De plus en plus de consommateurs d’info utilisent maintenant des appareils mobiles pour voir des clips ou des textes courts, plutôt que des flux en direct. Ceux qui restent attachés à leur poste de télé sont en moyenne de plus en plus âgés. Étrange donc de penser que la chaîne de diffusion linéaire en continu puisse rester au coeur de la production d’info… Pour les informations sur un écran, si la chaîne en continu n’existait pas, vous inventeriez probablement autre chose.

La version originale de cet article a paru dans le quotidien britannique The Guardian.

Traduit de l'anglais par Thibaut Dupin

--
Crédit photo
Ludovic / Rea
Vous souhaitez nous apporter un complément, rectifier une information ? Contactez la rédaction