Axel Springer pourra-t-il acheter ProSiebenSat.1 ?

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 29.11.2010  •  Mis à jour le 06.12.2010
[ACTUALITÉ] Le dossier concernant un possible rapprochement Axel Springer - ProSiebenSat.1 est réouvert.
Le Tribunal administratif fédéral d'Allemagne (le Bundesverwaltungsgericht) a annoncé, il y a quelques jours, qu'il demanderait prochainement un nouvel examen des possibilités d'acquisition du groupe de télévision ProSiebenSat.1 par le groupe de médias Axel Springer.
 
C'est un dossier vieux de cinq ans qui est réouvert, puisque l'intégration de ProSiebenSat.1 Media, groupe de cinq chaînes de télévision, dans les actifs d'Axel Springer SA, l'une des plus grandes sociétés de médias d'Europe actuellement, a bel et bien eu lieu en 2005, avant d'être annulée, suite aux avis négatifs formulés par les autorités garantes du pluralisme et de la non-concentration des médias. Au début des années 2000, Axel Springer détient déjà 12 % du groupe de télévision qui, à l'époque, est la propriété de l'autre magnat des médias allemands, Leo Kirch. Après que ce dernier a sombré dans un fiasco financier en 2003, un consortium d'investisseurs réunis autour du milliardaire israélo-américain Haim Saban fait l'acquisition de ProSiebenSat.1 Media, obtenant 50,5 % du capital et 88 % des droits de vote. Deux ans plus tard, à l'été 2005, l'ancien symbole de la télévision Kirch est racheté par Axel Springer, pour 2,5 milliards d'euros.
 
Ce rachat est lourd de conséquences, puisqu'il permet à Springer de compléter sa puissance dans les domaines éditorial et publicitaire – le groupe détient, entre autres, Bild, premier tirage de la presse allemande, et le quotidien Die Welt – par une incursion réussie dans le champ de la télévision, grâce, notamment, aux deux grandes chaînes généralistes ProSieben et Sat.1. Par la même occasion, Axel Springer devient le deuxième groupe de médias allemand, directement derrière Bertelsmann. Rappelons que, dans le contexte de crise de la publicité qui marque le marché allemand en 2005, le groupe Axel Springer n'avait que deux possibilités pour assurer sa croissance à venir : élargir ses activités de presse à l'international ou diversifier ses champs d'action sur le territoire national, en s'insérant sur le marché de la télévision.
 
Mais, début 2006, le rachat est déclaré invalide par la Cour fédérale allemande (le Bundesgerichtshof), sur la base de deux avis, celui de la KEK (Kommission zur Ermittlung der Konzentration im Medienbereich - la Commission d'évaluation de la concentration dans les médias) et celui, prononcé dix jours plus tard, de l'Office fédéral des cartels (le Bundeskartellamt). Motif invoqué par la KEK : en mettant la main sur deux des plus grosses chaînes de télévision privées, qui offrent de nouvelles fenêtres d'exposition et des possibilités de publicité Crossmedia, le groupe Axel Springer serait en mesure d'exercer une position dominante sur l'opinion publique allemande. L'argument de l'Office fédéral des cartels, lui, s'appuie sur des chiffres, qui montrent qu'Axel Springer détient une part du marché des médias allemands qui dépasse les 40 %. Le mariage Springer-ProSiebenSat.1 est donc déclaré nul au nom du respect du pluralisme et du droit de la concurrence au sein des médias [+] NoteA lire : l'article de Alexander Scheuer, "La fusion Springer/ProSiebenSat.1 n'est pas conforme au droit des médias", Base de données juridique en ligne Merlin Iris, 2006X [1].

La réouverture du dossier par le Tribunal administratif fédéral, suite aux contestations du groupe Springer, est mise en avant par tous les grands journaux allemands. Mais l'affaire mérite-t-elle vraiment d'être suivie ? La réglementation relative à la concentration dans le domaine des médias n'a pas évolué. Axel Springer ne peut donc aucunement espérer défaire l'avis négatif de l'Office fédéral des cartels. Reste une attaque possible sur l'avis de la KEK. C'est sur ce point que le  Bundesverwaltungsgericht a accepté de réexaminer l'affaire. Mais, même en cas d'avis juridique positif, Springer n'obtiendrait qu'une victoire partielle, qui ne lui permettrait toujours pas d'être détenteur de ProSiebenSat.1 à 100 %. La bataille de Springer apparaît d'autant plus vaine que le groupe a déjà vendu, en 2008, les 12 % de parts qu'il détenait, initialement, sur le groupe de chaînes de télévision qu'il souhaite dominer. Quel autre enjeu pour Axel Springer, dans cette affaire, que de se décrédibiliser pour ses prochaines opérations d'acquisition, en donnant l'image d'un négociant aux positions fluctuantes et au profil peu rassurant, si l'on considère le nombre important de procédures juridiques que le groupe a entamées pour une cause qui semble perdue d'avance ?

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Crédit photo : une du site officiel Axel Springer
  • 1. A lire : l'article de Alexander Scheuer, "La fusion Springer/ProSiebenSat.1 n'est pas conforme au droit des médias", Base de données juridique en ligne Merlin Iris, 2006
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