Aux États-Unis, l’information télévisée prend un virage politique

Article  par  Marc-Olivier BHERER  •  Publié le 06.02.2012  •  Mis à jour le 08.02.2012
Ces quinze dernières années, le paysage américain s'est fortement polarisé sur les sujets politiques. Trois grandes chaînes dominent aujourd'hui l'information télévisuelle.

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Au cours des quinze dernières années, le paysage audiovisuel américain s’est polarisé sous l'action de nouvelles chaînes d'information continue. Le succès commercial des nouveaux entrants s'est construit en réduisant les coûts et en privilégiant le contenu studio aux reportages de terrain. Un phénomène attribuable à la libéralisation des ondes.

L’information continue, un secteur très concurrentiel dominé par trois acteurs majeurs

Pas moins d’une dizaine de chaînes d’information en continue d’ambition nationale se font concurrence aux États-Unis. Ce paysage est complété par des chaînes locales ou étrangères. Mais trois grands noms dominent le secteur : CNN, Fox News et MSNBC. Ces chaînes se partagent une audience totale de près de quatre millions de personnes. à l’heure de grande écoute en semaine.
 
 
Le concept de l’information continue a rapidement évolué depuis ses débuts dans les années 1980. Il est né aux Etats-Unis. Le magnat de la presse Ted Turner en est le père. En 1980, il lance Cable News Network (CNN). À l’époque, son pari paraît insensé. Peu de gens y croient. Le créneau de l’information est encore dominé par les journaux télévisés du « Big Three », les trois grandes chaînes généralistes américaines, NBC, ABC et CBS.
 
Cependant, au tournant de la décennie, différents événements permettront à CNN de s’installer solidement dans l’imaginaire américain et de passer devant le « Big Three ». Les manifestations de la place Tian’anmen à Pékin en 1989 sont le premier de ces événements. Comme le dira par la suite Mike Chinoy, le chef du bureau de CNN à Pékin à l'époque, « c'était la première fois qu'un soulèvement dans un endroit isolé, distant et inaccessible parvenait dans les télévisions et les ministères des Affaires étrangères du monde entier. C'était une révolution dans l'histoire de la télé. »
 
En 1990-91, la Guerre du Golfe donnera l'occasion à CNN de confirmer sa position de chaîne de référence pour les Américains qui souhaitent suivre en direct le déroulement d'évènements. À ce jour, CNN reste toujours intimement lié à ce conflit. Les images vertes des bombardements aériens de Bagdad prises avec des caméras à vision nocturne retransmises « live » sont restées dans les mémoires. Le Pentagone a alors dû apprendre à composer avec ce qu'il était convenu d'appeler dans le jargon militaire le « CNN effect », à savoir l'effet dévastateur que pouvait avoir la diffusion en direct de la guerre et de ses approximations sur l'opinion publique américaine. « Enfin, le 25 décembre 1991, CNN diffusera en direct et en exclusivité dans 153 pays l’allocution de Mikhaïl Gorbachev annonçant sa démission de la présidence de l’USSR[+][1]. »
 
CNN n'a plus aujourd'hui la même influence et n'occupe plus la première place en termes de parts de marché. Mais son audience bondit dès que les Américains cherchent à connaître les dernières nouvelles d'un fait d'actualité de première importance, comme ce fut le cas lors de l'annonce de la mort d'Oussama Ben Laden en mai dernier. CNN a alors repris la première place parmi les chaînes d'information continue; mais seulement pour un bref moment.
               
Comparativement à la concurrence, elle s'en tient à produire de la « boring news », de l'information rasoir, et donc à pratiquer une forme plus traditionnelle de journalisme, reposant sur une pratique du terrain. Perçue comme une source sûre, la chaîne se porte bien sur le plan financier. En 2010, CNN a réussi à dégager des profits pour une septième année consécutive. Le groupe Time Warner ne rend pas public le montant des bénéfices réalisés. "Tandis que le journalisme est assiégé, nous continuons notre croissance," pouvait ainsi affirmer Jim Walton, président de CNN Worldwide, au Hollywood Reporter.
 
Créé en 1996 par un autre magnat des médias, peut-être le plus visionnaire de tous, Rupert Murdoch, Fox News Channel (du groupe News Corp.) occupe aujourd'hui la première place en audience sur le marché américain de l'information télévisée. D’emblée, la chaîne vient défier les manières de faire du secteur. Le modèle qui prévalait jusqu'alors pour la télévision câblée aux États-Unis voulait que les distributeurs paient les chaînes pour pouvoir diffuser leurs programmes. Fox News a renversé ce modèle : Murdoch a décidé de payer les distributeurs pour avoir accès à leurs abonnés.
 
Fox News est très vite devenu le rendez-vous de l'Amérique chrétienne opposée à la présidence du démocrate Bill Clinton. Pourtant, la chaîne n'a révélé aucun des scandales qui ont marqué le passage à la Maison-Blanche de Clinton. Plutôt que de pratiquer un journalisme d'investigation, Fox News, sous la direction de Roger Ailes, un ancien conseiller en communication des présidents républicains Richard Nixon, Ronald Reagan et George H.W. Bush, choisit de mettre à l'antenne des programmes de commentaires politiques patriotiques et conservateurs.

MSNBC a commencé à émettre en 1996, quelques mois avant Fox News. Fruit d'un partenariat entre la chaîne NBC et le fabricant de logiciels Microsoft, MSNBC était alors vu comme un réel concurrent pour CNN.Ce partenariat devait permettre à Internet et à la télévision de se rencontrer dans l'espoir d'attirer une audience plus jeune que celle des chaînes traditionnelles. MSNBC partageait alors différents programmes avec NBC. Mais les objectifs de convergence se sont révélés trop ambitieux et trop flous : la chaîne souffre d'un sérieux problème d'identité.
 
Les ratés que la chaîne connaît à ses débuts vont amener Microsoft à se désengager peu à peu. En 2005, NBC rachète les parts de la firme de Seattle. À la même époque, MSNBC affine la formule qui fait aujourd'hui son succès : un ton résolument de gauche farouchement opposé à la présidence du républicain George W. Bush. En 2009, la chaîne arrive à devancer CNN en part d'audience au cours des heures de grande écoute et génère des profits de 149,6 millions de dollars.
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L’abandon de la Fairness Doctrine

La droite américaine nourrit depuis longtemps un préjugé contre les médias. Richard Nixon fut l'un des premiers à la prendre pour cible. Dans son appel lancé à la « majorité silencieuse » en 1969, l’année de son accession à la présidence des États-Unis, se trouvait de manière implicite une attaque contre ceux qui donnent de la voix à cette époque tourmentée et les professionnels de la parole, nommément les protestataires et les journalistes. Spiro Agnew, son vice-président, est l'homme qui lance la campagne de dénigrement contre la presse. En 1969, il a prononcé un discours resté célèbre contre « ce petit groupe d'hommes qui non seulement détient le privilège d'anéantir chaque discours du président, mais, plus important encore, qui a carte blanche pour choisir, présenter et analyser les grands enjeux d'importance pour notre pays. » Depuis lors, la presse est raillée à droite à cause de son « liberal bias », son "biais de gauche".
 
Une ère de libéralisation et de dérégulation économique s'est ouverte avec la présidence de Ronald Reagan qui a réduit les impôts et l'intervention de l'État. Cette doctrine amènera une redéfinition de l'espace public. Selon Reagan et son entourage, le premier amendement à la constitution américaine garantit une liberté d'expression absolue que rien ne pourrait limiter. Or, depuis 1949, la presse audiovisuelle était contrainte par la Fairness Doctrine, une directive de la Federal Communications Commission (FCC, l'équivalent américain du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel), de disposer d’un temps de couverture équivalent. Par exemple, si une chaîne soutenait un candidat à un mandat électif, elle devait permettre à son adversaire de disposer d’un temps de couverture équivalent. En 1987, la FCC, désormais dirigée par des proches de Reagan, a aboli la Fairness Doctrine, arguant qu'elle limitait la liberté d'expression garantie par le premier amendement et qu'elle était dépassée. À la même époque, un saut technologique se prépare. L'ère de la télédiffusion se termine. Le câble prend sa place et va permettre la création d'un grand nombre de nouvelles chaînes. Le gouvernement Reagan pourra ainsi affirmer que le foisonnement permettra à chaque point de vue trouve un espace d'expression.
 
La presse audiovisuelle a tâtonné un moment avant de trouver la manière d'aborder ce nouvel environnement. La radio, où les coûts de production sont moins élevés qu'à la télévision, a été un terrain d'expérimentation. C'est là que l'on a entendu le premier animateur mêlant divertissement et information sur un arrière-plan de militantisme politique. US News & World Report[+][2], en 1993, dresse un portrait édifiant de Rush Limbaugh, « un nouvel animal dans l'écosystème médiatique » qui rassemble, à l'époque, 20 millions d'auditeurs. Son émission de radio débute en 1988. Il se fait rapidement connaître avec ses pitreries et sa mauvaise foi. Steven Roberts écrit à son sujet, « Il s'appuie sur quelques-unes des plus vieilles tendances de la pensée américaine, le « populisme de la prairie » agrémenté d'une bonne part de sens commun et d'un trait de xénophobie. Résultat : une méfiance profondément enracinée vis-à-vis des grandes villes, des grands gouvernements et des grandes institutions. » En 1992 il tente de faire le saut vers la télévision sous la direction de Roger Ailes, mais l'expérience tourne court. Il reste à ce jour l'une des voix les plus influentes de la droite américaine.  
 
C'est Bill O'Reilly qui trouvera la formule mêlant information et propagande qui fera mouche à la télévision. En 1996, il lance son talk-show politique sur Fox News, un format qui allait révolutionner l'information diffusée sur le câble.
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« L’effet Fox News »

Bill O'Reilly occupe encore aujourd'hui dans la grille horaire de Fox News une place enviable. Sa quotidienne d'une heure, « The O’Reilly Factor », est diffusée en semaine à 20 heures, puis rediffusée à 23 heures. L'émission est composée de différentes parties dont l'intitulé varie, mais la forme reste toujours la même ; il s'agit de commentaires et de discussions politiques. O'Reilly débute généralement son émission avec un éditorial de trois minutes, ses « Talking points memo » (« éléments de langage »). Le ton est volontiers moqueur, la manière très didactique (le texte lu par O'Reilly occupe la moitié droite de l'écran), et le contenu, s'il est certes lié à l'actualité, reste somme toute le même : la gauche et Barack Obama sont néfastes pour le pays. Suit « Top Story », (« Le fait du jour »), au cours duquel O'Reilly discute avec deux invités de la principale information du jour. Le ton reste toujours très agressif et la conversation tourne souvent à la cacophonie. Les sujets traités le sont sous l'angle de la politique intérieure. Les autres segments sont une variation des deux premières séquences, où O'Reilly réaffirme les mêmes idées conservatrices et se garde le mot de la fin.
 

  « The O'Reilly Factor », Capture d'écran Youtube

Sur le plan de l'information, O'Reilly ne craint pas de déformer les faits de manière à ce qu'ils collent à son discours. L'observatoire de la presse Media Matters for America le critique régulièrement pour cette raison.
 
Néanmoins, O'Reilly et Fox News ont véritablement transformé la télévision américaine en privilégiant le commentaire plutôt que l’information. Depuis 2002, c'est devenu la chaîne d'information continue la plus regardée aux États-Unis, devant CNN. « The O'Reilly Factor » reste l'émission d'information la plus regardée du câble, avec 2,6 millions téléspectateurs. Et Fox News a accumulé en 2010 des profits à hauteur de 816 millions de dollars (près de 600 millions d'euros). Son modèle reposant sur des émissions enregistrées en studio, avec une très faible présence sur le terrain, lui permet de réaliser d'importantes économies. Sa rédaction compte ainsi trois fois moins de journalistes que celle de CNN. Les déplacements et les envoyés spéciaux à l'étranger sont très rares, alors qu'ils sont traditionnellement le principal poste de coûts pour les organes de presse.
 
La politisation de MSNBC débute en 2001. Jusque-là, la chaîne avait accordé le créneau de 17 heures, le sommet du « Prime Time » américain pour l'information télévisée, à son principal journal d'actualité. Mais elle décide de le remplacer à l'été 2001 par « Hardball with Chris Matthews », (« Jouer dur, avec Chris Matthews »). L'opération n'est pas qu'un simple réaménagement de la grille horaire, c'est un véritable virage stratégique fait pour booster l'audimat avec un animateur qui hausse le ton. Faut-il s'en étonner ? Tout comme Roger Ailes, il est un ancien conseiller politique qui s'est reconverti dans le journalisme. Venant du parti démocrate, Chris Matthews a notamment été l'une des plumes du président Jimmy Carter. Son émission fait, elle aussi, la part belle au commentaire politique et à la confrontation. Sur le plan de la forme, on s'en tient à la tradition des « talking-heads », (« têtes parlantes »), s'agissant de programmes télés de débat. Un fait du jour est présenté par Chris Matthews, puis débattu avec des stratèges ou des personnalités des deux grands partis américains, puis l'animateur clôt l'émission avec un éditorial. Encore une fois, les sujets traités relèvent avant tout de la politique intérieure américaine.


« Hardball with Chris Matthews »,  Youtube

Cet extrait vidéo est récent, mais il témoigne du ton des échanges de l'émission « Hardball with Chris Matthews » qui occupe toujours la case horaire de 17h. Son arrivée en 2001 sur cette plage présage du virage pris par MSNBC. À mesure que le président George W. Bush affirme ses principes néoconservateurs, avec une restriction des libertés civiles et la guerre en Irak, MSNBC va découvrir qu'il existe un marché de téléspectateurs de gauche heureux de trouver une chaîne prête à critiquer sévèrement les actions de la Maison-Blanche. La direction affirme n'avoir jamais cherché à créer une réponse à Fox News, l'idée semble s'être imposée naturellement.
 
Aujourd'hui, Chris Matthews est toujours la star de la chaîne. Mais d'autres visages ont participé à la montée en puissance de MSNBC. Keith Olbermann, un éditorialiste enflammé, a été l'une des plus fortes personnalités médiatiques à sortir de cette écurie. Il débute en 2003 sur la chaîne, mais c'est en 2006 qu'il débute ses « Special Comments » qui feront sa légende. Sur un ton moralisateur, avec un style volontiers pompeux, affectant une indignation profonde, Keith Olbermann délivre à la caméra des éditoriaux dynamiques qu'il termine par un vibrant « Good night and good luck ». La phrase n'est pas innocente. Edward R. Murrow, le journaliste de la CBS qui a mené la charge contre le maccarthysme, en est l'auteur et c'était sur ces mots qu'il concluait son émission. Keith Olbermann s'inscrit dans sa lignée et se présente comme un journaliste en lutte contre un pouvoir conservateur. Ses commentaires d'une dizaine de minutes ne se contentent pas de le montrer à la caméra. Ils sont entrecoupés d'images d'archives ou d'actualités pour illustrer son propos.

« Countdown with Keith Olberman », Youtube
 
Il quitte finalement la chaîne début 2011, après une série de désaccords personnels avec la direction. Rachel Maddow a pris le relais depuis et, sur un ton empreint d'un même sérieux, avec peut-être un peu plus d'humour, elle a repris la formule élaborée par Olbermann. Depuis octobre 2010, MSNBC affiche fièrement son positionnement. Son nouveau slogan « Lean Forward », (« Aller de l'avant »), est un credo progressiste. (À l'inverse, la devise de Fox News « Fair and Balanced », (« Juste et mesuré »), entretient l'ambiguïté quant à la mission d'information de la chaîne.) MSNBC paraît désormais sûre d'elle-même et y voit une garantie de son succès. Pour autant, les principes progessistes mis en avant semblent avoir été adoptés par la direction davantage par opportunisme que par conviction. En octobre 2010, lorsque fut révélé le nouveau slogan de la chaîne, Sharon Otterman, la directrice du Marketing de la chaîne, laissera clairement entendre que ce positionnement est avant tout une décision d'affaires. « Quand votre identité est claire, c'est là que vous commencez à gagner de l'argent », a-t-elle alors déclaré.
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L'information télévisée, un théâtre et non une agora

Les puristes s'indigneront de la voie suivie par le journalisme audiovisuel américain. Les effets sur la démocratie peuvent en effet être dévastateurs. La polarisation de la vie politique américaine est un fait bien documenté qui rend quasi impossible un consensus au Congrès, dont le bon fonctionnement dépend pourtant de compromis entre républicains et démocrates. La présidence de Barack Obama est freinée par l'incapacité du Congrès à travailler sereinement. Sous la pression constante de chaînes occupées à compter les points entre la droite et la gauche, les responsables politiques ne sont pas encouragés à s'affranchir du débat politique pour résoudre les impasses idéologiques qui opposent les deux partis. Le débat politique prend son sens le plus acrimonieux. Il s'appauvrit et vire à la sophistique.
 
Mais les chaînes d'information n'ont jamais eu la prétention d'être une agora où le débat se poursuivrait dans la recherche du bien commun. Elles cherchent à dégager des profits. Une certaine dramatisation de l'information apparaît donc la meilleure façon de ferrer le téléspectateur. CNN ne fait peut-être pas dans la politique à outrance et, comparativement à ses concurrents, privilégie une présence sur le terrain. Mais la chaîne d'Atlanta pratique elle aussi l'exubérance. Sanjay Gupta est médecin et reporter. Lorsqu'il est envoyé par CNN sur le théâtre d'une catastrophe ou d'opérations militaires, il ne craint pas de mener des activités médicales devant la caméra pour illustrer son propos et montrer quelle peut être la situation. Il l'a notamment fait en Haïti, au lendemain du tremblement de terre qui a secoué l'île le 12 janvier 2010. Ce mélange des genres en inquiète plusieurs. Bob Steele, du Poynter Institute, l'un des instituts de recherche sur la presse le plus prestigieux aux États-Unis, y voit un effort plus « marketing » que journalistique.
 

Journaliste et Médecin Sanjay Gupta
s'occupant d'un enfant au Haïti,
Capture d'écran du vidéo CNN
 
De la même manière, la polarisation de l'information est une façon de la dramatiser pour en faire un récit plus captivant. Le courroux d'animateurs aux opinions tranchées rend les actualités plus vivantes, les inscrivant dans le cadre d'un drame plus large, celui d'une lutte engagée contre un adversaire réel ou imaginaire. Il ne s'agit pas de sociologie, mais d'un modèle d'affaires qui a démontré son efficacité.
 
Rupert Murdoch, patron de Fox News, le concède: « We are in the entertainment business. » Pour lui, l'information appartient au secteur du divertissement. Le concept d'infotainment, ce mélange d'information et de divertissement, est bien connu depuis les années 1990. Un directeur de l'information à CNN rencontré en 2003, alors que la guerre en Irak venait de débuter, le disait sans fausse gêne : « je sais que c'est idiot, mais l'affaire Kobe Bryant me passionne. Et c'est ce que nous faisons ici, de l'infotainment." Kobe Bryant, joueur vedette de basket-ball, était alors accusé de viol par une femme de chambre. Les audiences de l'affaire devant un tribunal du Colarado ont été abondamment couvertes par CNN, certains diront à l'excès, telle Bonnie Anderson, auteure de Newsflash, un brûlot dénonçant les méthodes des chaînes d'info continue.
 
La politisation de l'information n'est que le dernier avatar de cette dramatisation de l'information. Mais "business model" et convictions politiques convergent parfois. Fox News ressemble parfois à un laboratoire à idées pour le parti républicain. En mars dernier, cinq candidats putatifs à l'investiture républicaine faisaient des apparitions régulières et rémunérées à son antenne. Le retour sur le devant de la scène de Newt Gingrich, un ultraconservateur dont l'heure de gloire remonte aux années 1990, est largement imputable à ses interventions sur cette chaîne. Aucune autre chaîne n'en a autant fait pour un parti ou un autre.
 
Fox News est allé encore plus loin en incitant directement ses auditeurs à prendre part au Tea Party. Ce mouvement ultraconservateur est né dans les semaines qui ont suivi la prise de fonction de Barack Obama. Étrangement, le mot d'ordre est d'abord donné par Rick Santinelli, reporter sur CNBC, la chaîne sœur de MSNBC couvrant l'information économique. Dans une harangue aujourd'hui bien connue, il s'en prend au plan de sauvetage de l'économie mis en place par le gouvernement et lance l'idée de tenir une Tea Party, en référence à la Boston Tea Party de 1773, un épisode annonçant la Guerre d'indépendance américaine. Très vite le mouvement se met en marche et Fox News participe à son organisation. Plusieurs de ses reporters sont envoyés à travers le pays pour prendre part à des manifestations locales et chaque rassemblement est abondamment couvert. Aujourd'hui, le Tea Party est une force incontournable de la vie politique américaine, avec 60 représentants et quatre sénateurs au Congrès se réclamant de ce mouvement. Et alors que c'est au tour de la gauche de descendre dans la rue avec le mouvement Occupy Wall Street, que l'on peut décrire comme le pendant des « indignés » européens, MSNBC se joint aux protestations et a enregistré certains de ses programmes à Zuccotti Park, une esplanade de Manhattan occupé par les manifestants. Un peu comme Sanjay Gupta de CNN qui ausculte des patients directement à l'antenne, Fox News et MSNBC ont décidé de prendre part aux événements qu'ils couvrent. La boucle est bouclée : le journaliste collabore à la production de l'événement qu'il vient couvrir.

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Crédits photo:
-www.forgetthebox.net; Quiet Mike.
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