La Hallyu, cette Vague coréenne qui divise le Japon | InaGlobal

La Hallyu, cette Vague coréenne qui divise le Japon

Article  par  Arnaud MIQUEL  •  Publié le 21.09.2011  •  Mis à jour le 22.09.2011
Siège de Fuji TV
[ACTUALITÉ] Au Japon, une manifestation ayant pour cible la chaîne privée Fuji TV, accusée de diffuser trop de programmes sud-coréens au détriment des productions nationales, montre l’inquiétude de certains Japonais à l’égard de la déferlante culturelle coréenne dans le pays.
Le 21 août 2011, les rues d’ordinaire tranquilles de l’île artificielle d’Odaiba résonnaient de protestations et d’hymnes nationaux japonais. Alors que l’évènement est relayé en direct sur Ustream, un long cortège de 6 000 personnes progresse de manière ordonnée en direction du prestigieux siège de Fuji TV, la première chaîne de télévision privée du pays. En ce dimanche après-midi, c’est la politique de programmation de l’entreprise qui est décriée et accusée de faire la part trop belle aux programmes sud-coréens aux heures de grande écoute. Les messages protestataires se mêlent aux étendards japonais et affichent ouvertement l’idée du rassemblement : « Fuji TV ne devrait pas nous imposer la Hallyu, nous ne voulons pas regarder des dramas coréens ».
 
Cette Hallyu (韓流), ou « Vague coréenne », désigne le phénomène d’exportation et de consommation massive de produits culturels sud-coréens perceptible depuis la fin des années 1990 dans les pays du Sud-Est asiatique, et de manière plus globale à travers le monde à partir des années 2000. La propagation de cette influence n’a pas été partout uniforme et certains pays, tels que le Japon,  se sont montrés particulièrement plus réceptifs que d’autres à cette déferlante d’images et de sons.


Les manifestations japonaises contre Fuji TV / PressTV.
 
Le premier évènement majeur révélant la force de cette Hallyu au Japon remonte à 2003 et au succès colossal et inattendu de la série Winter Sonata (Sonate d’Hiver), diffusée sur les ondes de la télévision publique japonaise NHK. Programmé originalement de manière à séduire les Coréens Zainichi[+] NoteCoréens ou descendants de Coréens vivant au Japon.X [1], le feuilleton a finalement fasciné l’ensemble du pays tout au long de ses vingt épisodes et ce malgré l’heure tardive de diffusion, après 23 heures. Appartenant à un genre audiovisuel couramment appelé k-drama en raison et en rappel de leur de provenance, un grand nombre de nouvelles séries de fiction coréennes ont depuis profité de la Vague naissante pour s’installer solidement dans le paysage audiovisuel nippon. Si Fuji TV consacre aujourd’hui près de trois heures d’antenne quotidiennes à ce type de programmes et demeure l’un des principaux diffuseurs de ce genre de produits sur l’archipel, de nombreuses autres chaînes ont également adopté le format. Que ce soient les groupes privés, TBS et TV Tokyo notamment, ou le service public NHK qui s’essaye à la coproduction de séries avec la Corée du Sud, la programmation de k-dramas au Japon apparaît souvent comme une quasi-nécessité industrielle répondant à une double logique, économique et qualitative.
 
Soumis à des budgets de plus en plus restreints du fait d’une baisse régulière des recettes publicitaires, les diffuseurs japonais trouvent dans l’achat de ces fictions sud-coréennes une alternative compétitive au manque de productions audiovisuelles nationales de qualité. Cet avantage comparatif ne serait pas possible sans une mécanique de production concurrentielle bien rodée de l’autre côté du Détroit de Corée. Au sein de la péninsule, trois diffuseurs nationaux sont au cœur du système de création des k-dramas et permettent, chaque année, la réalisation de nombreuses heures de programmes : la société nationale de télévision KBS (Korean Broadcasting System), MBC (Munhwa Broadcasting Corporation) et SBS (Seoul Broadcasting System). Disposant chacun d’une deuxième partie de soirée dont la programmation est uniquement composée de séries de fiction locales, il résulte de cette concurrence frontale entre les trois plus importantes chaînes du pays une compétition permanente dans le développement de programmes audacieux et respectueux des attentes du public. Sur cette rivalité tripartite, certains spécialistes aiment également signaler que l’usage d'Internet qui est fait dans la péninsule s’apparente de plus en plus à une rivalité directe pour les diffuseurs de programmes audiovisuels, tant la Corée du Sud demeure une habituée du haut du classement des connexions haut débit les plus rapides du monde et que les pratiques de téléchargement et de visionnage de vidéos streaming se développent.



« From the beginning until now », générique de
Winter Sonata / Youtube.
 
En écho à cette première vague de séries télévisées coréennes, un nouveau souffle pour la Hallyu consista à déployer, sur l’ensemble du continent asiatique, toute une industrie musicale des plus modernes. Répondant aux mêmes exigences de compétitivité qui ont fait le succès de la précédente marée, ce nouveau rouleau continue de bénéficier des effets positifs du premier notamment au travers de la reconversion artistique de nombreux acteurs de k-dramas à la popularité solide. Pourtant, derrière ces arguments économiques et marketing se cache également l’aide et le soutien permanent d’un gouvernement sud-coréen interventionniste dans l’aide à la diffusion de ses artistes à l’étranger. Dès 1997, le président Kim Dae-jung participe à la création de maisons de disques sur le territoire ou finance la traduction et l’interprétation de titres coréens célèbres dans d’autres langues asiatiques, afin d’en faciliter la diffusion régionale. Dix ans plus tard, la stratégie semble s’être avérée payante puisqu’en 2005, la péninsule supplantait l’archipel en termes d’export de produits culturels et de divertissement. Aujourd’hui encore, la dynamique est toujours en marche et la Corée du Sud souhaite se faire une place au sein du marché européen grâce, notamment, à une aide de 310 milliards de wons (204 millions d’euros) débloquée en 2010 par le gouvernement, et ce pour trois ans.
 
Très bien positionnée, tant sur le marché de l’audiovisuel que sur celui de la musique, cette déferlante de culture coréenne sur l’archipel nippon n’a pas manqué d’éveiller régulièrement les critiques nationalistes et protectionnistes japonaises. Pourtant, l’élément déclencheur de toute l’agitation du 21 août 2011 sur l’île d’Obaiba pourrait bien être le résultat d’un banal tweet critique envers la politique de diffusion de Fuji TV, mais énoncé par l’acteur Sousuke Takaoka, considéré jusque là comme une personnalité emblématique des difficultés des Coréens vivant au Japon depuis son interprétation saluée d’un rôle dans le film Pacchigi!. Peu de temps après, l’acteur s’est fait licencier par son agence artistique, avant de s’excuser pour ses propos. Malgré tout, ces quelques mots supplémentaires n’auront pas suffi à éteindre les réflexions de l’extrême droite du pays qui a profité de ce relai médiatique inespéré pour questionner la nationalité de la chaîne de télévision et ses intérêts. Dans cette controverse, le groupe Fuji TV a aussi une part de responsabilité, notamment en raison d’un soupçon de non-respect de la loi japonaise qui plane sur elle depuis plusieurs années. Accusée d’accueillir 28 % de fonds étrangers au sein de sa structure dirigeante Fuji Media Holdings, la chaîne de télévision contreviendrait à la législation nippone qui autorise les diffuseurs japonais à n’ouvrir leur capital qu’à hauteur de 20 % aux investisseurs extérieurs. Une première marche spontanée et datée du 7 août 2011 avait déjà eu lieu et réclamait la suspension des autorisations d’émettre. Passée presque inaperçue, la manifestation n’avait été capable de rassembler que peu de personnes et n’avait entraîné aucune conséquence. De la même manière et malgré une publicité bien plus importante, ces manifestations du 21 août 2011 semblent, un mois plus tard, être classées sans suite.


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Crédit Photo : Siège de Fuji TV, par joevare / Flickr.
Crédits Vidéos :
- Reportage sur les manifestations japonaises contre Fuji TV par PressTV.
« From the beginning until now », générique de Winter Sonata / Youtube.
  • 1. Coréens ou descendants de Coréens vivant au Japon.
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