L’été de la dernière chance pour les opérateurs brésiliens

Article  par  Clement DEPRES  •  Publié le 04.09.2012  •  Mis à jour le 07.09.2012
[ACTUALITÉ] Trois des plus grands opérateurs brésiliens sont dans le collimateur des autorités. Suspendus pendant 11 jours, ils ont dû s’engager à améliorer les services mobile dans le pays. Deadline : Coupe du monde de football en 2014 et JO en 2016.
Le 23 juillet 2012, Anatel, le régulateur étatique des télécoms au Brésil (National Telecommunications Agency), suspend trois des quatre plus importants opérateurs du marché national : TIM, Oi et Claro. Jusqu’au 3 août 2012, ils ont été interdits d’ouvrir de nouvelles lignes téléphoniques dans certains États du Brésil. TIM Brazil (Telecom Italia) a été suspendu dans 19 États, Oi (Portugal Télécom) dans cinq États et Claro (América Mόvil – Carlos Slim) dans trois États dont São Paulo, le district le plus peuplé du pays. Seul Vivo (Telefόnica), numéro un sur le marché, a échappé aux sanctions grâce à une performance jugée supérieure[+] NoteLes opérateurs ont été évalués par rapport au nombre de plaintes d’utilisateurs envoyées à Anatel.X [1].
 
Opérateurs suspendus par État. Source : Anatel
 
Anatel tente ainsi de répondre à la grogne des utilisateurs. Dans chaque État, l’opérateur (ou MNO[+] NoteMobile Network Operator : opérateur de téléphonie mobile qui possède son spectre de fréquences et son infrastructure réseau en propre, à l’inverse des Mobile Virtual Network Operator – MVNO – qui louent ces services aux MNO.X [2]) qui proposait les services les plus défectueux a été suspendu. Coupures du réseau fréquentes, mauvaise couverture et service client déplorable, tels sont les motifs avancés par l’autorité de la régulation. La décision a été applaudie par les utilisateurs à travers tout le pays.
 
Cet appui populaire justifie la position délicate du régulateur. Jusqu’ici plutôt indifférent, Anatel frappe fort trois des plus gros opérateurs du pays. TIM est le second opérateur du pays derrière Vivo (29,6 % de parts de marché et plus de 75,7 millions d’abonnés) avec 26,78 % du marché et 68,9 millions de clients. Le troisième opérateur, Claro réunit 63 millions d’abonnés et 24,6 % du marché. Oi est le dernier des opérateurs avec plus de 47,7 millions d’abonnés et 18,59 % du marché.
 

Anatel a levé ses sanctions dès que les MNO se sont engagés à améliorer les infrastructures et à pallier les défaillances du réseau. À l’issue des négociations, un plan d’investissement de 9,8 milliards $ d’ici 2014 a été mis en place. TIM devrait investir 4 milliards $ dont 1,5 milliards d’ici fin 2012. Claro promet d’insuffler 3,1 milliards $ dans son réseau et Oi 2,7 milliards de plus. Joao Rezende, président de l’Anatel a déclaré que le régulateur « allait continuer à suivre les améliorations du réseau et garder un œil sur les indicateurs afin d’être sûr que la situation évolue dans le bon sens. ».
 
Force est de constater que les opérateurs n’étaient pas vraiment portés sur la dépense en infrastructure au regard de l’explosion du marché. Depuis 2011, les MNO brésiliens n’avaient investi que 16,1 % des revenus qu’ils ont réalisés dans le pays contre 28,9 % pour les opérateurs au Mexique et 25,1 % au Chili. L’effort d’investissement prévu ne sera peut-être pas suffisant, d’autant que, selon une étude d’Anatel, le secteur aurait besoin de 118 milliards de $ sur 10 ans afin d’atteindre un fonctionnement optimal.
  Il existe au Brésil près de 250 lois municipales différentes régissant l'installation d'antennes. 

Les représentants des opérateurs mobiles arguent que l’amélioration du réseau est surtout freinée par la législation locale. Le réseau 3G et plus encore celui 4G nécessitent un grand nombre d’antennes sur l’ensemble du territoire afin de fonctionner normalement. Or, il existe au Brésil près de 250 lois municipales différentes régissant l’installation de ce type d’équipements d’après le SindiTelebrasil, syndicat des télécoms brésiliens.
 
Le Brésil faisait pourtant figure d’Eldorado du mobile. À titre d’exemple, São Paulo, la plus grande ville d’Amérique du Sud a dû ajouter un neuvième chiffre aux numéros de téléphones, les combinaisons à 8 chiffres étant toutes épuisées. En juillet 2012, le nombre d’abonnements mobiles a atteint 256,41 millions. Atteint-on ici un stade de saturation ? Entre 2007 et 2008 le taux de pénétration[+] NoteLe taux de pénétration de la téléphonie mobile représente le pourcentage des abonnements de téléphone mobile par rapport au marché. Lorsqu'il dépasse les 100 % cela signifie qu'une partie des consommateurs possède plusieurs abonnements mobiles.X [3] est passé de 54 % à 66 % pour atteindre aujourd’hui un taux de 130,44 %. Or, l’augmentation de seulement 0,11 % au mois de juillet 2012 est la plus faible depuis 6 ans – on comptabilisait 279,720 nouveaux abonnés au mois de juillet 2012 contre 1,2 millions le mois précédent.
 
Cette faible performance est significative des effets négatifs de l’essoufflement du boom des télécoms et commence à peser sur les bénéfices des grands opérateurs : leurs résultats au second trimestre 2012 sont en baisse.

Du point de vue de la couverture réseau, 76,19 % des mobiles fonctionnent en 2G et 53,95 millions d’abonnés ont accès au réseau 3G. On ne peut pas encore comptabiliser le nombre d’accès LTE ou 4G, un accord entre les quatre plus importants MNO ayant été décidé en juin pour offrir une couverture réseau nouvelle génération aux villes qui vont accueillir la Coupe du monde de football en 2014. Selon une récente étude, 13 % des brésiliens ont un smartphone (à peu près 9,5 millions de personnes) alors qu’en 2009, le pays en comptait 7 %. Le taux d’équipement a doublé et semble continuer dans ce sens. Les usagers deviennent de plus en plus gourmands en bande passante : 80 % des utilisateurs de smartphones 2G et 65 % des smartphones 3G utilisent Internet sur leur mobile. La sanction de l’Agence nationale des télécommunications sert ainsi également à tirer la sonnette d’alarme face au décalage croissant entre les nouveaux usages et les services proposés.
 
Le secteur de la téléphonie est un enjeu national mais aussi international. Le Brésil va accueillir la prochaine Coupe du monde de football en 2014 et les prochains Jeux olympiques en 2016. Selon le vice-ministre des Sports Luis Fernandes : « [le Brésil est] un pays en développement, pour qui le Mondial et les Jeux olympiques constituent une chance de stimuler le développement économique, à travers les investissements dans les infrastructures qui se seraient probablement faits de toute façon, mais étalés sur 10, 15 ou 20 ans. ».
 
Vidéo de présentation de Rio 2016
 
 Le Brésil n’échappera pas aux « jeux connectés » 
Or, à l’instar des JO de Londres, les manifestations sportives internationales génèrent de plus en plus de trafic et de contenus sur le Web, tout particulièrement sur les réseaux sociaux. Le Brésil n’échappera pas aux « jeux connectés », d’autant que l’usage des réseaux sociaux se développe fortement au sein de sa population. En parallèle du plan de relance annoncé par la Présidente Dilma Rousseff afin d’améliorer les infrastructures routières et ferroviaires, il apparaît primordial de développer les « autoroutes » de l’information. Lors des JO de Londres, la consommation de bande passante était sept fois supérieure à celle des JO de Beijing. Un défi que se doit de relever le Brésil, sixième économie mondiale qui peine encore à développer son secteur télécom, se privant ainsi d’un des piliers d’une croissance dynamique et connectée.

 
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Crédits photos :
- Image principale : Mathieu Struck / flickr
- Opérateurs suspendus par État réalisée à partir du fond de Daniel Dalet
- Cabine Oi : Sylvain Bourdos / flickr
  • 1. Les opérateurs ont été évalués par rapport au nombre de plaintes d’utilisateurs envoyées à Anatel.
  • 2. Mobile Network Operator : opérateur de téléphonie mobile qui possède son spectre de fréquences et son infrastructure réseau en propre, à l’inverse des Mobile Virtual Network Operator – MVNO – qui louent ces services aux MNO.
  • 3. Le taux de pénétration de la téléphonie mobile représente le pourcentage des abonnements de téléphone mobile par rapport au marché. Lorsqu'il dépasse les 100 % cela signifie qu'une partie des consommateurs possède plusieurs abonnements mobiles.
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