Comment débat-on de la laïcité dans les médias ?

Article  par  François QUINTON  •  Publié le 25.02.2015  •  Mis à jour le 26.02.2015
Entretien avec Patrick Charaudeau, qui a dirigé une vaste étude sur la laïcité dans l’espace médiatique.
Patrick Charaudeau est professeur émérite à l’université Paris-XIII, fondateur du Centre d’analyse du discours, et actuellement chercheur au Laboratoire Communication et Politique du CNRS. Il a dirigé La laïcité dans l’arène médiatique. Cartographie d’une controverse sociale (INA Éditions, 2015, 180 p, 18 €), qui réunit les travaux d’une équipe de chercheurs composée de Nicolas Becqueret, Manuel Fernandez, Guy Lochard, Pascal Marchand, Emmanuel Marty et Jean-Claude Soulages.
 
Pourriez-vous, dans un premier temps, nous expliquer ce qui a motivé cette recherche, nous expliquer comment vous l’avez menée, quels médias ont été étudiés et sur quelle période ?
 
Patrick Charaudeau : Cette étude a été entreprise à la suite de travaux de recherche qui s'intéressent à la façon dont les médias rendent compte, mettent en scène et/ou provoquent des controverses sociales. Les controverses constituent un phénomène social important parce qu'elles se trouvent au cœur du fonctionnement de la démocratie, comme l'une des conditions pour le citoyen de se faire une opinion et de pouvoir, éventuellement, participer à la délibération politique.
 Les controverses constituent un phénomène social important parce qu'elles se trouvent au cœur du fonctionnement de la démocratie  

Nous avons choisi le thème de la laïcité, à la suite de la première affaire du voile qui touchait à l'un des piliers de la République. Et comme les débats et les controverses sont portés par les médias, il s'agissait d'observer comment ils mettent en scène une telle question. Or, les médias sont un des lieux, par excellence, de circulation des paroles publiques. Mais ils mélangent des paroles qui proviennent d'acteurs sociaux divers : des politiques, des représentants syndicaux, des membres d'association, divers spécialistes (appelés experts), des témoins, des penseurs, des chroniqueurs, etc. c'est ce qui rend difficile la compréhension et la possibilité de se faire une opinion en raison.
 
Cependant, malgré ces mélanges, la mise en scène de ces paroles témoigne de deux choses : la façon dont se comportent les médias d'information ; l'état de la prégnance des imaginaires sociaux sur une question donnée, à un moment donné de l'histoire d'une société. Il fallait donc tenter de démêler cet entrecroisement de paroles, pour prendre la mesure de cette controverse, et ce de deux points de vue : du point de vue des médias eux-mêmes pour voir comment, chacun d'eux procède dans le traitement d'une question sensible ; du point de vue du contenu des échanges en termes d'arguments pour tenter de circonscrire l'argumentaire de l'ensemble des paroles échangées. C'est cet ensemble qui nous a permis de décrire ce que l'on a appelé « la cartographie d'une controverse sociale ».
 
Nous avons donc étudié la presse (septembre 2003-octobre 2004), les dépêches (2003-2009), la télévision (1989-2009) et la radio (1989-2010).
 
Dans l’ouvrage que vous avez dirigé, vous montrez que ce sont certains événements qui font de la laïcité un sujet de controverse médiatique (affaire du voile à Creil, discours de Latran, affaire des caricatures de Mahomet,…). Certains de ces événements ont-ils fait (re)jaillir avec plus de force que d’autres la question de la laïcité ?
 
Patrick Charaudeau : Oui, parce qu'on se trouve là dans une situation paradoxale : voilà que la laïcité à la française – qui, sur fond de guerres de religion, puis de combats entre cléricaux et anticléricaux, avait fini par pacifier les rapports sociaux avec la loi de 1905 – et le consentement de la hiérarchie ecclésiastique, malgré quelques escarmouches de dits « laïcards » ou d'intégristes catholiques, se voient remis en cause par l'apparition d'un élément exogène : l'islam comme croyance revendiquant la possibilité de « se montrer ».
 
En témoigne l'affaire du voile que des jeunes filles musulmanes ont porté au sein de l'école, comme marque de leur appartenance à une religion, et exigeant qu'il soit reconnu comme tel. On voit là la force symbolique des signes. Mais en même temps, cela a eu pour effet de casser la banalisation d'autres signes qui avaient autrefois une signification religieuse, puis qui ont disparu (la soutane des prêtres, la cornette des religieuses), qui se sont banalisés en bijoux (la croix) ou n'ont jamais été montrés au sein de l'école (la kippa). Par contrecoup, ces objets redeviennent signe d'appartenance religieuse et confessionnelle. Cela a eu pour second effet de reposer la question du principe d'égalité – à laquelle l'école de la République semblait avoir répondu. S'en est suivi un malaise car, d'une part, revenait en mémoire que, dans l'école de la République, pour effacer les différences de classes sociales, ethniques et religieuses, les enfants portaient blouses grises, d'autre part, devant la prolifération des marques vestimentaires, nouveaux signes de différenciation économique, apparaissait une nouvelle inégalité qu'on ne veut pas voir.
 
Mais un autre événement a également relancé la controverse sur la laïcité : le discours dit de Latran du président de la République de l'époque qui est analysé en fin d'ouvrage. En déclarant, entre autres choses, que « Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le Bien et le Mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur (…) », cela a eu pour effet de réveiller une vielle querelle entre laïcs et catholiques, alors que s'était établie une pax republica entre les deux camps, et que la hache de guerre semblait définitivement enterrée. Il s'en est suivi, avec parallèlement le débat sur l'identité nationale, une grande confusion dans les débats, car se sont mêlés deux argumentaires : celui de la laïcité face à l'Islam et celui de la laïcité face à l'Église catholique.
 
 
Pour en venir aux médias eux-mêmes : radio, télévision ou presse se sont-elles emparées de ces questions de la même façon ? Pour préciser les choses : en ont-elles parlé lors des mêmes événements et de la même façon ? Il est par exemple surprenant d’apprendre que les radios n’ont, à l’époque, que peu parlé de l’affaire du voile de Creil (1989-90), par rapport à la presse ou à la télévision.
 Les médias sont à la fois un et divers  

Patrick Charaudeau :
On a affaire à un objet d'étude complexe, car porté par divers médias, chacun ayant un mode de traitement particulier, et saisi par divers acteurs ayant chacun des discours qui témoignent des groupes auxquels ils appartiennent. Or, les médias sont à la fois un et divers. Ils sont un dans leur mission d'information citoyenne et, de ce point de vue, doivent coller à la factualité des événements. Mais en même temps, ils sont divers car, du fait de leur spécificité en tant que moyen de diffusion, ils sont conduits à traiter l'information selon des dispositifs qui leur sont propres. Il faut rappeler que la radio est le média de l'audible qui peut être entendu à tout moment de la vie quotidienne, qui peut rapidement coller à la factualité des événements, et procéder à des interviews, entretiens et mini-débats, souvent polémiques, ce qui ne permet guère de se faire une opinion. La télévision, elle, est le média du visible qui mêle paroles et images, qui n'est percevable que dans certaines circonstances de rendez-vous, qui, la plupart du temps, ne peut que reconstruire le factuel, et qui procède à des débats avec nombre de participants, ce qui ne rend pas la compréhension facile. La presse, enfin, média du lisible, malheureusement peu lue, mais qui se prête, plus facilement que les deux autres médias, à des analyses et des confrontations argumentées de points de vue.
 
Votre livre porte aussi en lui une interrogation sur le rôle et la place des médias dans les controverses. Précisément, un type média vous paraît-il – par nature ou en général – plus favorable au débat qu’à la polémique ? Bref, si l’on veut se faire une opinion « éclairée » sur un tel sujet, y-a-t-il des types de médias à éviter ou à privilégier ?
 
Patrick Charaudeau : C'est ce qui apparaît dans l'étude : la presse est celle qui fait écho à la plus grande diversité de thèmes traités, comme le montre le graphique des proximités lexicales (p.74) ; la télévision se signale plus particulièrement par l'organisation de débats dits « talk shows », avec de nombreux invités ; quant à la radio, si on n'explique pas pourquoi elle a été peu réactive entre les années 1990-2002, elle s'est en revanche rattrapée à partir de 2003, lors du cas d'exclusion de l'école de jeunes filles voilées et de la mise en place de la Commission Stasi, avec des entretiens très polémiques. Il faut dire, en outre, qu'apparaît, dans cette étude, de façon flagrante, la différence, pour la radio et la télévision, entre médias privés et publics. En effet, pour ce qui concerne la radio, c'est là que l'on observe une forte propension aux échanges polémiques dans les radios privées (RTL, RMC), et beaucoup plus tempérés et explicatifs, dans les radios publiques (France Inter, France culture). De même, on constate qu'il y a peu de débats de société dans les chaînes de télévision privées (TF1), alors qu'ils sont fortement présents dans les chaînes publiques France 2, France 3, France 5).
 Les médias de service public sont plus enclins à mettre en scène des débats de société 

On ne peut donc dire qu'un média serait plus favorable aux débats sociaux qu'un autre. Ils ont chacun leur spécificité qui tient, d'une part, comme on l'a dit, aux caractéristiques des dispositifs d'information et, d'autre part, au type de public auquel chacun d'eux s'adresse (ou pense s'adresser). Cependant, on voit bien, comme on l'a souligné, que les médias de service public sont plus enclins à mettre en scène des débats de société, même si ceux-ci ne permettent pas toujours au citoyen lambda de se faire une opinion raisonnée, et que la presse se prête davantage à la controverse dans la mesure où les argumentaires peuvent être davantage déployés et s'accompagner d'analyses plus approfondies. Aussi, cela pose-t-il un problème à nos sociétés modernes qui laissent de moins en moins de place à la lecture des journaux.
 
 
Certains médias ou certaines chaînes (ou certains titres de presse) se distinguent-ils par leurs discours ou se montrent-ils plus engagés sur cette question ? Peut-on dire, à votre sens et au terme de votre étude, qu’il existe un discours majoritaire ou unanime « des médias » sur la laïcité ?
 
Patrick Charaudeau : On ne peut pas dire, à propos du traitement de la laïcité, avec tous les thèmes connexes qu'elle a suscités (opportunité de légiférer, neutralité de la loi de 1905, crise d'identité, liberté de la femme, conscience citoyenne, modèle républicain, etc.), que les médias français aient pris position ou se soient orientés de façon particulière. Cela est dû à plusieurs facteurs : d'une part, au fait que la plupart des médias français tiennent à occuper la place dite « noble » de média d'opinion, (comme on dit presse d'opinion) avant que d'être média partisan (cela vaut pour les médias qui ne sont pas attachés à un parti) ; d'autre part, à une tradition française, bien ancrée culturellement, du goût pour la confrontation des idées (il y a là quelque chose de l'héritage des Lumières pour ce qui concerne la croyance dans les bienfaits de la raison).
 
Enfin, cela est dû au thème lui-même. La laïcité est en effet, en France, à la fois, un principe, une loi et une valeur qui sont prégnants dans l'imaginaire social français et qui, même remis en cause, constituent le socle qui fait lien dans notre société. Aussi, les médias français, à aucun moment, n'ont remis en cause cette évidence. Quand on lit l'argumentaire de l'étude, on voit que différentes voix s'expriment à travers les trois supports médiatiques, et que différents points de vue s'affrontent parfois de façon très polémique, mais jamais on ne perçoit, par l'effet de l'orientation d'un journaliste interviewer de radio, d'un animateur de débat télévisé ou de la présentation d'un dossier de presse, une critique du principe même de laïcité. Affaire de culture et de conscience collective au regard des principes de la République.


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Crédits photo :
- capture d'écran, France 24
- Patrick Charaudeau (archives personnelles)
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