L'Iran privé de feuilletons turcs

Article  par  Nicolas VAQUIER  •  Publié le 23.01.2013  •  Mis à jour le 03.05.2013
[ACTUALITÉ] Depuis le 13 janvier 2013, la chaîne GEM TV n’est plus accessible en Iran. Diffusée par satellite depuis Dubaï, elle proposait notamment des feuilletons turcs dont raffolent les familles iraniennes.
Interdites en Iran depuis 1994 afin de lutter contre l’« invasion culturelle » occidentale, les chaînes de télévision étrangères sont pourtant très présentes dans le pays. Des millions de foyers iraniens auraient ainsi accès à des centaines de chaînes, dont plusieurs dizaines en langue persane. Basées à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe et relayées par satellites, elles sont reçues grâce aux paraboles installées clandestinement sur les terrasses et les toits des immeubles.
 
Ces chaînes étrangères n’opèrent d’ailleurs pour la plupart pas en secret. Ainsi la BBC, Voice of America ou l’allemande Deutsche Welle ont chacune leur version en langue persane, potentiellement accessibles en Iran bien que censurées par la République islamique. Si officiellement le régime traque les équipements artisanaux dans les maisons et ordonne leur démantèlement, la bataille est perdue d’avance face à l’ampleur du phénomène. L’État iranien multiplie alors les méthodes pour contrer les programmes étrangers : il a ainsi lancé les chaînes maison Sahar, Press TV ou Hispan TV sur les réseaux satellitaires et procède à un brouillage régulier des chaînes étrangères.
 
Le 13 janvier 2013, c’est la chaîne GEM TV, basée à Dubaï (Émirats arabes unis) qui n’était subitement plus accessible à sa fréquence habituelle. Largement répandue dans le Moyen-Orient, elle est une des plus regardées en Iran. Essentiellement axée sur le divertissement, elle diffuse des programmes occidentaux, séries américaines et téléréalités à succès, mais est surtout appréciée pour sa spécialité : les feuilletons turcs.
 
La Turquie est en effet devenue depuis quelques années une référence en matière de production de séries TV. Dès la fin des années 2000, le pays commence à les exporter chez ses voisins du Moyen-Orient, d’Europe centrale et des Balkans. La love story romantique Gümüş[+] NoteL’Argent.X [1] sera en 2005 la première série turque à susciter un engouement international. Son dernier épisode a été vu par 85 millions de spectateurs.


La série turque Lâle Devri, diffusée sur GEM TV.

Le feuilleton Muhteşem Yüzyıl[+] NoteLe Siècle Magnifique.X [2], qui raconte depuis trois saisons la jeunesse du sultan Soliman Ier, est distribué dans 43 pays, dont 22 au Moyen-Orient. Avec 200 millions de téléspectateurs dans le monde, elle fait partie de la centaine de séries turques qui sortent chaque année des frontières du pays. Et l’exemple de Muhteşem Yüzyıl est plutôt emblématique. Depuis septembre 2012, la série est diffusée dans un pays réputé peu turcophile : la Grèce. La série y est un énorme succès alors même qu’elle décrit une histoire commune et encore douloureuse de ces deux pays.
 
 Les séries turques représentent un instrument incontestable du soft power d’Ankara, qui se veut l’incarnation d’une société musulmane moderne, tolérante et universelle.  Le format soap opéra (narration ouverte, intrigues parallèles, histoires d’amour croisées, etc.) et la qualité de ces séries (Muhteşem Yüzyıl a bénéficié du plus gros budget de l’histoire de la télévision turque) expliquent en partie leur succès. Elles ont apporté un regain d’intérêt dans toute la zone pour l’histoire ottomane et la langue turque. Sévèrement critiquée par le Premier ministre turc, mais défendue par son président, Muhteşem Yüzyıl représente, avec les autres séries turques, un instrument incontestable du soft power d’Ankara, qui se veut l’incarnation d’une société musulmane moderne, tolérante et universelle.
 
En Iran toutefois, le sort de la série du sultan et de son harem est plutôt incertain. Fin décembre 2012, la voix persane du personnage principal semblait avoir totalement changé tandis que deux semaines plus tôt, un site d’information iranien annonçait l’arrestation de plusieurs doubleurs de la série à Téhéran.
 
Si le site Internet de GEM TV a été réactivé 24 heures après la coupure du 13 janvier, la chaîne est toujours inaccessible en Iran pour une durée indéterminée. Les spéculations vont bon train sur les causes de cette interruption : censure gouvernementale, incident technique ou ruse de la chaîne, qui pourrait réapparaitre en abonnement payant ? GEM TV confirme que la diffusion n’a toujours pas repris en Iran et assure tout faire pour y remédier, sans plus de précisions. « D’abord, ils nous ont rendu accrocs, et maintenant ils essayent de prendre notre argent. », tranchait un habitant de la capitale.  
 
 
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Crédits photos :
- Capture d’écran page d’accueil GEM TV
  • 1. L’Argent.
  • 2. Le Siècle Magnifique.
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