Les chaînes d’info en continu, une exception française

Article  par  Alexandre FOATELLI  •  Publié le 14.10.2016  •  Mis à jour le 14.10.2016
Lundi de l'Ina chaînes d'info en continu

Lors de la conférence dédiée à l’information en continu du Lundi de l’Ina le 10 octobre 2016, plusieurs dirigeants de ces chaînes étaient présents pour échanger et débattre. L’occasion de revenir sur les débuts, l’actualité et les évolutions pour ces vilains petits canards du PAF.

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Nées pour les premières d’entre-elles dans les années 1990, les chaînes françaises d’information en continu cristallisent bon nombre de débats, voire de polémiques, dans le paysage audiovisuel. Priorité au direct au détriment de l’analyse de fond, faiblesse des sujets en période creuse, sont autant de griefs qui leur sont adressés, particulièrement, à BFMTV qui est la figure de proue du « tout info ».

Mais la spécificité du cas français, comme l’indique Thierry Devars, enseignant-chercheur au Celsa est d’être le seul pays, avec l’Allemagne (mais où celles-ci accordent une place importante aux documentaires) à compter quatre chaînes d’information. Soit une de plus qu’aux États-Unis, berceau historique de ce concept avec CNN en 1980.

Genèse du marché de l’information en continu en France

C’est LCI, lancée par TF1, qui a inauguré ce type d’offre en France le 24 juin 1994, bien que France Télévisions s’était associée à plusieurs grands médias européens pour créer Euronews en 1993. Mais ce projet était avant tout européen. Suivront ensuite I-Télé (groupe Canal+) en 1999, BFMTV (NextRadio TV) en 2005 et la dernière arrivée, franceinfo (France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et Ina) depuis le 1er septembre.
 
Pour que ces chaînes se multiplient et se développent, il aura fallu un déclic. Éric Revel, ancien directeur de LCI, l’explique ainsi : « le véritable acte de naissance de la chaîne, c’est le 24 décembre 1994, avec la prise d’otages du vol Air France à l’aéroport de Marseille. C’était la première fois qu’une chaîne d’information française faisait tout un direct sur un tel événement. Sans aucun cynisme, on peut dire qu’éditorialement, c’est un fantastique coup de chance. »
 
Ainsi, les grands événements, le plus souvent dramatiques comme le 11 septembre 2001, ont initié la pratique du tout direct sur une durée plus ou moins longue. Cependant, le direct n’était pas le cœur de LCI, ni de I-Télé au moment de sa création (sa ligne éditoriale évolue au cours des années 2000). Celles-ci accordaient une place importante aux magazines et aux débats, au détriment des reportages de terrain. C’est dans ce contexte que BFMTV est arrivée sur le marché en 2005, comme le raconte Guillaume Dubois, ancien directeur de la chaîne et auteur de Priorité au direct. BFMTV s’est alors positionnée sur un créneau encore inédit en France : plus de directs, de reportages, dans un style qui se voulait plus proche de l’ancêtre américain CNN et des consœurs anglo-saxonnes comme Sky News.
 
Un lancement d’autant plus propice pour BFMTV, que LCI n’était pas présente sur la TNT gratuite, ce qu’Éric Revel qualifie aujourd’hui d’ «erreur industrielle » de la part de TF1, car le président de l’époque Patrick Le Lay ne croyait pas à l’avenir de la TNT. En avril 2007, LCI a choisi de ne pas diffuser le débat entre Ségolène Royal et François Bayrou entre les deux tours de l’élection présidentielle, laissant la place à BFMTV. Ceci eut plusieurs conséquences positives pour cette dernière : un pic à un million de téléspectateurs et une marque d’indépendance vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, favori de l’élection et farouche opposant à la tenue du débat.
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À chacun son public

Si les chaînes d’information peuvent désormais donner la priorité au direct sur leurs antennes, c’est aussi grâce aux progrès techniques. « L’évolution de la technique a aidé la croissance des chaînes d’information. Auparavant, faire un direct était extrêmement compliqué et demandait beaucoup de matériels et de moyens humains », rappelle Marc Saikali, directeur de France 24. Au fur et à mesure que les obstacles techniques ont été levés, il restait encore aux chaînes à se différencier, sur un marché qui ne pèse en 2015 qu’entre 3 et 4,5 % des audiences.
 
LCI a, sous l’impulsion d’Éric Revel notamment, affirmé sa position et s’est concentrée sur l’analyse et les talk-shows. « BFMTV a révolutionné l’information en France et nous étions mis à l’écart du fait de notre absence de la TNT gratuite. Pour pouvoir attirer les revenus, nous étions obligés de proposer autre chose, car si je proposais à nos diffuseurs comme Numericable ou Orange une chaîne d’info qu’ils avaient déjà gratuitement, je n’avais aucune chance d’avoir les millions nécessaires dans mon escarcelle », décrypte l’ancien directeur de LCI.
 
Quant à France 24, qui n’est pas présente sur la TNT gratuite en dehors de l’Île-de-France, son créneau axé sur l’actualité internationale la distingue naturellement de ses consœurs. Ce qui lui a permis, en bientôt dix ans de diffusion (le 6 décembre) de devenir, selon son directeur, « la première chaîne de télévision française », en revendiquant « 51 millions de téléspectateurs hebdomadaires » et le statut de « premier média français sur Facebook ». Pour son directeur, France 24 réussit car elle se différencie de ses concurrentes comme CNN ou BBC News par sa vision idéologique. Marc Saikali fait sienne la célèbre phrase  d’Hubert Beuve-Méry, fondateur du quotidien Le Monde « je ne suis pas objectif, je suis honnête ».
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Quelles tendances à venir ?

 Le temps moyen d’écoute sur les chaînes d’information est d’une dizaine de minutes  Le modèle qui a fait le succès de BFMTV et qui a influencé ses concurrents (car toutes pratiquent le breaking news en cas d’événement) pourra-t-il perdurer ? Selon Marc Saikali « le fast news est un petit peu passé car on s’est aperçu que le temps moyen d’écoute sur les chaînes d’information est d’une dizaine de minutes. Pour garder l’attention des téléspectateurs plus longtemps, nous n’hésitons plus à faire des documentaires », pose le directeur de France 24. Depuis quelques années, BFMTV propose des formats plus longs en deuxième partie de soirée, au moment où le téléspectateur est censé être déjà informé sur l’actualité chaude, explique son ancien directeur Guillaume Dubois.
 
À l’heure des réseaux sociaux, la vérification de l’information est devenue primordiale pour éviter de relayer de fausses rumeurs, comme le précise Daniel Grillon, directeur de la chaîne France Info. Un changement de paradigme pour la télévision, qui s’est longtemps appuyée presque exclusivement sur les dépêches AFP. Le fact-checking des discours politiques, venu de la presse anglo-saxonne, est aussi une piste de développement envisagée, comme le pratiquent déjà certaines émissions comme C Politique ou L’Émission politique.
 
Enfin, attirer les jeunes est aussi un enjeu majeur partagé par les chaînes d’info et les chaînes généralistes. Cette tentative d’accroche se fait toujours via Internet, mais souvent par des webdocs jugés trop longs et fastidieux. Des pastilles courtes et parfois sans commentaires audios mais écrits, qui s’adaptent facilement à un usage sur mobile, peuvent être utilisés. À l’instar de No comment sur Euronews, une émission signature de la chaîne, qui a été citée par Daniel Grillon comme source d’inspiration. C’est ce qu’a mis en place d’ailleurs franceinfo, avec plusieurs modules comme Datagueule ou Retour vers l’info.
 
Les programmes calibrés pour le web de franceinfo suffiront-t-ils pour qu’elle trouve sa place ? « Le public est plus âgé à la télévision, a fortiori sur le service public. Je pense que franceinfo fait une erreur en pensant que ce qui peut fonctionner sur un smartphone fait un bon produit de télévision», tranche Guillaume Dubois en conclusion. Les téléspectateurs jugeront.

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Crédit photo :
Ina. Solenne Pinquié
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