Histoire de la télévision : une exception française ?

Article  par  Pascal ROZAT  •  Publié le 09.12.2010  •  Mis à jour le 17.11.2016
L'histoire de la télévision française révèle plusieurs spécificités qui font d'elle un cas à part dans le paysage audiovisuel européen.

Sommaire

Encore trop souvent considérée en vase clos, l’histoire de la télévision française n’est que rarement resituée dans son contexte européen. À partir d’éléments de comparaison avec nos principaux voisins (Royaume-Uni, Allemagne, Italie), plusieurs spécificités fortes peuvent pourtant être dégagées : tout d’abord, un retard certain dans le développement de la télévision ; ensuite, une emprise de l’État plus forte qu’ailleurs ; enfin, un paysage audiovisuel hertzien relativement fermé, où le câble et le satellite ne sont pas parvenus à s’imposer pleinement.
Ce n’est que bien tardivement que le lancement de la TNT a finalement fait entrer le PAF dans l’ère d’une offre de chaînes plus abondante, à un moment où le modèle même de la télévision traditionnelle commençait déjà à être mis à mal par la révolution numérique.

La longue préhistoire de l’étrange lucarne

La télévision a traversé à partir des années 1920 une longue phase de mise au point expérimentale, loin des regards du public. Au cours de cette période pionnière, la France affiche d’emblée un retard certain par rapport aux autres grandes puissances industrielles. C’est d’ailleurs suite à un voyage en Angleterre qu’Ernest Chamon, directeur général de la Compagnie des compteurs, décide en 1928 de créer au sein de sa société un laboratoire dédié à la télévision, confié à l’ingénieur René Barthélémy.
 
Alors que les recherches ne font que commencer en France, l’Écossais John Logie Baird a fait dès 1926 la démonstration de son « televisor » devant les scientifiques de la Royal Institution, avant de réaliser deux ans plus tard la première liaison télévisée entre Londres et New York par ondes radio (les premiers prototypes de téléviseur utilisaient une transmission par câble à faible distance). En Allemagne, les travaux de l’ingénieur de Telefunken August Karolus et du Hongrois Dénes von Mihály sont également bien avancés et suscitent l’intérêt de la Reichspost, qui lance des émissions expérimentales en 1929, en même temps que la BBC épaulée par Baird. C’est également outre-Rhin que Manfred von Ardenne réalise une avancée décisive en présentant en 1931 le premier système de télévision électronique à tube cathodique.
 
En France, où les premières émissions expérimentales sont lancées en décembre 1931, les ingénieurs travaillent à combler ce retard et parviennent en peu de temps à améliorer considérablement la définition de leurs appareils. À partir de 1933, la Compagnie des compteurs se met à travailler avec l’administration des postes, qui aménage un premier petit studio, rue de Grenelle. Enfin, en 1935, Georges Mandel, nouveau ministre des PTT, donne une impulsion décisive en initiant la première émission officielle de la télévision française et en faisant installer un nouvel émetteur au sommet de la Tour Eiffel. En raison tant du coût des appareils, de l’absence de normes techniques stables et de l’intérêt très limité des programmes, l’usage de la télévision ne se développa pourtant guère dans les années qui suivirent. Là aussi, le contraste avec les voisins européens est frappant : en 1939, le Royaume-Uni et l’Allemagne comptent chacun environ 20 000 postes de télévision, un chiffre qui ne sera atteint en France que… dans les années 1950 !

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De Fernsehsender Paris à la RTF

L’éclatement du second conflit mondial donne un coup d’arrêt brutal à cette première période de gestation : les émissions cessent dès septembre 1939 pour cause de guerre, et l’émetteur de la Tour Eiffel est saboté peu avant l’entrée de la Wehrmacht dans Paris en juin 1940. Cas unique dans l’histoire des territoires occupés, ce sont précisément les Allemands qui vont reprendre le flambeau en créant en 1943 une nouvelle station, Fernsehsender Paris (« Paris-Télévision »)[+] NoteCf. Thierry Kubler, Emmanuel Lemieux, Cognacq Jay 1940 : la télévision française sous l’Occupation, Plume, 1990.X [1]. Lancée avec la collaboration de la Radiodiffusion nationale et de la Compagnie des compteurs, celle-ci est moins un outil de propagande qu’un moyen de soutenir le moral des soldats allemands blessés, grâce à des récepteurs répartis dans les hôpitaux de Paris et de la petite couronne. Fernsehsender Paris n’en est pas moins un projet ambitieux pour l’époque, doté de moyens financiers et techniques bien supérieurs à ceux de la télévision française d’avant-guerre. Les Allemands installeront notamment un nouveau studio dans un immeuble de la rue Cognacq-Jay, promis à un brillant avenir puisqu’il fut utilisé par TF1 jusqu’en 1992. Né de l’Occupation, Fernsehsender Paris disparaît naturellement avec elle : la station cesse d’émettre peu avant la libération de Paris, mais laisse derrière elle un matériel performant et un personnel bien formé.
 
Après-guerre, le redémarrage est lent et progressif. Toujours à l’abri des regards du public, la télévision en tant que média commence cependant à prendre forme. Alors que les émissions se résumaient jusque-là à des spectacles de variétés réalisés en studio, les premières retransmissions de grands événements en direct font enfin leur apparition en 1948, avec l’arrivée du Tour de France au Parc des Princes ou la messe de minuit à Notre-Dame (cf. vidéo ci-dessous). Une fois encore, le retard est patent : la BBC avait en effet retransmis la procession du couronnement de Georges VI dès 1937 !
 
 
À bien des égards, l’année 1949 semble annoncer un nouveau départ : tandis que Pierre Sabbagh lance le premier journal télévisé et que Jacqueline Joubert est recrutée comme première speakerine, la loi du 30 juillet instaure une redevance sur les postes de télévision, calquée sur la redevance radio inventée en 1933. Quant à la Radiodiffusion française, elle change de nom pour devenir la RTF : Radiodiffusion-télévision française. Mais il reste encore à gagner les faveurs du public.

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À la conquête des foyers

En 1950, on ne dénombre encore en France que 3794 postes, alors qu’on s’approche déjà du million au Royaume-Uni. Mais ce chiffre va bientôt croître de manière spectaculaire. Tout y concourt : en novembre 1948, François Mitterrand, alors secrétaire d’État à l’Information, a fixé la définition des émissions françaises à 819 lignes horizontales. Si ce choix isole la France des autres pays d’Europe, qui choisiront le standard de 625 lignes préconisé par le CCIR (Comité consultatif international des radiocommunications), il n’en impose pas moins une norme technique stable favorable au développement du nouveau média. Suite à l’arrivée de Jean d’Arcy, ancien collaborateur de Mitterrand, à la direction des programmes en 1952, l’offre d’émissions s’étoffe elle aussi considérablement, rendant la télévision plus attractive.
 
Pour autant le petit écran ne s’impose pas du jour au lendemain. Tout d’abord, les émissions ne peuvent être initialement reçues qu’en région parisienne, en raison de la portée limitée de l’émetteur de la Tour Eiffel. Pour pouvoir toucher la province, il faut construire un vaste réseau d’émetteurs régionaux, dont le premier est inauguré à Lille en avril 1950. Mais les travaux avancent lentement : quand, le 2 juin 1953, le couronnement de la Reine Élisabeth II est retransmis en direct depuis Londres dans cinq pays européens, l’événement n’est encore diffusé en France que par Paris et Lille, alors que la RFA compte déjà quatre émetteurs en état de marche, à Hambourg, Berlin, Wuppertal et Francfort.

Déçus, de nombreux Alsaciens décident d’acheter un poste allemand pour pouvoir suivre les émissions d’outre-Rhin. La réaction politique ne se fait pas attendre, et un grand plan de développement de la télévision est voté dès le 31 décembre suivant. Malgré ces efforts, la couverture du territoire ne sera vraiment achevée que dans les années 1960.
 
Bon an, mal an, le nombre de téléviseurs en France atteint le million en 1958 (toujours dix fois moins qu’au Royaume-Uni). Pour le nouveau pouvoir gaulliste, la télé est désormais un instrument avec lequel il faut compter.

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Le monopole en question

Les années de Gaulle sont marquées par un essor sans précédent de la télévision, qui voit le nombre de postes augmenter de près d’un million par an. Un essor placé sous le signe du monopole de l’État établi sur les ondes dès 1945 : seule la télévision publique a le droit de diffuser des émissions, et les quelques stations privées périphériques lancées dans les années 1950 (Télé-Luxembourg, Télé Monte Carlo) ne parviendront guère à entamer cette domination, compte tenu de la trop faible portée de leurs émetteurs. Supposé soustraire les médias aux « puissances de l’argent », le principe du monopole soulève naturellement la question de leur dépendance à l’égard du pouvoir politique, qui devient particulièrement aiguë sous la présidence d’un Général qui s’affirme rapidement comme un redoutable orateur cathodique. La situation de la France est à cet égard assez comparable à celle de l’Italie, où la RAI, également en position de monopole, reste durant deux décennies dominée par la Démocratie chrétienne. Mais il n’en va pas tout à fait de même au Royaume-Uni, où la BBC coexiste dans une sorte de duopole avec la station privée ITV créée en 1955, ni en RFA, où la télévision publique nationale est gérée non par le gouvernement fédéral, mais par les différents Länder.

La gouvernance de la radio et de la télévision françaises est l’un des sujets politiques récurrents des années 1960. Aux réformes successives répondent les fréquentes grèves du personnel, où les revendications catégorielles se mêlent à des motifs politiques et à une exigence de plus grande indépendance. Au moins en apparence, le gouvernement cherche à donner des gages d’autonomie à la télévision : en février 1959, la RTF, jusque-là simple administration au service du Ministère de l’Information, est enfin dotée d’un statut et devient un établissement public industriel et commercial ; cinq ans plus tard, la loi du 27 juin 1964 initiée par Alain Peyrefitte la transforme en ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française), doté d’un conseil d’administration et bénéficiant d’une tutelle financière allégée. Mais dans la réalité, le contrôle gouvernemental sur l’information demeure bien présent.
 
Avec Mai 68, ces contradictions éclatent au grand jour : suite à la censure directe de leurs magazines[+] NoteLe 10 mai 1968, un reportage de Panorama sur les événements comportant des interviews d’étudiants, de professeurs, du recteur Roche et du préfet Grimaud est interdit de diffusion à la dernière minute.X [2], les journalistes et producteurs de Cinq colonnes à la Une et Panorama publient le 12 mai un communiqué protestant contre « la scandaleuse carence d’information du public » au sujet des révoltes étudiantes. C’est le début d’une longue grève à laquelle participe toutes les catégories de personnel, jusqu’à la rédaction du journal télévisé pourtant réputée pour sa soumission au gouvernement. Suite à cela, les émissions retrouvent provisoirement une plus grande liberté, mais cette émancipation sera de courte durée : dès juin, le pouvoir reprend pied, renvoie la direction de l’ORTF et licencie une soixantaine de journalistes. Plus tard, la présidence de Georges Pompidou (qui considère l’ORTF comme « la voix de la France ») ne changera guère la donne, malgré les espoirs un temps suscités par le Premier ministre Chaban-Delmas.

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PAL vs. SECAM : une bataille industrielle et diplomatique

Sur le plan technique, les années de Gaulle/Pompidou sont principalement marquées par l’arrivée d’une deuxième chaîne en 1964 (émettant en 625 lignes), puis d’une troisième à vocation régionale fin 1972, ainsi que par l’irruption de la télévision couleur (cf. vidéo ci-dessous) en 1967, d’abord réservée au deuxième canal. Loin d’être anodine, cette transition vers la couleur constitue un enjeu diplomatique et industriel majeur[+] NoteCf. Olivier Chantriaux, De Gaulle et la diplomatie par l’image, Ina éditions, 2010.X [3].

 
 
Dès 1953, les États-Unis avaient lancé un procédé de télévision couleur baptisé NTSC (National Television System Comitee), mais sa qualité est jugé relativement médiocre. En réponse au standard américain, l’ingénieur Henri de France développe son propre système, le SECAM (séquentiel couleur à mémoire) adopté par l’ORTF. La diplomatie gaullienne va faire de l’exportation de cette technologie française l’un de ses chevaux de bataille. Si elle échoue en Europe occidentale, où c’est finalement le PAL (Phase Alternating Line) de l’Allemand Telefunken qui s’impose, elle réussira au-delà du rideau de fer ainsi que dans les anciens territoires coloniaux : le SECAM s’imposera ainsi en URSS et dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, ainsi qu’à Madagascar. Comme lors du lancement du 819 lignes, la France n’en reste pas moins isolée au sein de la CEE, avec un standard qu’elle est quasiment la seule à utiliser. Toutefois, les procédés de transcodage entre diverses normes ne tarderont pas à rompre cet isolement.

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Les ambiguïtés de la libéralisation giscardienne

Confronté dès son élection à un nouveau mouvement de grève, Valéry Giscard d’Estaing décide d’en finir avec l’ORTF, considéré comme une organisation tentaculaire et ingouvernable. La loi du 7 août 1974 est un véritable séisme. L’ORTF est supprimé au profit de sept nouvelles entreprises publiques, dont trois chaînes de télévision : TF1, Antenne 2, FR3, Radio France, TDF, la SFP et l’Ina. Pour le nouveau pouvoir, ce démembrement est d’abord l’occasion d’affaiblir les corporatismes et l’influence des syndicats, tout en procédant à des suppressions d’effectif. Mais il s’agit aussi de rénover le fonctionnement même de la télévision publique.
 
Tout en maintenant le monopole, le nouveau système de 1974 met en effet les trois chaînes publiques en concurrence entre elles. C’est à cette période que naît la fameuse « course à l’audience », que la privatisation des années 1980 ne fera qu’exacerber. En effet, chaque chaîne a un intérêt financier direct à attirer plus de spectateurs que sa voisine. Introduite tardivement en octobre 1968, la publicité représente environ un quart des recettes de TF1 et Antenne 2, et la loi prévoit désormais que la répartition du produit de la redevance soit en partie corrélée aux résultats d’audience, encore mesurés par des sondages (le système « audimétrique » que nous connaissons ne sera introduit qu’en 1981). Déjà, on s’arrache les présentateurs les plus populaires, à l’image de Jacques Martin, qui quitte TF1 en 1977 pour Antenne 2, au prix d’un contrat dont le montant est tenu secret.
 
Sur le plan de l’indépendance de l’information, Valéry Giscard d’Estaing proclame haut et fort sa volonté de rompre avec les pratiques antérieures. Mais la réforme de 1974 ne change rien sur un plan structurel : les nominations aux principaux postes demeurent entre les mains de l’exécutif, qui ne va pas tarder à retrouver ses mauvaises habitudes : en 1979, Claude Sérillon est renvoyé de la rédaction d’Antenne 2 pour avoir voulu parler de « l’affaire des diamants ». Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir des socialistes pour que la création d’une autorité indépendante coupe au moins en partie le cordon ombilical entre politique et télévision.

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Une privatisation très politique

Alors que le libéralisme giscardien avait choisi de maintenir le monopole public, c’est paradoxalement le nouveau pouvoir socialiste qui va ouvrir la télévision aux intérêts privés, par la loi du 29 juillet 1982 proclamant en son article 1er que « la communication audiovisuelle est libre ». Deux ans plus tard, Canal+ commence à émettre le 4 novembre 1984, bientôt suivi par La Cinq et TV6 en 1986. Le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac achèvera le travail en 1987 en privatisant TF1 et en remplaçant TV6 (propriété de Publicis/NRJ) par M6 (CLT/Lyonnaise des eaux). L’abandon du monopole public et l’apparition de nouvelles chaînes privées est une tendance lourde, que l’on retrouve à cette époque dans tous les grands pays européens. Mais la situation française n’en comporte pas moins de fortes spécificités.
 
Il faut d’abord souligner le poids de l’État dans la privatisation à la française. Loin de résulter d’une libéralisation tous azimuts, chaque création de chaîne naît en effet d’une décision politique au plus haut niveau. Ainsi, c’est François Mitterrand lui-même qui annonce, en juin 1982, la création d’une quatrième chaîne, puis, en janvier 1985, le lancement de deux canaux supplémentaires. À chaque fois, les concessions de service public prévues par la loi sont confiées à des investisseurs proches du Président, sur lesquels il sait pouvoir compter : Canal+ échoit ainsi à l’agence Havas d’André Rousselet, son ancien directeur de cabinet, tandis que La Cinq revient à un autre proche, Jean Riboud de Schlumberger, associé à Jérôme Seydoux et Silvio Berlusconi (suite au décès de Jean Riboud, son fils Christophe prendra la relève). Loin de tout laisser-faire, le gouvernement Chirac envisagera lui aussi la privatisation comme un acte politique volontariste, au point de céder la première chaîne nationale TF1, cas véritablement unique dans les annales de la télévision européenne.

Conséquence logique de ce rôle prépondérant de l’État : la privatisation s’accompagne toujours d’une étroite régulation. La loi de 1982 abrogeant le monopole prévoit ainsi en même temps la création de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle – organe de régulation indépendant et « ancêtre » du CSA – et les concessions accordées aux diffuseurs privés comportent un cahier des charges très précis stipulant de nombreuses obligations à respecter (limitation de la publicité, financement du cinéma, protection de la jeunesse etc.). On est donc loin de la situation italienne, où la télévision privée se développe de manière anarchique dans les années 1970 au profit d’un vide juridique, avant d’être entérinée a posteriori par la loi dans les années 1980.

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Un nouveau paysage hertzien relativement fermé

Autre spécificité rarement soulignée : alors qu’à l’étranger, le développement du câble et du satellite offre un terrain de jeu privilégié aux nouveaux diffuseurs privés, la privatisation se déroule en France avant tout sur le réseau hertzien, dont le nombre de canaux double entre 1984 et 1986. Dans le domaine des nouveaux modes de diffusion, en revanche, le pays accumule les retards, comme en témoignent les échecs successifs du « plan câble » de Pierre Mauroy et du satellite de diffusion TDF1. En 1992, on ne compte encore qu’un million de foyers raccordés au câble, soit dix fois moins qu’en Allemagne ! Or, le câble et le satellite sont précisément, dans la plupart des pays, le lieu d’une progressive gestation du secteur audiovisuel privé. En Italie, les premiers diffuseurs privés émergent ainsi sur le réseau câblé local : Telemilanocavo, ancêtre de Canale Cinque créé en 1974, est ainsi à l’origine une chaîne destinée exclusivement à la ville nouvelle de Milano 2, construite par Silvio Berlusconi. De même, en Allemagne, les chaînes privées apparaissent d’abord sur des projets pilotes de réseaux câblés lancés en 1984 à Ludwigshafen, puis à Munich, Dortmund et Berlin. Une exception : la chaîne RTL (d’abord nommée RTL plus), qui commence à émettre la même année en hertzien depuis le Luxembourg, avant de s’installer à Cologne en 1988 et d’obtenir une fréquence terrestre locale. Dans ces deux pays, les chaînes privées grandissent ainsi dans une sage lenteur, en n’augmentant que très progressivement leur aire de diffusion, leur audience et leurs revenus. Ainsi, en Allemagne, RTL n’atteindra le seuil de rentabilité qu’en 1992, soit huit ans après sa création, suivie par la chaîne ProSieben en 1995.
 
En France, à l’inverse, les nouveaux acteurs privés ambitionnent d’être d’emblée accessibles à l’ensemble des téléspectateurs sur l’intégralité du territoire, endossant du jour au lendemain le rôle de chaîne hertzienne nationale. Selon les cas, cette transition brutale mènera à des réussites éclatantes ou au contraire à des catastrophes retentissantes. Si Canal+ s’impose rapidement grâce à un modèle payant résolument nouveau s'appuyant sur un réseau d'émetteurs complet touchant l'ensemble du territoire (l'ancien réseau 819 lignes noir et blanc abandonné en 1983 et reconverti en 625 lignes couleur), La Cinq est victime de son ambition démesurée : cherchant dès son lancement à s’imposer comme une grande chaîne généraliste populaire – avec tous les investissements que cela représente – la chaîne pâtit d’un nouveau réseau hertzien encore inachevé : à ses débuts, elle ne couvre que 43% de la population et enregistre des audiences très décevantes. Les tentatives de redressement successives n’arrangeront rien, et La Cinq, grevée par une lourde dette, se voit forcée au dépôt de bilan en 1992, cessant ainsi d’émettre.
 

La sage M6, qui a préféré miser sur une gestion rigoureuse et une croissance lente et progressive, aura un destin autrement plus enviable. Pour le groupe Bouygues, la situation est, bien sûr, tout autre : en acquérant TF1, chaîne la plus accessible et la plus regardée de France, il est propulsé du jour au lendemain leader sur le marché audiovisuel français, avec 44% de parts de marché en 1988. Une domination écrasante qui n’a pas d’équivalent ailleurs pour une chaîne privée.
 
Après dix années de bouleversements, les lancements d’Arte en 1992 et de La Cinquième en 1994 marquent la fin d’un cycle. Suite au naufrage de La Cinq, il s’agit de redonner un espace à la vocation éducative et culturelle du service public, quelque peu délaissée par les chaînes historiques. Pour une décennie (1995-2005), le paysage audiovisuel français va se stabiliser autour de six canaux hertziens, dont trois publics et trois privés. La faiblesse persistante du câble et du satellite (4% de l’audience totale en 1997) fait du PAF un espace concentré et relativement fermé, où la force de chaque acteur repose avant tout sur une chaîne principale (trois pour France Télévisions, qui regroupe à partir de 2000 France 2, France 3 et France 5, prenant ainsi à rebours le processus de déconcentration initié avec l’éclatement de l’ORTF). Mis à part le cas particulier de Canal+, la France ne dispose, en revanche, d’aucun grand groupe audiovisuel multi-chaînes comparable à Mediaset en Italie, ou à Kirch et Bertelsmann en Allemagne.

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Le PAF rattrapé par le numérique

Dernière grande révolution dans le domaine de la télévision linéaire traditionnelle, le lancement de la TNT en mars 2005 amorce paradoxalement une « normalisation » du paysage audiovisuel français. En effet, en  portant presque du jour au lendemain le nombre de canaux gratuits disponibles sur le réseau hertzien à 18, et jusqu’à 27 aujourd’hui, la télévision numérique a réussi là où le câble et le satellite avaient largement échoué. Avec un temps de retard sur ses voisins, la France entre dans l’ère d’une offre télévisuelle abondante, ce qui a pour effet de mettre à mal les équilibres entre chaînes, qui n’avaient évolué qu’à la marge depuis dix ans.
 
Pour faire face aux nouveaux entrants (dont beaucoup se désengageront précocement, revendant au passage avec force profit une fréquence qui leur avait été attribuée gratuitement) et à la fragmentation croissante des audiences, les acteurs historiques se voient contraints d’adopter une stratégie multi-chaînes : TF1 avec le rachat de NT1 et TCM et le lancement de HD1 (sans compter le récent passage en gratuit de LCI), M6 avec la création de W9 et 6ter, ou encore France Télévisions avec les lancements de France 4, France Ô et plus récemment franceinfo. Sans oublier Canal+, qui se diversifie dans le domaine de la télévision gratuite, avec i-Télé, puis D8 et D17.
 
Mais cette normalisation intervient bien tard, et pourrait être bientôt rendue caduque par les transformations autrement plus profondes induites par la révolution numérique, à l’échelle mondiale cette fois. Car au-delà de la transformation rapide des usages (consommation de contenus délinéarisés « à la carte » en lieu et place du flux traditionnel) c’est tout l’écosystème de la télévision hexagonale qui se trouve fragilisé par l’irruption subite de nouveaux acteurs internationaux d’envergure, qu’il s’agisse de beIN Sports sur le marché des droits sportifs ou de Netflix, Amazon ou Apple dans le domaine de la SVOD.
 
Autant de défis communs à l’ensemble des diffuseurs traditionnels, en Europe comme dans le monde. En d’autres termes : la fin d’une certaine exception française ?

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* Cet article a été mis à jour le 21 novembre 2016
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Chronologie

1928 : création d’un laboratoire de recherche de télévision au sein de la Compagnie des compteurs, confié à l’ingénieur René Barthélémy
 
14 avril 1931 : Barthélémy réalise la première démonstration publique de transmission par radio d’images de télévision en France
 
26 avril 1935 : première émission officielle de télévision par le poste Paris-PTT Vision
 
Novembre 1935 : installation d’un émetteur de télévision au sommet de la Tour Eiffel
 
Septembre 1939 : interruption des émissions pour cause de guerre
 
7 mai 1943 – 16 août 1944 : la station allemande Fernsehsender Paris émet sur la région parisienne
 
Octobre 1944 : reprise des émissions après la Libération
 
20 novembre 1948 : décret fixant la définition du réseau français à 819 lignes
 
4 février 1949 : la Radiodiffusion française (RDF) devient la Radiodiffusion-Télévision française (RTF)
 
29 juin 1949 : premier journal télévisé
 
30 juillet 1949 : loi instaurant une redevance sur les postes de télévision
 
10 avril 1950 : mise en service du premier émetteur régional à Lille
 
2 juin 1953 : le couronnement d’Elisabeth II est retransmis en direct dans cinq pays européens, dont la France
 
Février 1959 : une ordonnance dote la RTF d’un statut qui en fait un établissement public industriel et commercial
 
8 avril 1964 : inauguration de la deuxième chaîne, qui émet en 625 lignes
 
27 juin 1964 : loi transformant la RTF en ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française)
 
1er octobre 1967 : première émission en couleur, sur la deuxième chaîne
 
13 mai – 23 juin 1968 : grande grève à l’ORTF
 
1er octobre 1968 : introduction de la publicité de marque sur la première chaîne
 
31 décembre 1972 : inauguration de la troisième chaîne

7 août 1974 :
loi supprimant l’ORTF, remplacée par sept sociétés publiques autonomes, dont les chaînes TF1, Antenne 2 et FR3 qui commencent à émettre au 1er janvier 1975

29 juillet 1982 :
loi sur la communication audiovisuelle abrogeant le monopole de l’État sur les ondes et créant la Haute Autorité de la communication audiovisuelle

3 novembre 1982 :
lancement du « plan câble »

19 juillet 1983 :
arrêt définitif de la diffusion en 819 lignes (noir et blanc), qui coexistait depuis 1964 avec le 625 lignes. Converti en 625 lignes couleur, ce réseau d'émetteurs sera réattribué à Canal+

4 novembre 1984 :
inauguration de Canal+, première chaîne privée de France

Février-mars 1986 :
inauguration de La Cinq et TV6

30 septembre 1986 :
loi relative à la liberté de communication remplaçant la Haute Autorité par la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés) et prévoyant la privatisation de TF1

23 février 1987 :
la CNCL réattribue la concession de TV6 (Publicis/NRJ) – préalablement annulée par décret – à M6 (CLT/Lyonnaise des eaux)

4 avril 1987 :
TF1 est attribuée au groupe Bouygues

28 octobre 1988 :
lancement du satellite de diffusion TDF1

17 janvier 1989 :
loi remplaçant la CNCL par le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel)

Août 1989 :
loi rassemblant Antenne 2 et FR3 sous une présidence commune, qui prendra le nom de France-Télévision en 1992

12 avril 1992 :
La Cinq cesse d’émettre

28 septembre 1992 :
Arte commence à émettre sur le cinquième canal

Décembre 1994 :
lancement de La Cinquième sur le cinquième canal, qu’elle partage avec Arte

27 avril 1996 :
lancement commercial de l’offre numérique Canal Satellite

1er août 2000 :
loi créant la holding France Télévisions, qui regroupe France 2, France 3 et La Cinquième, rebaptisée France 5

31 mars 2005 :
lancement de la télévision numérique terrestre (TNT)

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Références

Christian BROCHAND, Histoire générale de la radio et de la télévision en France, 3 tomes, Documentation française, 1994-2006.

Jérôme BOURDON, Agnès CHAUVEAU, Francis DENEL, Laurent GERVEREAU et Cécile MEADEL (dir.), La Grande aventure du Petit écran, la télévision française 1935-1975, BDIC/Ina, 1997.

Emmanuel HOOG, La Télé, une histoire en direct, Découvertes Gallimard, 2010.

 Jean-Noël JEANNENEY (dir.), L'Écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Hachette, 2001.

 
Monique SAUVAGE et Isabelle VEYRAT-MASSON, Histoire de la télévision française de 1935 à nos jours, nouveau monde éditions, 2012.
 

Pour une comparaison européenne :

Knut HICKETHIER, Geschichte des deutschen Fernsehens, J. B. Metzler, 1998.Michel

Michele HILMES (dir.), The Television History Book, British Film Institute, 2003.
 
Pierre MUSSO et Guy PINEAU, L’Italie et sa télévision, Ina/Champvallon, 1990.

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Crédit photo : photo.ina.fr

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  • 1. Cf. Thierry Kubler, Emmanuel Lemieux, Cognacq Jay 1940 : la télévision française sous l’Occupation, Plume, 1990.
  • 2. Le 10 mai 1968, un reportage de Panorama sur les événements comportant des interviews d’étudiants, de professeurs, du recteur Roche et du préfet Grimaud est interdit de diffusion à la dernière minute.
  • 3. Cf. Olivier Chantriaux, De Gaulle et la diplomatie par l’image, Ina éditions, 2010.
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