La telenovela colombienne : une culture spécifique

Article  par  Julia COULIBALY  •  Publié le 24.10.2011  •  Mis à jour le 25.10.2011
[ACTUALITÉ] La production et l'exportation des telenovelas colombiennes se sont intensifiées ces dix dernières années. Avec les succès de Yo soy Betty, la Fea et de ses narconovelas, la Colombie révèle sa singularité et sa capacité d'innovation.
Les telenovelas, ces feuilletons hispanophones et lusophones à la durée de vie limitée, sont une véritable institution en Amérique latine. Les premières apparaissent au Brésil, à Cuba ou au Mexique dans les années 1950. Dès les origines, le genre a vocation à s'exporter et franchit rapidement les frontières pour conquérir de nouvelles audiences dans l'ensemble du continent. Mais c'est à partir de la fin des années 1970 qu'il s'exporte au niveau international pour devenir, dans les années 1990, un phénomène transnational de grande ampleur. À tel point que le Marché international des contenus audiovisuels et numériques (MIPCOM) organise des Telenovela Screenings depuis 2005. Aujourd'hui, les plus grands exportateurs de telenovelas sont le Brésil, le Mexique, le Venezuela, l'Argentine ou la Colombie.

En Colombie, RCN et Caracol sont les deux principales chaînes qui produisent, diffusent et vendent des telenovelas. Elles ont récemment lancé la mode d'un nouveau type de programmes : les narcovelas, dont l'intrigue se déroule dans le milieu des narco-traficants. Sin Tetas no hay Paraíso (Gustavo Bolivar) est la série fondatrice de ce genre né de la littérature. En 2008, la diffusion de sa version américaine réunit 28 % de l'audience hispanique. Elle est le programme non-sportif le plus plébiscité de l'histoire de la chaîne Telemundo (appartenant au groupe NBC Universal), qui en a vendu les droits dans une trentaine de pays et diffuse, à partir de février 2010, la série originale colombienne. La narcovela s'inscrit dans une culture unique en matière de production série-télévisuelle qui en a fait de la Colombie l'un des plus grands exportateurs mondial de telenovelas (vers la Russie, la Chine, le Moyen-Orient ou l'Europe de l'Est).

Dans les années 1970, lorsque la production colombienne apparaît, les telenovelas étrangères (notamment mexicaines et vénézueliennes) sont très présentes sur les écrans nationaux et ont construit une imagerie et des stéréotypes auxquels la population est très attachée. Afin de s'en distinguer, les scénaristes colombiens mettront l'accent sur le réalisme de leurs histoires. Une première spécificité qui confère à la telenovela colombienne une identité forte et lui permettra de s'installer durablement dans la grille des programmes pour devenir un véritable produit national. À noter également, les adaptations fréquentes de grandes œuvres littéraires locales. La comédie et la satire apparaissent progressivement pour devenir un élément caractéristique supplémentaire. Par ailleurs, alors que la majorité des autres pays sud-américains se focalisent sur la classe moyenne, les colombiens s'attachent à dépeindre, de façon à la fois très caricaturale et minutieuse, la vie dans les provinces. Nora Mazziotti[+] NoteNora MAZZIOTTI, Telenovela : industria y prácticas sociales, Grupo Editional Norma, 2006X [1] décrit le modèle colombien comme étant le plus ouvert, un lieu d'exploration perpétuelle. Les telenovelas colombiennes combinent éléments modernes et traditionnels et s’intéressent aussi bien aux univers urbains qu'aux univers ruraux. Pour la chercheuse, leur intérêt réside dans des personnages riches et extrêmement travaillés ayant pour principaux attraits la sensualité et l'humour.

Dans les années 1990, les Colombiens commencent à inscrire leurs histoires dans un contexte international où passion, pouvoir et vie professionnelle se mêlent. Le beau millionnaire dont la jolie jeune femme pauvre tombe amoureuse est désormais un entrepreneur. C'est le cas dans Café con Aroma de Mujer, le premier grand succès international de la telenovela colombienne. Réalisé par Fernando Gaitán et diffusée sur RCN en 1994, le feuilleton se déroule au cœur d'une plantation de café dans une importante compagnie d'export.

Café con Aroma de Mujer s'inscrit dans le positionnement colombien : elle mélange parfaitement tradition et modernité et se veut extrêmement réaliste et innovante en proposant une nouvelle manière de raconter une histoire et en bousculant les codes traditionnels du genre. Tandis que Gaviota, l'héroïne, est alcoolique, son grand amour, Sebastian Vallejo, souffre d'impuissance. Idem dans Yo soy Betty, la Fea (du même réalisateur) : Betty est laide et le restera pratiquement pendant tout la série, séduisant malgré tout l'homme de sa vie.


Yo soy Betty, la Fea / Flickr - revecca

Diffusée de 1999 à 2001 en Colombie, la popularité de Yo soy Betty, la Fea est phénoménale : elle est doublée dans vingt-cinq langues, adaptée dix-sept fois et vendue dans plus de cent pays. À propos du remake américain, un journaliste du New York Times écrit : « Comme tous les autres genres d'art populaire, la telenovela possède ses propres codes, idiomes, et coutumes, et tandis que Ugly Betty obéit à nombreuses de ces conventions, la série en évacue certaines pour satisfaire les téléspectateurs américains. »

Selon quelles modalités la telenovela s'exporte t-elle ? Pour Nora Mazziotti[+] NoteNora MAZZIOTTI, La industria de la telenovela. La produccion de ficcion en Amrica latina, Paidos, 1996X [2], la phase de transnationalisation (qui s'ouvre à la fin des années 1980) de la telenovela ne s'est pas traduite par une homogénéisation des contenus. Les producteurs ont dû neutraliser certaines spécificités perçues comme trop locales ou folkloriques, et doter leurs programmes de caractéristiques techniques standardisées. Néanmoins, la telenovela a conservé sa structure et sa narration traditionnelles. Selon Daniel Mato[+] NoteDaniel MATO, The "telenovela" industry in the production of markets, and representations of transnational identities, Media International Australia, février 2003X [3], si le succès international d'une telenovela dépend en partie de la capacité d'identification des téléspectateurs, elle est avant tout produite pour un marché intérieur donné.

L'émergence et la popularité des narconovelas confirment à la fois les spécificités de la telenovela colombienne et ces modalités d'exportation. D'une part, on y retrouve le réalisme, l'inventivité et l'impertinence caractéristiques de la production nationale. D'autre part, ces éléments ne sont pas gommés du fait de l'intensification des ventes à l'étranger. En outre, les thématiques abordées trouvent un écho international tout en restant encrées dans la réalité sociale des colombiens. Une population qui entretient une relation ambiguë avec des trafiquants de drogue tour à tour marginalisés et idolâtrés.

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Crédit photo : Flickr / Alex Castella
  • 1. Nora MAZZIOTTI, Telenovela : industria y prácticas sociales, Grupo Editional Norma, 2006
  • 2. Nora MAZZIOTTI, La industria de la telenovela. La produccion de ficcion en Amrica latina, Paidos, 1996
  • 3. Daniel MATO, The "telenovela" industry in the production of markets, and representations of transnational identities, Media International Australia, février 2003
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