Téléphonie mobile : un succès africain

Article  par  Antoine LABEY  •  Publié le 11.07.2011  •  Mis à jour le 22.09.2011
Cabine de téléphone sur un bateau
L’arrivée du téléphone mobile a constitué en Afrique, plus que nulle part ailleurs, une véritable révolution, ouvrant la voie à des usages multiples et inédits de cet outil.

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L’Afrique compte aujourd’hui un téléphone portable pour deux habitants. D’abord apparu dans le monde des affaires, il a ensuite conquis les jeunes puis les populations modestes avant de toucher les populations rurales. Le marché est toujours en forte expansion et fait l’objet de convoitises de la part des grandes compagnies africaines et internationales de télécommunications. Aujourd’hui, le portable comble un vide en devenant à la fois moyen de communication, d’information, de paiement et outil de loisir.
 

Une croissance fulgurante

Le téléphone mobile est très rapidement apparu aux yeux de nombreux Africains comme le moyen de combler les lacunes de moyens de communication existants, à commencer par celui du téléphone fixe dont le continent est largement sous-équipé. Le taux de raccordement au téléphone fixe stagne en effet autour de 1,5 % de la population, selon une note de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Si l’on ajoute à cela l’image moderniste et « branchée » que véhicule le portable et l’effet d’entraînement provoqué par la mode, on comprend l’extraordinaire succès du mobile, y compris dans les foyers les plus modestes, quitte à prendre parfois une part démesurée dans le budget des ménages : le coût d’acquisition d’une ligne est en moyenne de huit euros sur le continent alors que le niveau de vie de la population est de 10 à 30 fois moins élevé qu’en Europe. Depuis 2005, le nombre d’abonnés au mobile a dépassé celui d’abonnés au fixe et l’Afrique est le continent où la téléphonie mobile connaît le rythme de croissance le plus élevé. Le nombre d’utilisateurs y a passé le cap du demi-milliard fin 2010 alors qu’ils n’étaient que 52 millions en 2003. Cela représente une augmentation annuelle proche de 50 % contre seulement 7,5 % en France et 27 % en Asie, selon l’IFRI.

Pays d'Afrique classés selon le nombre d'abonnements au mobile en 2010
(pour 100 habitants)

Source : Statistiques de l'Union internationale des télécommunications (ITU)
 
Cet engouement pour le portable sur un continent qui compte plus d’un milliard d’habitants n’a pas manqué d’attirer la convoitise des investisseurs du monde entier, confrontés à un tassement de la demande sur leurs propres marchés, qu’ils soient asiatiques, européens ou nord-américains. Hormis les grandes activités rentières et extraverties que sont les mines et le pétrole, le secteur de la téléphonie mobile est celui qui attire le plus d’investissements étrangers depuis plus d’une décennie[+] NoteÀ consulter également sur InaGlobal : Antoine LABEY, L’Inde et la Chine dans les télécoms africains. X [1]. « Les flux d’IDE (Investissements directs étrangers) dans le secteur africain des télécommunications ont à peine souffert de l’éclatement de la bulle Internet en 2000-2001 – même si une poignée d’entreprises seulement assurent l’essentiel de ces investissements », précisent la Banque africaine de développement (BAD) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans leurs Perspectives économiques en Afrique 2009. L’exemple le plus emblématique de ces investissements a été le rachat des implantations, dans quinze pays africains, du groupe koweïtien Zain par le leader indien des télécoms Bharti Airtel en 2010. Cette transaction a été conclue pour 10 milliards de dollars, soit la deuxième plus grosse opération financière jamais réalisée par une entreprise indienne à l’étranger[+] NoteLa première étant le rachat, en 2006, du sidérurgiste européen Arcelor par le groupe Mittal pour 28 milliards de dollars.X [2]. Le plus gros opérateur du continent reste toutefois le groupe sud-africain MTN qui a développé sa présence à partir de sa base sud-africaine dès 1995. Commençant par les pays voisins d’Afrique australe (Botswana, Swaziland, Zambie) puis ceux d’Afrique de l’Est (Ouganda, Rwanda, Soudan), il s’est ensuite déployé dans les principaux pays côtiers ouest-africains (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Nigeria, Cameroun, Congo, etc.). C’est ainsi que MTN occupe aujourd’hui une position de leader dans de nombreux pays dont le Nigeria qui représente son premier marché avec plus de 35 millions d’abonnés soit un tiers de ses abonnés africains.
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La concurrence se renforce

L’arrivée des grands opérateurs occidentaux s’est faite à la faveur de la vague de libéralisation des économies africaines imposée par le Fonds monétaire international (FMI) dans les années 1990. Pour rembourser leurs dettes, les États africains ont dû vendre leurs entreprises de télécommunications. C’est ainsi qu’Orange (ex-France Télécom) est aujourd’hui présent dans une quinzaine de pays dont la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, le Niger, le Cameroun, le Kenya, l’Ouganda et, en Afrique du nord, au Maroc, en Tunisie et en Égypte. SFR a choisi sa filiale marocaine Maroc Telecom comme tête de pont pour développer sa présence sur le continent[+] NoteÀ ce sujet, consulter sur InaGlobal : Maroc Telecom, une base africaine pour Vivendi.X [3]. Le britannique Vodafone, numéro un mondial de la téléphonie mobile, est surtout présent en Afrique du Sud via sa filiale Vodacom, au Kenya avec Safaricom et au Ghana avec Vodaphone Ghana.

Les 10 plus grands opérateurs africains de la téléphonie mobile en Afrique

Pour ces grands groupes internationaux confrontés à une saturation de leurs marchés et à une concurrence exacerbée qui pèse sur les prix et les marges, l’Afrique reste une source de croissance très importante sinon la plus forte. Orange connaît une progression de son activité à deux chiffres quasiment partout où il est implanté : + 16,5 % au Cameroun, +13 % au Mali, et même + 10 % en Côte d’Ivoire malgré les troubles politiques. Les marges bénéficiaires sont également généralement confortables : 2,3 milliards de dollars en 2010 pour le groupe MTN soit 15 % de son chiffre d’affaires, 1,2 milliard pour Maroc Telecom (32 % du C.A.), 157 millions pour Orange Mali (43% du C.A.), selon le classement annuel réalisé par l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Mais cette présence n’a été possible qu’au prix de lourds investissements ce qui explique la concentration du marché. Six opérateurs : Orange, Vodacom, Zain (aujourd’hui Bharti), MTN, Moov et Tigo (Millicom) ont représenté 52 % des abonnements à la téléphonie mobile en Afrique en 2008 selon le rapport BAD-OCDE cité plus haut. Le reste du marché est occupé par une centaine d‘opérateurs de taille modeste et souvent implantés dans un nombre très réduit de pays, à l’exception des deux groupes nord-africains Orascom et Maroc Telecom, bien implantés au sud du Sahara (voir le tableau du Top 10 des compagnies africaines).

Les leaders de la téléphonie mobile en Afrique



En Tunisie, le marché a connu des bouleversements depuis la révolution de 2010-2011, ou « révolution de jasmin ». La confiscation des avoirs du clan Ben Ali replace l’État en première ligne. Il détient désormais des parts, souvent majoritaires, dans les trois principaux groupes de télécommunications du pays : Tunisie Télécom, Orange Tunisie et Tunisiana.

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À la ville comme à la campagne

Le téléphone mobile s’est développé en trois grandes étapes en Afrique avec, à chacune d’entre elles, un impact considérable sur les modes de vie et l’économie des populations concernées. La Banque africaine de développement a estimé qu’un accroissement de 10 % du nombre d’utilisateurs entraîné une progression de 1 à 1,5 % du PIB.

Le portable a d’abord été adopté par les milieux d’affaires : chefs d’entreprise, industriels et commerçants qui ont ainsi pallié les défaillances de la téléphonie fixe, extrêmement pénalisantes pour la bonne marche de leurs affaires. Laura Recuero Virto, économiste à l’OCDE, cite comme exemple dans un article paru dans The Africa Report le cas de l’échange, entre l’Europe et l’Éthiopie, des données nécessaires à l’obtention d’une autorisation d’importation qui pouvait prendre un mois et qui se fait désormais quasi instantanément. Il s’est ensuite répandu dans les milieux urbains aisés puis, grâce aux campagnes publicitaires et commerciales agressives des opérateurs, chez les jeunes (15-25 ans). Cette« cible » est particulièrement choyée puisqu’elle représente près de la moitié des abonnés du continent et la population la plus encline à consacrer une part croissante de son budget pour acquérir les dernières fonctionnalités et technologies disponibles sur le marché. Ainsi, les opérateurs multiplient les offres taillées sur mesure pour les jeunes (Club’s cool, Funzone ou encore Moov’In) afin d’attirer et fidéliser une clientèle qui sera la première consommatrice des nouveaux services qui émergent avec le développement de la 3G et de la 4G. La dernière catégorie de citadins touchée par le mobile fut celle des consommateurs à bas revenus. Là encore, les opérateurs ont adapté leurs offres pour séduire ces clients potentiels. Des enquêtes leur ont permis de connaître avec précision la somme qu’ils étaient prêts à dépenser par mois pour pouvoir posséder et utiliser un portable : entre 5 et 10 dollars par mois en Côte d’Ivoire, au Ghana ou au Nigeria, seulement 2 dollars en Éthiopie. Ils ont proposé des services prépayés de faible montant ou à tarif réduit moyennant l’interruption de la communication par des messages publicitaires, tandis que se développait un commerce de téléphones d’occasion bon marché. L’arrivée de Bharti sur le marché devrait finir de convaincre les plus réticents. Le groupe indien compte en effet appliquer à l‘Afrique son modèle de « bas de pyramide » qui a fait recette en Inde : offrir des services basiques à un grand nombre d’individus pour un coût réduit.

Enfin, au fur et à mesure de l’extension des réseaux, le portable a progressivement touché les campagnes. C’est sans doute là que son impact socio-économique a été le plus visible car c’est là que les moyens de communications (infrastructures de transport et réseaux téléphoniques) étaient les plus défaillants. À titre d’exemple, des agriculteurs et des pêcheurs, grâce à des services SMS (Xam Marsé au Sénégal, SMS Sokini au Kenya, Wougnet en Ouganda, Esoko au Ghana), se sont trouvés d’un jour à l’autre reliés au reste du monde. Ils ont ainsi pu prendre connaissance en temps réel des prix pratiqués sur les marchés des villes, ce qui leur a permis de mieux négocier la vente de leurs produits aux commerçants qui auparavant étaient les seuls à posséder l’information nécessaire. Pour les pêcheurs, le téléphone portable constitue aussi un moyen d’alerte en cas d’avarie en mer avec l’envoi de SMS de détresse et leur permet d’être géolocalisés pour faciliter le travail des secours[+] NoteSur l’usage des réseaux sociaux en Afrique, consulter Les réseaux sociaux en Afrique, entre information citoyenne et business.X [4].
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Nouvelles technologies, nouveaux services

Cette stratégie « pionnière » de conquête de nouvelles franges de la population est en passe d’atteindre ses limites après la très forte croissance de ces dernières années. La téléphonie mobile est à un tournant en Afrique. Les opérateurs doivent maintenant miser sur la qualité et la diversité des services proposés pour maintenir leur présence et leur rentabilité. Ils comptent pour cela sur l’apparition de la 3G et le développement de l’usage du smartphone. Encore limitée aux pays les plus avancés technologiquement et économiquement du continent comme l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Maroc (où la première licence 3G  remonte à 2006) et la Tunisie, la 3G progresse sur le reste du continent. Une première licence 3G a été accordée en juin 2010 à l’opérateur sénégalais Expresso. Son usage toutefois concerne surtout les milieux professionnels pour le moment.

Dans tous les cas, la multiplication des câbles sous-marins entre le continent et l’Europe améliorera très sensiblement la bande passante qui jusqu’ici était restée plutôt faible. Au premier semestre 2012, le câble en fibre optique ACE (Africa Coast to Europe) long de 17 000 km reliera la France à l’Afrique du Sud via 19 pays ouest-africains et permettra à ces pays d’avoir accès à l’Internet à haut débit. 19 opérateurs africains et internationaux se sont regroupés pour réaliser ce projet de 700 millions de dollars. Également début 2012, le West Africa Cable System (WACS) des sud-africains MTN et Vodacom sera mis en service sur la côte ouest-africaine depuis l’Afrique du Sud. Actuellement, seuls dix pays ouest-africains, du Sénégal à l’Afrique du Sud, sont connectés par fibre optique à l’Europe via le câble SAT3. La côte orientale de l’Afrique est également en train de s’équiper en câble sous-marins avec EASSy, Teams et LION 1 et 2.

Les projets de câbles sous-marins en Afrique


Parallèlement à ce saut technologique, les opérateurs s’efforcent de proposer de nouvelles offres. La palme revient sans aucun doute au transfert d’argent initié par Safaricom au Kenya avec son service M-Pesa qui revient 10 fois moins cher que le très populaire Western Union plébiscité en son temps par les expatriés pour l’envoi d’argent à leur famille. Lancé en mars 2007, M-Pesa avait réussi à attirer 6,5 millions de clients deux ans plus tard et en comptait 10 millions début 2011. Son succès a rapidement fait des émules. Maroc Telecom propose, lui, son service Mobicash. En Afrique de l’Ouest, Orange a conclu un partenariat avec BNP Paribas. Le leader sud-africain MTN propose également à tous ses clients son service MTN MobileMoney en partenariat avec la Standard Bank. Annie Chéneau-Loquay, chercheuse au CNRS, estime dans une étude publiée en 2010 par le ministère français des Affaires étrangères sur les « Modes d’appropriation innovants du téléphone mobile en Afrique » que l’Afrique a pris une longueur d’avance sur l’Europe dans ce domaine « avec cette véritable innovation que constituent les services financiers sur mobile ».

Après avoir sauté l’étape de la téléphonie fixe, l’Afrique s’apprête donc à sauter également celle de l’Internet fixe sur ordinateur pour se plonger directement dans l’Internet mobile, le téléphone portable devenant outil de communication, portail pour Internet, centre de documentation pour étudiants, carte de paiement, radio, télévision... Un véritable outil à tout faire.

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Crédits illustrations : Abaporu / Flickr ; Steve_Song / Flickr
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Données clés


Source : Statistiques de l'Union internationale des télécommunications (ITU)
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  • 1. À consulter également sur InaGlobal : Antoine LABEY, L’Inde et la Chine dans les télécoms africains.
  • 2. La première étant le rachat, en 2006, du sidérurgiste européen Arcelor par le groupe Mittal pour 28 milliards de dollars.
  • 3. À ce sujet, consulter sur InaGlobal : Maroc Telecom, une base africaine pour Vivendi.
  • 4. Sur l’usage des réseaux sociaux en Afrique, consulter Les réseaux sociaux en Afrique, entre information citoyenne et business.
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